Outre-mers & pairs

Une actualité des homophobies & du sida du point de vue des minorités ethniques en France ultramarine & hexagonale, par David Auerbach Chiffrin

Lutter contre le saturnisme, c’est lutter contre l’homophobie !

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Le 16 mars, l’AFVS (Association des familles victimes du saturnisme) lançait un appel intitulé : «Que la lutte contre le saturnisme soit reconnue comme grande cause nationale par les pouvoirs publics et le Parlement». Le 7 novembre, Tjenbé Rèd (association de lutte contre les racismes, les homophobies & le sida) relayait cet appel. Patrick Mony, président de l’AFVS, vient de lui écrire pour l’en remercier. Il faudrait poursuivre cet échange, approfondir de telles solidarités. Quel rapport avec le schmilblick, dira l’honnête lecteur homosexuel de ces lignes ?

Eh bien, le saturnisme n’est pas uniquement une maladie. C’est d’abord une arme que les dominant/e/s utilisent contre les dominé/e/s. En effet, c’est dans l’immense majorité des cas une maladie parfaitement évitable, puisqu’elle provient d’une exposition au plomb au domicile ou au travail qu’il est parfaitement possible d’éviter en rénovant les logements ou en améliorant les conditions de travail. Seul/e/s les plus pauvres (donc, souvent, les plus nègres ou les plus arabes, ce qui donne au saturnisme une dimension profondément raciale) ne sont pas en situation d’obtenir cela de leurs bailleurs ou de leurs patrons, lesquels sont parfaitement au courant et cherchent uniquement à maximiser leur taux de profit en divisant la main d’oeuvre entre dominé/e/s et plus dominé/e/s encore (comme le chômage, le saturnisme rappelle utilement aux hommes et aux femmes qui connaissent de mauvaises conditions de travail ou de logement qu’ils pourraient en connaître de plus mauvaises encore et qu’ils seraient bien avisé/e/s de s’en satisfaire). Derrière bailleurs et patrons, c’est l’État qui est en cause puisqu’il est tout aussi bien au courant et n’impose pas les réglementations adéquates ou n’assure pas leur respect quand elles existent (donnant ainsi à la loi une fonction purement rhétorique ou antiperformative : «How to avoid to do Things with Words» ou «Quand dire c’est éviter de faire», en quelque sorte). L’État, qui choisit donc son camp.

Le même mécanisme est à l’oeuvre dans les situations homophobes où l’État est en jeu et où il n’intervient pas, ce qui maintient les personnes LGBT (lesbiennes, gaies, bi & trans) dans un rôle de bouc émissaire. Comme le saturnisme, l’homophobie divise les dominé/e/s entre dominé/e/s et plus dominé/e/s encore, permettant aux dominant/e/s d’échapper un peu plus à leur attention et à leur vindicte. La quantité d’énergie de révolte dont disposent les dominé/e/s n’est en effet pas extensible : les journées n’ont que vingt-quatre heures et une fois la journée de travail finie, une fois les temps de transport écoulés, les tâches domestiques effectuées, le téléviseur passivement contemplé… eh bien, il reste peu de temps pour s’indigner (peu de «temps de cerveau humain disponible», comme on dit à TF1). Alors, plus l’attention des dominé/e/s quel/le/s qu’ils ou elles soient est concentrée sur des sujets qui ne concernent pas le processus de domination, mieux c’est. Par exemple, passer du temps à taper sur les personnes LGBT n’arrange en rien la situation des habitant/e/s des banlieues – lorsqu’il s’agit de leur passe-temps – mais c’est toujours autant d’énergie qu’ils ou elles n’auront pas consacré à analyser leur situation, leur urbanisme, leurs conditions de représentation politique.

Il faut aller aux racines des choses si l’on veut les déraciner. Il faut aller aux racines de l’homophobie si l’on veut l’éradiquer. Les racines de l’homophobie sont les mêmes que celles du racisme, de la sérophobie, du saturnisme… Elles sont celles de la domination infligée par les élites financières d’un pays où les inégalités s’accroissent. Voilà pourquoi toute personne LGBT a le devoir de lutter – notamment – contre le saturnisme et le racisme qui l’accompagne. Malheureusement, de telles solidarités sont assez peu exercées par les personnes LGBT ou les associations visant à les représenter. Lors d’une assemblée générale tenue en juillet par l’une des fédérations qui les regroupent en France, plusieurs représentant/e/s associatif/ve/s venu/e/s des quatre coins de l’Hexagone ont ainsi pu soutenir que le rôle d’une association LGBT n’était pas de lutter contre le racisme – allant même jusqu’à préciser que le racisme n’était pas une dimension notable de la politique gouvernementale française actuelle, analyse spectaculairement confirmée durant les semaines qui suivirent ! Cette division des dominé/e/s entre eux n’est pas un fait nouveau et n’est pas propre aux personnes LGBT. Elle a quelque chose d’éternel et illustre une réussite récurrente des dominant/e/s («divide ut imperes» est un principe qui se pratiquait déjà sous Rome). Pour autant, rien n’interdit de la combattre. Ce combat ne peut être mené dans la discrétion. Les associations LGBT doivent bruyamment lutter contre le racisme, contre le saturnisme, contre le sida, contre le sexisme pour ne prendre que ces exemples. Maintenant. Activement. – DAC

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