Outre-mers & pairs

Une actualité des homophobies & du sida du point de vue des minorités ethniques en France ultramarine & hexagonale, par David Auerbach Chiffrin

Après l’agression de Choisy-le-Roi, un rendez-vous manqué permet une pédagogie de terrain
Lieu de l’agression du 6 juillet 2010 (derrière le bus de la compagnie Athis Car, on distingue le pont piétonnier qui conduit de la gare RER de Choisy-le-Roi - à droite de la photographie - jusqu’à l’arrêt de bus)

Lieu de l’agression du 6 juillet 2010 (derrière le bus de la compagnie Athis Car, on distingue le pont piétonnier qui conduit de la gare RER de Choisy-le-Roi - à droite de la photographie - jusqu’à l’arrêt de bus)

J’avais rendez-vous aujourd’hui à quatorze heures à la gare de Choisy, pour m’entretenir avec la victime d’une agression homophobe survenue le 6 juillet. J’étais en retard mais la victime en question avait fait mieux encore : elle m’avait oublié ! Un nouveau rendez-vous pris par téléphone et une promenade autour de la gare plus tard et me voilà sur le quai pour reprendre le train vers Paris. À peine le pied posé (sur le quai), je vois deux jeunes gens (noirs et magnifiques, faut-il préciser) et surtout entend l’un d’eux qualifier l’autre d’enculé. La première fois, je me fige. Je vois qu’ils plaisantent. La seconde fois, je me dis : Allez merde j’interviens. Pardon Messieurs, excusez-moi de vous déranger mais puis-je vous demander quelle est votre définition du terme d’enculé ? L’insulteur, le plus mignon des deux, est un peu interloqué mais me répond quand même avec bonhomie et me dit en substance que cela veut dire, «dans le bon sens» (sic) : T’as de la chance, et, dans le «mauvais» (re-sic) : T’es un salopard. Je passe sur les connotations possibles du terme salopard, on ne peut pas tout faire à la fois et il faut savoir se concentrer. Je lui réponds : Certes, mais vous savez que cette insulte a une connotation homophobe ? Oui, me dit-il. Je cherche alors une comparaison. Je m’adresse à son comparse : Quelle est votre barre de chocolat préférée, Mars, Bounty ? Enfin non pardon, pas Bounty… Il me répond : Lion. – Fort bien. Imaginez donc, dis-je en revenant vers l’insulteur, que votre collègue sorte un Lion de sa poche dans la rue lorsque vous marchez avec lui et qu’il commence à le manger. Si vous en voulez un peu et que vous lui demandez, qu’il vous dit non, imaginez que vous lui disiez : T’es un juif, c’est-à-dire : T’es radin, dans le bon sens du terme selon votre définition du bon sens d’une insulte, sachant que cette insulte-là n’a pas vraiment de mauvais sens selon votre définition du mauvais sens puisque son seul autre sens est lié à la religion. Bien. Si en disant cela passe à ce moment un Juif orthodoxe avec un chapeau noir et tout et tout, qu’imaginez-vous qu’il va ressentir ? – Ben il va mal le ressentir, il va se sentir insulté, me répond mon superbe insulteur. – Effectivement. Pourtant, vous n’aviez pas l’intention de l’insulter, vous n’aviez même pas l’intention de viser les Juifs, vous vouliez seulement plaisanter avec votre ami. Et pourtant votre propos a eu un impact sur une autre personne. Il aurait le même impact, sans que vous puissiez vous en rendre compte, si le Juif qui passe n’était pas orthodoxe et ne portait aucun signe extérieur de sa religion. C’est pareil pour un homosexuel, on ne peut pas savoir comme ça qui est homosexuel et qui ne l’est pas quand on parle dans la rue au milieu de la foule ! Donc moi, lorsque j’arrive sur le quai d’une gare et que j’entends, à cinq ou dix mètres de là : Enculé, comment imaginez-vous que je le prenne ? – puisque je suis homosexuel, évidemment, vous l’avez compris. Je sais bien que cela ne m’est pas destiné mais que pensez-vous que je ressente ? – Ben vous le ressentez mal, vous vous sentez blessé, me répond le jeune homme, très poli et souriant, peu mal à l’aise en fait mais un peu quand même (je dois précisez que j’avais quand même un peu senti, à l’instinct, une ouverture minimale au dialogue… Je ne serais pas allé voir ainsi deux jeunes hommes d’apparence plus brutale même si ceux-là ne sont en rien efféminés). – Effectivement. Et encore, moi, je suis militant, là je reviens du commissariat où je me rendais soutenir une victime d’agression homophobe dans cette même gare, enfin à côté. Mais imaginez un habitant du quartier, lui aussi homosexuel, qui vous entend. Jamais il n’osera réagir, il aurait trop peur que ça se sache, il aurait peur de se faire casser la gueule à longueur de temps dans le quartier. Imaginez même un gamin de quinze ans, douze ans, qui commence à savoir ce qu’il est mais ne va pas oser réagir. Que va-t-il ressentir ? – Douze ans c’est un peu jeune ! – me répond l’insulteur, l’enculeur donc (volontiers). – Pas forcément, moi je me suis rendu compte que j’étais homo à douze ans, en cinquième, un après-midi en revenant du collège. Tiens, je pense tout le temps à lui ! Tiens, je suis amoureux de lui ! Tiens, je suis pédé ! Et encore, d’autres le comprennent encore plus jeune. Donc, imaginez ce qu’une personne non militante, moins affirmée que moi, aurait ressenti en vous entendant utiliser une insulte homophobe ? – Ben il se serait senti mal, blessé… – me répond mon insulteur. – Exactement. Sur ce, les limites de cet exercice pédagogique impromptu étant à peu près atteintes et le train arrivant, je les remercie de leur attention, les salue, leur serre la main et remet à l’enculeur la brochure de l’association Contact que j’avais prise la veille dans les locaux de cette association et que j’avais par hasard entre les mains car je voulais la lire. Moralité : j’ai pas lu la brochure. Seconde moralité : je crois qu’elle était mieux placée entre leurs mains aujourd’hui qu’entre les miennes, sous réserve qu’elle n’ait pas rapidement fini à la poubelle – qui sait ?

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