L'intégration des LGBT dans la société passe par le mariage

homoparentsGregory Rowe est un psychologue américain exerçant à San Francisco, ville cosmopolite ou vivent de nombreuses familles homoparentales, qu’il a pu côtoyer dans le cadre de son métier. Ayant longtemps vécu en France, il a souhaité exprimer son point de vue sur le mariage et la parentalité chez le LGBT sur TÊTU.com.

Je travaille comme psy en Californie. J’ai effectué mon premier poste d’internat clinique pendant trois ans dans une école élémentaire pour enfants de 5 à 13 ans dans la banlieue sud de San Francisco. Ma rencontre avec la mixité sociale y a été totale. Des enfants fraichement arrivés de Chine, de Tonga ou du Pakistan se trouvaient dans les mêmes classes que les enfants de parents Californiens, ou encore de juifs orthodoxes, musulmans, noirs et banalement blancs.

Et bien sûr des parents gays sous toutes leurs formes. Lesbienne cadre moyen élevant sa fille seule, hommes gays chefs d’entreprises, Blackberry à la main, complètement sous le coup de foudre de leurs jumeaux portés par une amie d’enfance, homme célibataire professionnel élevant deux enfants en « foster care » pendant que leurs parents biologiques font de la prison, deux femmes avec un garçon que l’une avait d’une relation hétérosexuelle. Parmi le personnel, la directrice avait deux filles adultes qu’elle avait élevées avec son épouse. Une des profs (hétéro) avait été élevée par deux hommes.

Presque tous les parents venaient bénévolement aider à l’école, se penchaient sur les difficultés de leurs enfants lors des réunions d’équipe, partageaient la conduite pour aller à des évènements en dehors de l’école, pleuraient dans mon bureau lorsque je devais annoncer un déficit cognitif. Je peux donc témoigner du fait que – à part les rares cas de maladies mentales ou d’abus et négligence – ce qui est le plus nocif pour les enfants, ce sont les parents qui ne cessent de se disputer. Mon expérience me l’a montré (et continue de le me montrer) et la littérature sur le sujet est claire. Elle l’est beaucoup moins sur les difficultés vécues par les gamins dans les familles homos. Ce qui me surprend –voire me choque- c’est ce mouvement massif qui avance l’idée que ce qui est nocif, ce sont des parents gays.

Je me souviens la première fois ou j’ai voté aux États-Unis après avoir vécu 21 ans en France dont dix près de Bordeaux. Le bulletin de vote était en trois langues: espagnol, chinois et bien sur en anglais. Je me suis dit “On n’est pas prêt de voir ça en France!”. Peu de temps après je suis redevenu étudiant dans une université (à 42 ans) pour obtenir le droit d’exercer ma profession ici. Voila que ma classe de 25 personnes était composée de toutes les formes possibles d’humanité: noir, juif, asiatique, gay, transsexuelle, ou un mix de tout cela. J’étais bien loin du sud-ouest de la France ou j’avais l’impression que la personne la plus exotique que j’avais pu rencontrer dans les hôpitaux où j’intervenais était… Basque.

Ironiquement mon titre conféré par l’État de Californie après presque sept ans d’études et de travaux cliniques fut “Marriage and Family Therapist”. Je passe mon temps à tenir la main tantôt d’une mère qui ne sait plus que faire face à son fils de 14 ans qui fréquente les gangs tantôt à des couples hétérosexuels, la cinquantaine, qui ne trouvent plus gout à rien et cherchent vainement à identifier une étincelle pour ne pas se quitter.

Dans le discours public, l’homo est inférieur
Quant à moi, 52% de mes concitoyens en Californie ont voté pour un statut constitutionnel m’interdisant l’accès à tout cela. Il est assez difficile pour les non-gays de comprendre la violence d’un tel acte: une majorité de nos concitoyens décident d’organiser un referendum pour choisir si oui ou non nous aurons accès aux mêmes droits qu’eux tout en jurant que ce n’est pas par homophobie. Si on remplaçait le mot « gay » ou « homo » par « juif » ou « breton » ils auraient probablement honte d’une telle remarque. Mais le fait est qu’ici ou ailleurs il est encore permis dans le discours public de dire que l’homo est inférieur.

Heureusement je passe énormément de temps à dévorer les études sur le cerveau. Ça me fascine et m’aide à comprendre a un niveau biologique ce qui se passe derrière les comportements. Récemment une neuropsychiatre de Stanford m’expliquait comment une famille de neurones dans nos cerveaux scannent en permanence des milliers de données pour identifier en gros “ce qui me ferait plaisir dans les dix minutes qui viennent”. Cette famille de neurones négocie continuellement – et à une vitesse extraordinaire – avec une seconde famille qui veut à tout prix éviter l’inconfort. C’est cette seconde famille de neurones qui nous dit de nous éloigner de choses qui ne nous servent pas ou peuvent être un danger. Mais nos cerveaux engrangent tellement de données la seconde qu’ils nous envoient ce que le neuropsychiatre Daniel Siegel de l’université UCLA appelle “les gros titres du jour”. Donc on fait des choix (plus ou moins conscients) a longueur de journée d’approches ou d’éloignements a partir d’impressions vagues.

Clairement une grande partie de la population a choisi de s’éloigner ou d’éloigner les homos. Ce que je trouve fascinant dans le discours des anti-mariage gay en France est qu’ils arrivent à avoir de l’empathie pour un enfant adoptif mais aucune pour les couples homos rêvant d’être enfin intégrés de plein droit a la société. Dans la section commentaires de certains journaux en lignes ceux-là sont traités d’ « égoïstes » pour vouloir fonder une famille. Aujourd’hui le tableau qu’ils peignent vu d’ici c’est: les homos sont un danger externe dont la tribu reproductive bienveillante doit se protéger a tout prix, notamment au nom des plus faibles. Ceci est un jeu courant auquel jouent nos cerveaux à gros titres. Ils lisent entre les lignes et organisent tout dans des cases identifiables et souvent simplistes. En 1968 Stephen Karpman a introduit le résultant comme un « triangle dramatique ». Ca ressemble à ceci: les bons gardiens de la morale (suivez mon regard) s’annoncent les protecteurs d’une pauvre victime fantasmée et souvent silencieuse (les enfants adoptifs potentiels) contre l’horreur éventuelle d’un bourreau tout-puissant (les homos égoïstes et délurés). Et nous sommes en plein dedans.

Discrétion bourgeoise
Compte tenu du triangle dans lequel les gays se trouvent enfermes – si je peux, j’ai deux conseils a donner aux communautés LGBT. D’une part si une grande partie du public vous voit comme le bourreau mettez de côté votre rage pour le moment et parlez plutôt de vos vulnérabilités. Racontez votre immense tristesse d’être encore obligés de vous battre pour des miettes, de vous battre pour être reconnus comme n’importe quel autre citoyen dans une République se disant ancrée dans les droits de l’Homme. Parlez à la presse de la trouille que vous vivez lorsque vous êtes suivi/s dans la rue la nuit en rentrant de boite et qu’on vous menace de mort. Exprimez votre humiliation d’avoir perdu une réservation dans un hôtel parce que l’hôtelier refusait d’offrir un lit double à deux hommes. Partagez votre fatigue de devoir changer les genres et remplacer les prénoms chaque fois que vous voulez parler de votre douce moitié au travail de crainte de perdre votre emploi. Rappelez aux Français les nombreuses fois ou vous avez été ridiculisés en classe parce que vous n’étiez pas comme les autres. Ce n’est pas difficile à faire – nous avons tous vécu ces choses.

D’autre part le coming out doit être plus fort que le poids de la discrétion bourgeoise dominante dans certains milieux. Je sais très bien grâce à mes années de travail dans les medias parisiens que les gays jouent des rôles très importants en France dans les cabinets ministériels, dans la presse, dans les entreprises. Je sais aussi que pour circuler dans ces milieux il existe une liste de règles auxquelles il faut adhérer (j’appelle ca les « ça ne se fait pas »). Parmi elles est la règle inflexible de la discrétion à tout prix. Du coup ils se vivent comme une sorte de secret ouvert et personne n’en parle « par discrétion ». Cette discrétion a énormément de qualités mais j’avance l’hypothèse qu’elle maintient en place l’homophobie en France. Non seulement ce serait salvateur pour la santé mentale d’un-e jeune en France de lire dans la presse le soutien public des droits des gays d’un général (gay ou peut-être père d’une lesbienne?), d’un-e membre de l’assemblée (je ne peu pas croire qu’il n’y en a qu’un), d’un-e athlète mais ce serait sain pour tout le pays. « La discrétion » permet le fantasme que les homos n’ont pas besoin d’une législation spécifique pour eux.

Je terminerai par ceci. À la fin d’un procès de dix jours organisé par la cours d’appel fédéral sur le mariage gay, un sociologue témoin pour le mariage gay a été interviewé par le grand avocat conservateur Ted Olson. Olson – le défenseur de Bush lors du fiasco des élections – a choisi de défendre le mariage gay comme un phénomène profondément conservateur. Le sociologue anti-mariage gay a clos ses propos en disant: « Le jour ou l’Amérique aura adopté le mariage-gay elle sera devenue plus américaine car le mariage gay crée des sociétés plus cohérentes, plus soudées. »

4 commentaires

Super article!
Le mariage gay devrait en effet renforcer le vivre ensemble. Et on en a tous besoin en ce moment!
Par contre je ne crois pas que l’on soit obligé d’en faire appel à la pitié pour faire avancer les choses. C’est très discutable comme approche. Et surtout cela manque de dignité.

Écrit par Gregory le 24 novembre 2012 à 16:09

Gregory – Merci de ton commentaire. Je ne suis pas tourjours claire. Je ne preconise pas du tout l’idee de faire appel a la pitie. Plutot rappeler a ceux qui nous percoivent comme confortablement inclus dans la societe moderne et entretenant une relation cul et chemise avec la republique qu’il nous arrive d’avoir peur pour notre vie. Que parfois un flic n’est pas franchement super motive a aider un pede qui se fait tabasser dans le parc municipal. Que malgre le PACS il est toujours deconseille dans la plupart des villes en France de marcher main dans la main. Ces choses la n’arrivent pas aux couples heteros de la meme manier. A mes yeux ca ne manque pas de dignite – je peux avec avec beaucoup de fierete rappeler a des hommes politiques que le gouvernement qu’ils managent ne me protege pas d’un danger eventuel parce que je suis pede.

Écrit par Gregory Rowe le 26 novembre 2012 à 7:19

@ Gregory Rowe
Comment créér l’empathie chez ceux qui en veulent aux homosexuels d’exister ? Je crois qu’on ne peut convaincre que ceux qui le sont presque. Ceci dit, attaquer les gens est contre-productif.
Surtout quand on leur demande de l’argent comme au Sidaction. Attaque de la France pays de merde, puis attaque contre le Téléthon.
Mais problème, où trouver des représentants non aggressifs ? Il y a certes Jean-Luc Roméro…. Une exception, à mon avis. Les portes-paroles me semblent souvent aggressifs, même quand ils ne sont pas discriminés, à plus forte raison sans doute dans ce dernier cas…
Or je ne crois pas qu’un mouvement, notamment de libération, puisse se passer de dirigeants, portes-paroles, leaders, comme on voudra les appeler.
Ni que ces dirigeants écoutent beaucoup : votre intervention n’en a que plus de mérite.
Vous pourriez me dire que la base doit se montrer meilleure que ses leader…. Ou qu’on peut renouveller l’élite.
Je ne vois rien de tel en France, et vous ?
Et quid de la situation aux Etats-Unis ?

Écrit par Noblejoué le 27 novembre 2012 à 20:23

Noblejoue –
Une fois j’etais invite dans le bureau d’un senateur Americain gay-friendly avec d’autres penseurs gays. Ils nous demandaient de donner nos avis sur quelle direction devait aller la politique vih et les droits des gays. Il nous ecoutait un a un, il lisait les statistiques d’un des geeks d’une grosse assoc. Mais j’ai bien vu que c’etait lorsqu’un type visiblement marque par le VIH lui dit “Vous savez j’ai peur. (Pause) J”ai peur pour ma vie. (pause) J’ai peur que si vous ne votez pas ce financement je n’aurai plus de medicaments pour survivre” (et la il sort ses pilules les mettant sur la table). Le senateur –jusque la un peu distrait – ouvre grand les yeux et l’ecoute.

Apres la reunion j’en ai parle au gars -un vieux de la vieille- et il me dit sourire en coin dit : “Parfois il faut parler a leur coeur pas leur tete – faut humaniser.”

J’ai le souvenir d’une journee de reflexion a Paris sur les nouvelles politiques sida. Lorsque j’ai partage mon point de vue a partir des politiques mises en place a SF – les animateurs ne pouvaient pas dire “Ah – c’est different de notre position mais c’est une position valable.” Plutot – c’etait evacue comme pas probant.

Je crois qu’un des desavantages en France est que l’enseignement -bien ancre dans la pensee socratique– donne l’impression qu’il y en a toujours un qui a raison et l’autre qui a tort. Evidemment ca se passe partout dans le monde mais je pense que c’est plus fort en France et encore plus fort a Paris – le centre du pouvoir financier, gouvernemental, intellectuel, etc.

Le vecu n’a ni raison – ni tort. C’est simplement la vie d’une personne. Et quand c’est livre avec authenticite ca parle aux gens. C’est pourquoi le temoignage reste un outil important dans le systeme judiciaire (et est la base de la psychotherapie!!).

PS D’accord avec vous – je crois qu’il y a tout une frange qui ne bougera jamais et on sera toujours defectueux a leurs yeux.

Écrit par Gregory Rowe le 1 décembre 2012 à 18:33

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