Construction de l’enfant en famille homoparentale: l’avis des psychanalystes

ardoise

Élodie Dussac et Laurie Carle sont deux étudiantes en Master psychologie qui ont effectué leurs recherches sur le sujets de l’homoparentalité. Estimant que les professionnels du secteurs ne sont pas assez sollicités, elles souhaitent aujourd’hui donner leur avis et ont écrit un essai, appuyé de références scientifiques et psychanalytiques dans le but de proposer des pistes de réflexions objectives.

Pour commencer, une pincée d’anthropologie…
Quand on entend dire que le mariage est une «donnée naturelle» (Vergely, philosophe et ethnologue), nous nous demandons sur quoi repose cette affirmation. Peut être pourrions nous émettre un petit bémol quant à cette idée. Le mariage, en tant que concept est universel, mais les modalités de ce dernier varient en fonction des époques, des contextes historiques et culturels (Lévi-Strauss). Dans certaines sociétés Africaines par exemple, comme les Nuer, les femmes stériles peuvent épouser une autre femme, qui elle peut avoir un enfant d’un domestique qui sera par la suite considéré comme descendant des deux épouses. Le mariage semble donc être davantage une construction qui permet la reconnaissance sociale d’une union. Dans son œuvre Les unions du même sexe dans l’Europe antique et médiévale, John Boswell livre un passionnant travail de recherche destiné à la reconnaissance officielle des unions du même sexe. Il a pu démontrer que dans l’antiquité et au début du Moyen-Âge, deux modèles comparables d’unions permanentes et exclusives étaient reconnus : le mariage hétérosexuel, pour la famille et pour la patrie, et l’union homosexuelle fondée sur la réciprocité des sentiments (Claudine Leduc 1998). Comme quoi, c’est possible…

Selon Vergely, le mariage assure la protection de la procréation. Il se réduit donc à donner la vie à partir d’un homme et d’une femme. Mais finalement, se marier, n’est-ce que procréer ? Ne pourrait-il pas aussi être la reconnaissance concrète d’un amour partagé ? En ce sens, Françoise Héritier (anthropologue), explique qu’en effet, dans la majorité des cas, les conjoints deviennent parents, mais le mariage permet aussi un épanouissement à deux n’ayant pas forcément pour but de fonder une famille. D’ailleurs, c’est de plus en plus cet aspect qui est au premier plan aujourd’hui, les personnes qui se marient ne le font pas forcément en vue de procréer mais pour «célébrer» leur amour. Dans cette optique, le mariage devrait être un droit pour tous. Les couples qu’ils soient hétéro ou homo unissent avant tout deux êtres humains.

Poursuivons avec une once de psychanalyse…
Mais avant toute «psychanalysation», il est primordial de rappeler que l’orientation sexuelle pour un homme ou une femme n’est en aucun cas pathologique dans la mesure ou celle-ci ne porte pas atteinte à autrui. Ce qui peut l’être, en revanche, c’est la manière dont l’individu vit et éprouve sa sexualité. Cette dernière étant souvent corrélée avec la société dans laquelle il évolue, au travers du fait d’être jugé, rejeté ou au contraire adulé.

L’homophobie qui éclate actuellement nous a fatalement renvoyées au texte de Freud notamment, sur la notion d’inquiétante étrangeté, et le lien qui peut être fait quant au racisme. C’est cette «particularité de l’effrayant, qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier». Elle concerne cette part de nous même qui devrait rester dans l’ombre, cachée mais qui ressurgit comme par effraction. Ce qui fait peur dans le «mariage gay» finalement, c’est à la fois l’inconnu et le profondément familier. En d’autres termes, chacun projette sur l’autre ce qu’il ne veut pas voir de lui-même ou ce qu’il perçoit comme dangereux ou déplaisant en lui-même (Kristeva).

Cette idée fait émerger la question de la bisexualité psychique qui réside en chacun d’entre nous, question d’ailleurs qui a été très largement travaillée par de nombreux psychanalystes, psychologues et autres chercheurs. L’éducation réside donc en un apprentissage social de rôles sexués. Mais au-delà de ce dernier, nous gardons une part de féminité et de masculinité en chacun d’entre nous. Cette notion de bisexualité psychique nous permet d’aborder la question de l’adoption…

Ces dernières semaines particulièrement, on a beaucoup entendu «Un enfant a besoin d’un père et d’une mère». Cela semble d’ailleurs être l’argument d’autorité que posent les opposants au projet de loi. Ce slogan, de nouveau, est tout à fait culturel. Effectivement, pour procréer, il faut un homme et une femme, mais pour élever un enfant? La compréhension que nous avons d’une partie de la théorie psychanalytique, en tant qu’étudiantes en psychologie, nous amène à dire que l’enfant n’a pas besoin d’un père et d’une mère mais plutôt d’imagos parentales. Ce concept s’inscrit dans une dimension symbolique. Dans Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, l’imago est défini comme étant «une représentation inconsciente» qui permet à l’enfant d’appréhender autrui. Il s’élabore dans les relations précoces entre l’enfant et son entourage. Il ne s’agit pas «d’un reflet du réel, même plus ou moins déformé» mais d’un schéma imaginaire que l’enfant construit. Finalement, ce dernier s’imprègne du «maternel» tant en sa mère qu’en son père. Et inversement, la figure d’autorité ne revient pas qu’au père. Ainsi, l’enfant peut tout à fait se construire en s’étayant sur deux papas ou deux mamans.

En ce sens, M. Douville explique très justement dans le magazine Psychologies du mois de janvier 2013, que «sur le terrain comme dans les études, nous avons pu observer que les parents homosexuels ne “fabriquent” pas plus d’homosexuels ni de psychoses que les parents hétérosexuels». Si l’on veut parler en termes d’équilibre et de continuité qui sont primordiaux dans l’établissement des liens précoces avec l’enfant, on pourrait se poser la question de savoir si justement un enfant ne serait-il pas plus épanoui affectivement et intellectuellement dans un milieu homosexuel sain que dans un milieu hétérosexuel négligeant. Nous prenons volontairement cet exemple extrême dans le but d’expliquer que ce qui importe dans l’accompagnement du développement d’un enfant, c’est surtout la relation triangulaire qui va pouvoir être mise en place avec ses deux parents, quel que soit leur sexe.

Le débat est loin d’être fermé, mais au plus profond de nous même, nous sommes choquées de voir qu’en 2013, il existe encore des individus qui se battent pour que d’autres n’aient pas accès aux droits fondamentaux dont eux-mêmes bénéficient. Nous espérons surtout que les enfants de ces individus en question, seront suffisamment armés pour se construire et vivre sereinement s’il s’avère qu’un jour ils se rendent compte que leur cœur balance plutôt pour un alter-ego de même sexe. Pour ces personnes concernées, sachez, avec humour et empathie que des psychologues seront toujours là pour vous écouter… À bons entendeurs!

Dussac Elodie et Carle Laurie, deux hétéros-psycho-solidaires

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Bibliographie pour aller plus loin :

J. Boswell, 1996, Les unions du même sexe dans l’Europe antique et médiévale Fayard

Lévi-Strauss, 1949, Les structures élémentaires de la parenté., Paris, PUF

F. Héritier, 2009, Une pensée en mouvement, Odile Jacod

F. Héritier, « Quel sens donner aux notions de couple et de mariage ? » ,Informations sociales 2/2005 (n°122), p6-15

S. Freud, 1919, l’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio Poche

10 commentaires

Merci beaucoup pour cet article et les références bibliographique, actuellement en Master 2 droits de l’homme à Lyon je suis moi même sur un mémoire concernant les droits des gays et lesbiennes en me basant particulièrement sur l’adoption et la PMA sous une vision sociologique/ historique et juridique. Donc encore merci et en avant pour les lectures :)

Écrit par Quentin le 31 janvier 2013 à 19:25

Merci beaucoup!!

Écrit par Ke2066 le 31 janvier 2013 à 19:43

[...] http://blogs.tetu.com/sur-le-chemin-de-l-egalite/2013/01/31/construction-de-lenfant-en-famille-homop...  Élodie Dussac et Laurie Carle sont deux étudiantes en Master psychologie qui ont effectué leurs recherches sur le sujets de l’homoparentalité. Estimant que les professionnels du secteurs ne sont pas assez sollicités, elles souhaitent aujourd’hui donner leur avis et ont écrit un essai, appuyé de références scientifiques et psychanalytiques dans le but de proposer des pistes de réflexions objectives. [...]

merci à toutes les deux pour cette déduction de l’amour qui à mon sens n’a pas de sexe Agathe

Écrit par agathe le 31 janvier 2013 à 21:00

Je suis obligé de publier ce lien vers la réponse d’un psychanalyste (pro mariage pour tous) à Henri Guaino. Sans entrer dans la psychanalyse profonde ni de l’homosexualité, ni d’Henri Guaino, Jacques Alain Miller livre une brillante réponse à l’ex-nègre du présidélirant sorti en mai dernier.

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jacques-alain-miller/lettre-ouverte-a-monsieur-guaino-sur-les-mariages-29-01-2013-1621408_1450.php

Écrit par Leto le 31 janvier 2013 à 21:37

en même temps est ce utile de demander l’avis des psychanalystes?

Écrit par korial le 2 février 2013 à 19:56

Quoi qu’on pense de Freud et compagnie, ne rejettons aucun allié… Ainsi, si les autorités religieuses soutenaient le mariage pour tous, ce ne se serait pas le moment de leur reprocher le passé.
Ne décourageons aucune bonne volonté.

Écrit par Noblejoué le 3 février 2013 à 14:29

Salut. Je viens de voir ton commentaire sur cet article et je serais très intéressée de lire ton travail une fois qu’il aura été terminé. Tu le partagerais ?

Écrit par Naus le 22 février 2013 à 18:55

(le commentaire si dessus s’adressait à Quentin qui a publié le premier commentaire)

Écrit par Naus le 22 février 2013 à 18:56

Merci pour ces pistes intéressantes. Je suis étudiante et très intéressée par votre travail. Avez-vous rédigé un mémoire ou un exposé pour aller plus loin dans la consultation de votre travail ? Les approfondissements psychanalytiques m’intéressent tout particulièrement.
Merci encore…
Céline

Écrit par céline le 11 mars 2013 à 18:44

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