Pourquoi la droite s’est passée des gays

En vitrine depuis jeudi dernier, le dernier livre de Lestrade, “Pourquoi les gays sont passés à droite“, a déjà été abondamment commenté. Les Inrocks, Libération, L’Express, Yagg lui ont consacré des chroniques gourmandes. En 140 pages, dans le style colérique, revanchard et définitif qu’on lui connait, il assène ses postulats l’un après l’autre.

Premier postulat : Le FN “drague ouvertement les gays (p. 13), et les gays aiment ça. Lestrade ne connait que ce mot-là, “gay”. Nul ne sait si par un vague prolongement, toutes les personnes LGBT sont supposées se sentir concernées. Ce chapitre consacré au FN a été posté tel quel sur Slate.fr. Des banalités et des erreurs. Il présente une phrase sortie d’une interview comme un slogan de meeting. Il fait un long détour par l’Autriche et la Hollande, où une part de l’extrême-droite s’est mêlée à une part du mouvement LGBT. Quelques militants français annoncent depuis plusieurs années la conversion imminente du mouvement LGBT à la xénophobie en général et à la haine des musulmans en particulier. Mais sa seule preuve de collusion entre le mouvement LGBT français et le FN est l’existence d’un groupe Facebook (p.31). C’est faible. Pour donner du crédit à une théorie, on lui fabrique un nom et une image. Alors Lestrade parle d’”homonationalisme” et déterre la polémique de l’affiche de la gaypride. Seulement voilà, le FN a confirmé un programme hostile aux homosexuels et les homosexuels ne sont pas plus attirés par le FN que les hétérosexuels. Depuis l’écriture du livre, une étude du CEVIPOF a en effet démontré que celles et ceux qui se déclarent homosexuels votent autant FN que celles et ceux qui se déclarent hétérosexuels. Tout ça pour ça.

Deuxième postulat : Le communautarisme “a sauvé des dizaines de milliers de vies (p. 12), donc les universalistes ont du sang sur les mains. Après avoir échoué à démontrer l’existence d’une communauté gay, il semble aujourd’hui que Lestrade s’intéresse à la promotion de tous les communautarismes. Lestrade n’a jamais su prendre parti sans prendre à partie. Fourest, coupable de son attachement à la République laïque, est gratifiée d’un chapitre à charge. Lestrade est moins attaché qu’elle à éviter les raccourcis. Dénoncer une pratique religieuse, sous la plume de Lestrade, c’est forcément stigmatiser un peuple. Il se complait dans la défense du communautarisme, d’autant plus facile à défendre que personne n’en connait la définition. La République, en revanche, on en connait les principes, et ils font bondir Lestrade. Je me demande ce qu’il pense d’un Chevènement, cette caricature de républicaniste universaliste dont le club – le CERES – a accouché d’HES il y a trente ans. Lui qui a préparé le projet du PS, la dépénalisation de l’homosexualité et la pénalisation des discriminations fondées sur les moeurs. À cette époque-là, dans un élan rebelle, Lestrade était punk et portait des croix gammées (p. 16).

Troisième postulat : François-Marie Banier et Frédéric Mitterrand représentent les gays, parce qu’ils sont gays et qu’on le sait. Chez Lestrade, l’orientation sexuelle résume l’individu et l’individu résume l’orientation sexuelle. Banier et Mitterrand sont décadents, milliardaire, ministre, il doivent leur fortune au hasard de leurs vies et non à la juste rémunération de leur travail ou de leur talent, voilà bien la preuve de la décadence des gays de France. Pour rester logique, puisque les gays qui ont fait leur coming-out représentent les gays, ceux qui n’ont pas fait leur coming-out sont d’infâmes félons. L’argument n’est pas nouveau pour Lestrade, qui rêve de pouvoir donner un sens politique à la sexualité de notre élite. Vient ensuite le jugement de ceux qui ont fait leur coming-out, qui ne sont pas nécessairement décadents, milliardaires ou ministres, mais qui s’affirment dans l’anti-communautarisme. Mace-Scaron est ainsi jugé coupable.

Ce livre nous ramène à l’époque où une génération singulière, traversée par le sida, s’est livrée toute entière à elle-même, dans un réflexe de survie. Lestrade est un ancien militant, manifestement terrorisé à l’idée que l’histoire du mouvement LGBT puisse s’écrire à l’écart de ses certitudes. Enfermé dans le rôle inconfortable du commentaire, il accuse. Qui attaque-t-il pour défendre sa cause ? Fourest, Banier, Mitterrand, Mace-Scaron. Il fallait y penser. Et nous autres qui cherchions à faire front face aux Boutin, Nesme, Vanneste, voire face aux Agacinski, Antier et Naouri… Lestrade préfère s’en prendre à un PS dont il n’a manifestement pas pris de nouvelles depuis son départ de la scène militante, en 2002. Il ignore (p. 36) que le PS propose l’ouverture du mariage et de l’adoption depuis mai 2004. Pas un mot, en revanche, sur ceux qui gouvernent la France depuis dix ans, ni sur leur bilan, ni sur leurs projets.

On pourrait poursuivre l’analyse et démonter une à une chacune des 140 pages du livre. Mais ce serait vain, car le débat n’est pas là. Ce livre n’a pas fait parler de lui. Il a fait parler de son titre : “Pourquoi les gays sont passés à droite“, qui n’a aucun lien avec son contenu. Titre faux et mensonger, qui a peut être amusé un éditeur, mais qui a induit tout le monde en erreur : lecteurs, journalistes, auditeurs et téléspectateurs. Faux, parce que les gays ne sont pas passés à droite, bien au contraire, comme le CEVIPOF l’a démontré. Mensonger, parce que le livre ne cherche pas à répondre à cette question.

Chacun a pu en voir le résultat. Libération est tombée dans le piège le 13 janvier, laissant entendre que la droite était prête à ouvrir le mariage. Le titre de Lestrade a alimenté les conversations, permettant à ceux qui le souhaitent de contester l’évidence. Car il y a une évidence aujourd’hui en France. Cette semaine, alors que la gauche propose l’égalité des droits, la droite a investi Vanneste aux élections législatives et Fillon a confirmé le refus de la droite d’avancer vers l’ouverture du mariage.

Quand on a le parcours de Lestrade, on n’intitule pas son livre “Pourquoi les gays sont passés à droite” si on ne veut pas permettre à la droite de faire croire qu’elle s’est tournée vers les gays. Quel meilleur service pouvait-il rendre à la droite, au moment où celle-ci risque de payer son retard sur l’opinion ? À quelques semaines d’une élection qui ouvre aux Français un chemin vers l’égalité des droits, cette attitude en dit long sur les impasses de la radicalité.

Pourquoi les gays sont passés à droite ? A défaut de s’intéresser à cette question, le livre de Lestrade permet au moins de répondre à celle-ci : pourquoi la droite s’est passée des gays.

12 commentaires

Peut-être que le titre sous-entend “pourquoi moi ,gay , je suis passé à droite”!!!!

Écrit par myosotis le 4 février 2012 à 17:51

“À cette époque-là, dans un élan rebelle, Lestrade était punk et portait des croix gammées (p. 16).”

Je n’ai pas lu le livre mais est-ce vraiment ce qu’il dit ?
Un punk qui porte des croix gammées, c’est un oxymore. Un skinhead je veux bien, mais un punk est a priori anarchiste donc antifasciste.

Écrit par ProjectedRumour le 4 février 2012 à 21:31

La grande majorité des homosexuels ont toujours été a gauche,ils savent depuis trés longtemps qu ils ne peuvent pas compter sur la droite pour avancer dans leurs demandes. Ce n est pas parceque ce mec de l UMP à écrit que des stupiditées qu il faut en tenir compte,de plus toutes les attaques sont venu de ce coté la,il n y a qu a voir , Christine Boutin est UMP et Vanneste le pire que l on puisse rencontrer.
En Espagne depuis l arrivée de la droite Populaire la reforme des livre qui expliquait les difference sexuelles viennet deja d etre changé et cela ne fait qu un moi qu ils sont au pouvoir…..N attendez rien de la droite.

Écrit par joaq31700 le 4 février 2012 à 21:46

Je n’ai pas la prétention de détenir la vérité mais je n’ai pas l’impression que les gays votent réellement en fonction d’un programme en faveur de nous. Pas de lobbying gay en France (ce que je regrette). Beaucoup d’entre nous ne sont pas forcément interessés par un mariage gay ou le droit à l”adoption.
Ce sont deux mesures importantes mais l’homophobie quotidienne (au travail, dans les medias, à l’école…) est tellement destructrice qu’elle doit être éradiquée.

Écrit par Seb le 4 février 2012 à 22:26

Il y a toujours eu des “gestapettes” plus attirées par l’uniforme que par des contenus réactionnaires, mais si l’homosexualité est par nature apolitique, c’est bien la gauche qui a permis son émancipation.

Écrit par georgesgfred75 le 5 février 2012 à 11:23

Merci pour cette analyse du livre de Lestrade. Bien que je désapprouve son approche sur la plupart des sujets, je dois admettre que ce livre soulève (voire remue vigoureusement?) des questions intéressantes…

Écrit par ixkael le 5 février 2012 à 20:19

TÊTU a donc largement chroniqué l’un des deux livres de Didier Lestrade actuellement « en vitrine », « Pourquoi les gays sont passé à droite », par ailleurs largement chroniqué. En tant que co-signataire de l’autre livre de Didier Lestrade «en vitrine », « Sida 2 .0 », aux Editions Fleuve Noir, je me dois ces quelques lignes de commentaire. Non pas pour donner des points de discernement entre ces arguments et ces contre-arguments, plutôt assez bien posés de part et d’autre, autour d’une dérive, fantasmée ou bien réelle, des gays vers la droite, si ce n’est extrême. Mais à l’heure qu’il est, TÊTU, le pus imposant journal communautaire gay français, n’a pas écrit une seule ligne sur « Sida 2.0 » qui retrace pourtant les 30 ans de l’histoire du sida (1981-2011), chez les gays bien sur mais aussi chez les autres, en posant quelques perspectives pour les décennies à venir. C’est un ouvrage iconoclaste, écrit à quatre mains et deux regards, celui de l’activiste séropo et écrivain qui a cofondé TÊTU et Act-Up Paris et le mien engagé dans ce combat là comme soignant et chercheur depuis 28 ans. Silence pour le moins incongru à mes yeux puisque cette alliance éditoriale avec Didier Lestrade, qui fut un grand plaisir d’écriture et de partages, a déjà été commenté sur le net, pour ceux qui suivent, par « la frange la plus réactionnaire » de l’homophobie ! J’ose espérer que cette absence de reconnaissance éditoriale par TÊTU, pour le premier livre qui retrace les trente ans du sida, doit tout à une affaire de personnes. Et rien à ce que nous avions dénoncé dans le rapport sur la Réduction des Risques Sexuels remis avec France Lert à Mme Bachelot en Décembre 2009 : la rupture apparente entre mouvements, associations et médias LGBT et lutte contre le sida. Rupture qui a mon sens préjuge des années noires à venir pour la communauté lectrice de T˨TU à l’heure ou s’impose un nouveau paradigme en matière de dépistage et de prévention du sida. Nouveau paradigme qui ne rend que plus nécessaire le retour critique sur ces 30 années passées mortifères et joyeuses.

Écrit par Pialoux le 5 février 2012 à 21:04

[...] n’est pas anodin. D’autres l’ont déjà dit avant moi (ici, ici ou là), le livre ne répond d’ailleurs pas vraiment à la question (pardon : n’illustre pas [...]

désolé de vous contredire mais
- oui, il y a des homos qui votent FN. Il suffit de lire les commentaires sur ce site pour s’en rendre compte. Et désolé de vous contredire mais parmi ceux-ci il y a énormément de jeunes et pas seulement des “vieux cons”.
- Et non, il n’y a pas de communautarisme gay en France, si ce n’est une communauté sexuelle. D’ailleurs, la gauche a tout fait, et fait tout, pour que le communautarisme gay n’existe pas.
- et désolé de vous contredire, mais oui il y a de nombreux gays qui votent à droite, par conviction, par intérêt, pour éviter d’avoir une politique pire que celle qu’on a avec la gauche.
- vous êtes à proprement agaçant avec vos droits, le mariage et l’adoption pour les homos, comme si les seules revendications possibles étaient celles-là, comme si les homos se réduisaient automatiquement au mariage et à l’adoption. Tous les homos ne demandent pas le mariage.
- et si la droite n’aime pas les homos comme vous le dites (ce qui est à vérifier) c’est parce que les gens méprisables comme vous ont tout fait pour qu’il en soit ainsi, parce que vous avez politisé ce qui n’aurait jamais dû l’être.
Franchement, vous êtes de plus en plus méprisable, vous, les gens comme vous et toute la gauche.
Votre obstination à détruire un livre me donne fortement envie de le lire. Il doit être excellent, au vu de la médiocrité de vos arguments.

Écrit par Petit Phoque le 6 février 2012 à 20:15

Aucun mot sur Gaylib dans cette lecture monsieur Bon Maury, aurait-il là un choix délibéré ?

Écrit par Remi Ch le 8 février 2012 à 14:37

Certaines associations se compromettent avec l’Extreme Droite. Par exemple DavidetJonathan (Mouvement homosexuel Chrétien) qui organise une retraite à Bagneux ( 25 Février) tout cela coorganisé par un adhérent ouvertement membre du front national soutenu par le président de l’association. Aucune critique est tolérée dans l’association. La lepénisation est en marche… Il faut se mobiliser

Écrit par gayangel le 19 février 2012 à 22:50

C’est assez étonnant -Doug Ireland l’avait fait aux USA à la sortie du “rouge et le noire” de voir quelqu’un qui se revendique socialiste reprendre tous les arguments “anti-communautaristes” de la nouvelle droite américaine. Je crois que madame Le pen elle aussi fustige le “communautarisme”. S’il n’y a pas de communauté LGBT à quoi sert Mr B on Mary.Votre article pourrait répondre à un autre titre: “pourquoi la gauche est passée à droite”?On ne vous fera jamais confiance, vous voulez être le harlem désir des gays?

Écrit par helene le 2 juillet 2012 à 21:26

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