Fille d’un couple de même sexe, je ne suis pas une demi-enfant
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Bannière brandie par les manifestants de Civitas le 18 novembre 2012 à Paris

Eileen, 16 ans, vit dans une famille homoparentale. Se sentant concernée par le débat actuel sur le mariage pour tous, elle supporte difficilement être jugée par des personnes pointant du doigt sa situation d’enfant d’homos. Très en colère par les propos tenus par les opposants au projet de loi, elle a décidé de nous faire part de son ressenti, dans un témoignage très mature.

«Le mariage pour tous et l’adoption pour les couples homosexuels, ces sujets dont tout le monde parle ces temps-ci. Tout le monde en parle, tout le monde débat, tout le monde donne son avis, vient exposer ses idées, qu’elles soient argumentées, ou non. J’en entends tellement parler, que je ne crois pas qu’il y ait un jour où je ne tombe pas sur un sujet à la télévision ou un article sur internet. Et je dois dire que cela commence à me taper sur les nerfs, que j’en ai ras le bol d’entendre des tergiversations, des faux-débats, des faux-arguments donnés par des personnes qui croient connaître le sujet, sont certains de ce qu’ils avancent et qui, parfois, ne semblent pas se rendre compte de la bêtise qui rythme leurs propos.

Je me suis beaucoup demandé s’il fallait que j’écrive quelque chose là-dessus, si je devais contribuer au débat et donner mon avis. Parce que, c’est vrai je n’ai que seize ans, après tout. Et qui écouterait, lirait ce qu’une adolescente a à dire? Mais le fait est, que je suis directement touchée par ce débat, et que celui-ci m’affecte énormément. Et à force d’en entendre parler tous les jours, de voir que ça occupe l’actualité nationale, j’ai fini par décider qu’il fallait que je fasse quelque chose, que je parle de mes sentiments à ce propos dans un texte, comme l’ont sans doute déjà fait d’autres personnes, célèbres ou non. Je n’ai pas la prétention de penser pouvoir faire changer les choses avec des mots, parce que je pense que s’il était possible de le faire, quelqu’un y serait parvenu avant moi. Je voudrais simplement faire passer un message, faire entendre la voix de ceux que l’on entend pas ou peu, et qui eux aussi ont quelque chose à dire et jouent un rôle dans cette histoire: les enfants des couples homosexuels. Ce que je suis, en quelque sorte puisque mon cas est particulier, cependant je compte aussi. Mais je ne raconterai pas ma vie, ce n’est pas mon but. Je veux seulement me faire porte-parole des oubliés de ce débat.

1D’après une récente étude, nous sommes plus de 40 000 enfants en France, à vivre ou à avoir vécu et grandi dans une famille homoparentale. C’est beaucoup, n’est-ce pas? Et c’est surprenant aussi. C’est surprenant parce que personne ne mentionne jamais ces gens, personne ne se dit jamais qu’il faudrait peut-être aller voir ce qu’ils ont à dire, ce qu’ils ressentent. Mais nous sommes là! Oui, nous existons. Et nous suivons tous ces débats, nous entendons tous vos propos, toutes vos phrases souvent blessantes et totalement fausses. Mais celles-ci sont toujours dites sans homophobie, aucune. Évidemment, qui dirait le contraire? C’est sans homophobie, sans discrimination, que l’on attaque nos familles, que l’on nous attaque, nous. Que l’on remet en cause notre construction, les murs de nos vies. Mais, bien sûr, on ne doit pas les prendre comme des attaques, ce n’en sont pas, pourquoi penser cela? Vous essayez juste de démontrer que ce que vous pensez est la vérité, que vous avez raison d’énoncer votre façon de penser et d’essayer d’y faire adhérer la population. Mais, avant de parler, avant d’oser vous forger une opinion à ce sujet, vous y êtes-vous réellement intéressé? Avez-vous lu des témoignages, regardé autour de vous, discuté avec les principaux concernés? Je suppose, sans penser me tromper, que non. En même temps, qui se soucie de savoir ce que des enfants d’homos ont à dire? On préfère parler de nous, de nos familles, de nos vies, sans même nous connaître.

Vous savez ce que nous ressentons, ce que nous pensons de tout cela? Lorsque nous vous entendons, vous politiciens et psychologues, surtout psychologues, parler de nous, comme si vous étiez dans nos têtes, logiez dans nos corps, viviez ce que nous vivons, ce sont des attaques personnelles que nous ressentons. On a l’impression que vous nous connaissez, que vous savez tout de nous. Mais de quel droit? Et puis, sur quoi vous basez-vous? Des études scientifiques? Des déductions fortement liées à vos convictions? Il faut que vous sachiez, que tout ne se résume pas à la science, que tout ne tient pas du psychologique. Il y a l’amour aussi, les liens que l’on crée avec les personnes avec qui nous vivons, que ça soit depuis la naissance, ou après des événements venus bousculer notre vie. Et ceci est vrai dans plusieurs situations, pas seulement dans celle-ci. Cependant, vous êtes bien trop imbus de votre personne, certains de vos idées, pour penser, une seule seconde, vous remettre en question. Mais croyez-moi, vous devriez fortement y songer.

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Vous devriez fortement y songer, car vous ne vous rendez pas compte du mal que vous pouvez faire. Vous ne vous rendez pas compte de l’impression que vous donnez aux personnes que vous attaquez, directement ou non. Parce que, même si je suppose que la plupart d’entre nous essayent de faire abstraction, de ne pas écouter et se laisser atteindre par tout cela, après l’ignorance, vient quand même la colère et l’indignation. Et ceci est exactement ce que je ressens aujourd’hui.

Au moment où j’écris, c’est la colère qui me dicte ce que je dois dire, et contrôle mes doigts qui tapent sur le clavier. C’est la colère qui tient mon esprit, empli mes pensées et me répète sans cesse que tout cela est injuste.

Lorsque nous sommes élevés dans une famille homoparentale, ce n’est pas toujours facile avec les autres, surtout quand on est enfant. Souvent, nos camarades de classe se demandent qui est la personne qui vient de temps en temps nous chercher à l’école quand ce n’est pas notre mère ou notre père. Et comme nous sommes des enfants, que l’on ne sait pas que dire la vérité peut nous mener à être malheureux, on la dit. Nos copains se posent donc des questions, questions qu’ils nous posent, posent à leurs parents et à je ne sais qui d’autre. Viennent alors les regards inquisiteurs, les moqueries, les insultes. On finit forcément par regretter d’avoir dit la vérité, victime de notre innocence. En grandissant, on apprend à se protéger et à ne plus rien dire qui puisse nous nuire. On pense aussi, on espère, que les adultes sont moins idiots, que ce genre de comportements ne sont plus dans le monde des adultes et que nous serons alors tranquilles. À entendre certains de vos propos, il semblerait que ça ne soit pas vrai et qu’au final, la bêtise continue d’opérer durant toute la vie humaine. Peut-être qu’elle empire avec l’âge, à bien y réfléchir. Comme c’est désolant.

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Après les politiques et les psychologues/médecins, viennent les religieux. Excusez-moi mais, de quoi se mêlent-ils au juste? Comment osent-ils se permettre de parler de sexualité, de famille, alors que de toute façon, ils ont renoncé aux deux en entrant dans les ordres? Laissez-moi rire. Il me semble que le mariage homosexuel ne sera en aucun cas célébré à l’Eglise, mais à la mairie. Ces couples ne demandent pas le mariage religieux, mais le mariage civil. Encore une fois, il me semble que l’Église et l’État sont séparés depuis 1905. Mais apparemment l’Église essaye encore de venir mettre son grain de sel dans les affaires de société qui ne la regardent pas.

La religion ne veut pas d’homosexuels ou d’enfants d’homosexuels parmi ses fidèles? C’est plutôt paradoxale. Je pensais que l’Église prônait l’égalité, que Dieu acceptait tout le monde et pardonnait. Aurions-nous été trompés? Qu’est-ce qui dérange vraiment les religieux là-dedans? Je veux dire, en quoi est-ce que la loi autorisant le mariage et l’adoption des homosexuels va changer leur vie? Je ne comprends pas, et pourtant j’essaie. La reconnaissance religieuse grâce au mariage, n’est pas ce que cherchent ces personnes. La seule chose qu’ils veulent, c’est une reconnaissance sociale grâce au mariage civil. Ils veulent simplement pouvoir dire «nous sommes mariés», comme les couples hétérosexuels le font. Même si, lorsque l’on y pense bien, ils veulent surtout bénéficier des mêmes droits que les autres. Savoir que la personne avec qui ils partagent leur vie ne serait pas laisser sans rien si il leur arrivait quelque chose, savoir que ce qu’ils partagent avec une personne est reconnu et compte officiellement.

Ils ne veulent pas qu’on leur lance du riz à la sortie de l’Église, qu’on leur offre de la vaisselle en cadeau de mariage. Tout cela n’est qu’une demande de droits similaires à ceux des autres. Demande qui est tout à fait légitime, je crois.

Quant à leurs enfants, raison principale pour laquelle j’écris ceci, nous souhaitons simplement une reconnaissance de notre famille. Nous voulons pouvoir dire que nos parents sont mariés, avoir la certitude que notre famille existe aux yeux de la loi, et que nos deux parents ont les mêmes droits sur nous. Ce qui, à l’heure actuelle, est bien loin d’être le cas. Aujourd’hui, si dans un couple homosexuel, une des personnes à un enfant, l’autre personne ne sera pas reconnu comme responsable légal de celui-ci.

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Quel enfant devrait supporter le fait de savoir que sa famille n’est pas reconnue, qu’il n’est pas officiellement l’enfant des deux personnes qui l’élèvent et le rendent heureux? La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dit que «tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits»’. Vraiment? Ce n’est pas l’impression que j’ai.

Finalement, si on creuse jusqu’au bout, on peut même apercevoir la question de dignité humaine. Dans notre société, le mariage et la reconnaissance sociale par des contrats de ce genre sont tellement importants, que je ne pense pas me fourvoyer en disant que les gens portent un regard différent sur nous en fonction de notre statut familial. Comme ils le font concernant l’argent.

On veut l’égalité pour tous, on veut que tout le monde soit logé à la même enseigne, que tout le monde ait les mêmes droits, et on pose des milliers de problèmes pour une question aussi simple que le mariage et l’adoption pour tous?

On ne doit pas tous avoir la même définition du mot «égalité». Je pense, que l’égalité, soit elle est totale, soit il n’y en a pas. Puis, il faut savoir ce que l’on veut, n’est-ce pas?

En fait, je pense que tous ces débats ne sont que panem et circences, histoire de distraire les foules. Parce que pendant que l’on parle de cela, on repousse l’échéance, puis les politiques ont le temps de concocter de bons petits coups foireux. Et un jour on apprendra que le projet de loi à été abandonné, pour une raison ou pour une autre, valable ou non, acceptée par la population, ou non. C’est tellement simple de faire cela, de profiter de son pouvoir et de croire que celui-ci nous permet de décider qui est assez humain pour avoir des droits, et qui ne l’est pas.

Finalement, je pense que tout ceci n’a pas de sens, qu’il n’y a pas de questions à se poser. Je connais des enfants de couples homosexuels, j’en suis une moi-même, et je connais aussi des homosexuels, et ils sont tout à fait normaux, il n’y a pas de différence avec les autres. La seule différence qu’il y ait, c’est vous qui la créez. Avec vos débats inutiles, vos questions ridicules, vos préjugés dépassés, vous faites sentir aux gens qu’ils sont différents et qu’ils ne sont pas assez humains pour pouvoir accéder aux mêmes droits que les autres. Et ce n’est pas acceptable.

Je ne pense pas que ce texte bien insignifiant fera changer quelque chose, je ne pense pas qu’il aura un quelconque poids dans les débats actuels. Cependant, je me devais de l’écrire, et le fait que des gens le lisent est bien assez valorisant pour moi. J’espère simplement que j’aurais réussi à faire changer des points de vue, ou au moins à faire réfléchir.»

Eileen

8 commentaires

une ré-a-li-té.

Écrit par Inès le 5 février 2013 à 21:17

C’est une très belle lettre ouverte. Elle m’en a fait pleuré. Tu as su avoir des mots juste et fort. Avec mon conjoint (pacsé) nous essayons d’avoir un enfant depuis plus de 5 ans donc cela nous touche directement. Tes parents peuvent être fiers de toi. Bonne continuation à vous 3.

Écrit par james le 5 février 2013 à 21:26

Excellent billet d’humeur qui a le mérite de remettre les choses à leur place et de mettre en lumière ceux qu’on voudrait tellement oublier, ceux dont on voudrait tellement nier l’existence : les enfants élevés au sein de couples homosexuels!

Écrit par moonworld le 5 février 2013 à 22:44

Bravo pour cette lettre qui devrais être consulter par toutes ses personnes qui osent parler a la place des autres au sujet des enfants issu des familles autre q’un couple mixte.

Écrit par Charles le 6 février 2013 à 4:02

Ton témoignage est touchant. Et je pense qu’il est dommage de ne pas en avoir lu plus ces derniers temps. Cela me conforte dans l’idée que la droite est dans le concept stérile et que, nous, défenseurs du projet, sommes dans l’humain et la vie réelle des gens.

Bonne route.

Écrit par Kino le 6 février 2013 à 8:19

Très bien écrit, et tellement vrai. Si ce type de lettre pouvait être lue à l’Assemblée!!!

Écrit par alex le 6 février 2013 à 20:15

Bravo Eileen! Merci pour ton témoignage qui met effectivement en lumière une réalité au sein de notre société: les enfants nés ou vivants au sein de familles homoparentales. Nous espérons tous que ces nombreuses familles puissent bénéficier très vite d’une reconnaissance sociale et juridique effective. Bien à toi

Écrit par Stéphanie le 8 février 2013 à 18:29

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