Outre-mers & pairs

Une actualité des homophobies & du sida du point de vue des minorités ethniques en France ultramarine & hexagonale, par David Auerbach Chiffrin

Naître ou ne pas naître homosexuel, est-ce la question (Lecture de «Biologie de l’homosexualité», épisode 5)

20100204-78La revue Minorités publie, le 8 mai, une tribune collective internationale dont je suis l’un des signataires. Une fois n’étant pas coutume, je crois pouvoir publier cette tribune sur mon blog, s’agissant d’un sujet abordé ici de manière approfondie et qui a suscité un certain débat parmi mon lectorat. Pour information, vous trouverez ici, sur le site Internet de la revue MOC, une version anglaise (abrégée) de cette tribune.

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NAÎTRE OU NE PAS NAÎTRE HOMOSEXUEL, EST-CE LA QUESTION ?

(Premier retour sur une publication de l’universitaire liégeois Jacques Balthazart, laquelle vise à démontrer, dans une démarche parfois parallèle à certaines thèses homophobes voire eugénistes, l’origine prénatale de l’homosexualité)

Par vingt-sept actrices et acteurs de la société civile en Afrique, en Amérique latine ou en Europe dont Tjenbé Rèd, Africades, le CHÉ (Cercle homosexuel étudiant de l’université libre de Bruxelles), Contact Aquitaine, Couleurs gaies, la FAU (Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées), SMUG Ouganda, SASOD Guyana, le Strass, Swissgay.ch, Trans Aide, Lounès CHIKHI, Martine GROSS, Louis-Georges TIN ou Élisabeth ZUCKER-ROUVILLOIS

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L’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Le 4 février, l’AFP (Agence France Presse) et le journal Le Monde revenaient sur cette vieille lune en se faisant l’écho d’une publication scientifique aux partis pris parfois contestables, intitulée : «Biologie de l’homosexualité – On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être» [1]. L’étude de Jacques Balthazart, professeur à l’université de Liège en Belgique, partirait d’un bon sentiment : démontrer que l’homosexualité ne peut en aucun cas «relever d’un choix ou d’une déviance psychologique». Ce postulat évident depuis longtemps déjà devait encore lui paraître infondé puisqu’il entend le démontrer à nouveau – omettant au passage de nombreux apports des sciences humaines.

Le chercheur estime d’abord qu’«une partie des facteurs de l’homosexualité est génétique» – bien qu’on puisse lui opposer que la gémellité homozygote (celles des jumeaux au patrimoine génétique identique) ne produit pas systématiquement deux personnes homosexuelles. Sur sa lancée, il avance que «l’autre partie» des facteurs supposés de l’homosexualité (celle qui ferait de sa démonstration un apport majeur au débat scientifique francophone) serait liée à «une réaction immunitaire développée par la mère contre l’embryon de sexe mâle» (les lesbiennes naîtraient-elles d’«embryons de sexe mâle» ?) ainsi qu’à des facteurs hormonaux. À suivre le professeur Balthazart (qui évoque des tests réalisés sur l’animal) : «Il est possible de modifier expérimentalement les taux d’hormones auxquels sont exposés les embryons… Et à l’âge adulte on retrouvera des caractéristiques comportementales du sexe opposé bien que les structures morphologiques et génitales de l’animal n’aient pas été modifiées.» Un tel raisonnement ne fonde-t-il pas la distribution des rôles sexués sur des mécanismes biologiques, en écartant les travaux menés en sciences sociales sur la question du genre (des rapports sociaux de sexe) ? Si un garçon préfère jouer avec des Barbie et une fille avec des Action Men, c’est certain, c’est les hormones… N’est-ce pas pourtant une certaine société qui, dès l’enfance, différencie les femmes et les hommes pour leur attribuer des rôles différents à la maturité ? La dînette des filles et la Game Boy des garçons préparent les unes aux travaux domestiques, les autres à l’insertion professionnelle dans un secteur économique porteur (par exemple, l’informatique).

Comme le rappellent certaines personnes LGBTQI (lesbiennes, gaies, bi, trans, queer & intersexuées), des arguments similaires se retrouvent dans le discours tenu par certainEs endocrinologues ou psychiatres afin de stigmatiser les personnes transsexuelles et transgenres : un mauvais taux d’hormones, un produit donné à la mère (le distilbène est très populaire à cet égard), un mauvais flash hormonal, un trop faible taux de testostérone et «bulli bulla !» Cette théorie ne véhicule-t-elle pas le préjugé courant selon lequel l’homosexualité serait due à un «excès» de caractéristiques de l’autre sexe ? Bref, ne s’agirait-il pas encore d’un «fumeux amalgame» entre sexe et sexualité ? [2]

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Il est étonnant qu’une presse réputée pour sa rigueur relaie, sans recherche d’arguments contradictoires autres que ceux du Vatican (sic), ce qui ressemble ainsi à une résurgence de l’anthropologie criminelle adaptée à l’orientation sexuelle.

On peut en effet souligner le lien profond entre l’étude pseudo-scientifique de l’homosexualité et l’anthropologie criminelle. Le XIXème siècle savant et le XXème à sa suite se sont littéralement obsédés à mesurer la longueur des doigts ou le poids des cerveaux pour déterminer le critère-étalon de l’homosexualité, à peu près en même temps qu’ils s’intéressaient à la forme du crâne des criminels (le lien entre les deux étant plus perçu sous l’angle de la continuité voire de la variation que de la différence : le criminel était presque un homosexuel, l’homosexuel déjà un criminel). Le même esprit favorisa l’épanouissement d’une médecine coloniale s’affairant pareillement à mesurer la forme des crânes et des nez négroïdes, donnant finalement au terme de «race» un sens biologique qui, tout aussi mal fondé, allait cependant faire fureur [3]. Les scientifiques désœuvrés ont fini par laisser tomber les crânes des justiciables et on leur a retiré celui des indigènes mais ils n’ont pas renoncé à manipuler les organes et maintenant les glandes des «invertiEs» [4], deux tendances devant alors être relevées : d’une part, le manque de rigueur de certaines théories qui se veulent scientifiques, comme jadis l’astrologie, finit tôt ou tard par les priver de légitimité, sauf en ce qui concerne l’homosexualité sur laquelle il semble perpétuellement légitime d’enquêter (jusqu’à lui faire rendre gorge, peut-être) ; d’autre part, les théories de cette eau s’accumulent sans fin sur les raisons de l’homosexualité mais ne se penchent jamais sur celles de l’hétérosexualité. Celle-ci serait intangible, normale, normative et celle-là fugitive, anormale, définitivement pathologique. Une sorte de tradition de présomption irréfragable de légitimité s’inscrirait ainsi dans l’histoire des sciences qui bénéficierait aux recherches portant sur les origines de l’homosexualité mais non à celles traitant des causes de l’hétérosexualité [3]. Ces dernières seraient ontologiquement suspectes de partialité, de manque de rigueur ou – horreur – de militantisme. Questionner l’homosexualité serait éternellement le devoir austère de l’universitaire établi ; interroger ce questionnement relèverait à jamais de la frivolité voire de la pornographie.

Les bonnes intentions affichées par le professeur Balthazart ne relèvent-elle pas, malgré qu’il en ait, de l’apparence ? Ne continue-t-il pas d’évoquer l’homosexualité comme une marginalité qu’il conviendrait d’interroger, sans se rendre compte que son propos sur le devenir des glandes, s’il était susceptible d’interroger cette orientation sexuelle, serait tout aussi susceptible d’interroger l’hétérosexualité ? (Si l’homosexualité est le fruit du hasard génétique, hormonal ou immunologique, alors l’hétérosexualité n’est-elle pas nécessairement, elle aussi, le fruit du même hasard ?) Écartant ce questionnement, l’universitaire liégeois s’inscrit sans peut-être en avoir conscience dans la tradition précédemment décrite. Sa démarche évoque par ailleurs un autre angle mort de la pensée homophobe qui, toute à son entreprise de catégorisation de la personne homosexuelle (absolument autre, absolument différente, hors la culture, littéralement «erreur de la nature»), écarte toute contextualisation de la notion même d’homosexualité, laquelle est pourtant loin d’être universelle mais au contraire variable selon les cultures. Souvent, la bisexualité et la transidentité sont ainsi ignorées ou implicitement réduites à une sorte d’homosexualité inachevée.

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Au-delà de ce débat sur la réversibilité des arguments avancés, leur potentialité eugéniste doit maintenant être soulignée. En Inde ou en Chine par exemple, de nombreux parents en arrivèrent à tuer des fœtus féminins dès qu’il était possible de les identifier, au nom de préjugés sexistes ou de réalités sociales et économiques qui s’y trouvaient attachées. Si demain des tests permettaient de déceler les hypothétiques gênes des différentes formes d’homosexualité, de bisexualité ou de transidentité, quelles seraient les conséquences ?

La question se pose alors de l’utilité de tels travaux. De nombreux problèmes médicaux, économiques ou sociaux se posent, en Belgique comme ailleurs : les fonds publics investis dans ces recherches le sont-ils de manière pertinente ? Pourquoi diantre aller charcuter des animaux cobayes dans un tel cadre alors que les recherches sur l’animal, discutables d’un point de vue éthique ou médical, devraient être limitées ? La prochaine étape n’est-elle pas, en toute logique et rigueur scientifique, de tester de nouveau ces théories sur l’homme et sur la femme, comme les médecins anglais ont déjà eu loisir de le faire sur Alan Turing ? [5] Finalement, tout cela n’est-il pas basé sur des idéologies homophobes et sexistes vantant un prétendu «ordre symbolique des sexes et des générations» ? [6]

Pour dire les choses simplement, qu’enfin on nous «lâche les glandes» et que la presse y regarde à deux fois avant de relayer, sans recul critique, des initiatives relevant parfois de la propagande en blouse blanche et participant d’un raisonnement différentialiste [7], où une «marge» est identifiée avant d’être interrogée (jamais le «centre», évidemment) puis séparée voire agressée. Les médecins occidentaux du XIXème siècle diagnostiquaient l’hystérique chez la suffragette, les savants afrikaners testaient l’animal chez le nègre, les médecins français mesurent toujours le corps des personnes transgenres ou transsexuelles. Une partie du discours repris par Monsieur Balthazart interroge l’humanité de la personne homosexuelle. Pour notre part, nous regretterions la persistance de préjugés contraires aux valeurs proclamées notamment dans la Déclaration universelle des droits humains du 10 décembre 1948 [8].

Signataires :

Personnes morales :

1°) Tjenbé Rèd (Fédération de lutte contre les homophobies, les racismes & le sida, France) ;

2°) Africades (Amitié franco-centrafricaine pour le développement économique et social) ;

3°) An Nou Allé (France) ;

4°) CHÉ (Cercle homosexuel étudiant de l’université libre de Bruxelles, Belgique) ;

5°) Contact Aquitaine (France) ;

6°) Couleurs gaies (Centre LGBT Metz Lorraine-Nord, France) ;

7°) Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées (FAU, France) ;

8°) SMUG (Sexual minorities Uganda, Ouganda) ;

9°) SASOD (Society against sexual orientation discrimination, Guyana, Amérique latine) ;

10°) Strass (Syndicat du travail sexuel, France) ;

11°) Swissgay.ch (Guide-portail d’info gay, bi et lesbien suisse) ;

12°) Trans Aide (Association nationale transgenre, France) ;

Personnes physiques :

13°) David AUERBACH CHIFFRIN, président de Tjenbé Rèd, porte-parole du Collectif des ÉGOM (États généraux de l’outre-mer) dans l’Hexagone, rapporteur coordinateur des ÉGOM dans l’Hexagone en 2009, rapporteur de la commission Égalité & Discriminations des ÉGOM dans l’Hexagone, membre du comité de pilotage du Raac-sida (Réseau des associations africaines & caribéennes agissant en France dans la lutte contre le sida), membre du conseil d’administration de la Fédération française LGBT (lesbienne, gaie, bi & trans) ;

14°) Stéphane AUROUSSEAU, administrateur et ancien président de Couleurs gaies, membre fondateur et ancien administrateur de la Fédération française LGBT ;

15°) Pierre CHEVALLIER, membre de la Pink Cross (Suisse, Genève) ;

16°) Lounès CHIKHI, chercheur en génétique des populations ;

17°) Martine GROSS, ingénieure de recherche en sciences sociales au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), présidente d’honneur de l’APGL (Association des parents gais & lesbiens) ;

18°) Sophie GUICHARD, assistante polyvalente d’Africades ;

19°) Yves-Olivier MAGERL, représentant de Swissgay.ch ;

20°) Frank MUGISHA, président de SMUG (Sexual minorities Uganda) ;

21°) Pierrette PARANTAU, présidente de Contact Aquitaine ;

22°) Delphine RAVISE-GIARD, secrétaire nationale de Trans Aide ;

23°) Joel SIMPSON, coprésident de SASOD, Guyana, Amérique latine ;

24°) Thierry SCHAFFAUSER, représentant syndical élu du Strass ;

25°) Marie-Ange THÉBAUD, vice-présidente de la Fédération des associations ultramarines de Midi-Pyrénées (FAU) ;

26°) Louis-Georges TIN, maître de conférence à l’université d’Orléans, enseignant à l’ÉHÉSS (École des hautes études en sciences sociales), président du Comité Idaho (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie) et d’An Nou Allé ;

27°) Élisabeth ZUCKER-ROUVILLOIS, membre de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen (LDH) et du Réseau Éducation sans frontières (RÉSF)