18h53 – Home, sweet home… De retour de mon rendez-vous avec notre stagiaire puis de la mairie de Paris où je viens de déposer la propagande de Tjenbé Rèd pour le stand de la mairie à la foire de Paris. Notre stagiaire (Miss Eve Grice du College of William & Mary, Etats-Unis d’Amérique) a judicieusement attiré mon attention sur la déclaration suivante de Balthazart dans Le Monde du 4 février : «Si l’homosexualité n’est pas un vice ou une perversion et quelque part même pas un choix, il n’y a aucune raison de persécuter les homosexuels.» Est-ce à dire que si l’homosexualité était un choix ou un vice ou une perversion, il y aurait des raisons de les persécuter ? Miss Grice attire ainsi mon attention sur un nouveau biais que j’avais pressenti mais pas consciemment identifié ou pas sous cette formulation et qui renvoie à l’utilité ou plus précisément à la finalité de la démarche de Monsieur Balthazart dont la défense des personnes homosexuelles est plutôt faible en ceci qu’il ne dénonce pas l’homophobie comme contraire aux droits humains – il ne parle d’ailleurs pas d’homophobie – mais finalement la légitime en partie (si l’homosexualité était un vice ou une perversion ou un choix, alors il y aurait des raisons de persécuter les personnes homosexuelles) voire la conforte (l’homosexualité est une erreur de la nature, un accident de la vie embryonnaire). Dans le métro, je me suis fait d’autres réflexions. Jacques Balthazart en se coupant des sciences sociales croit pouvoir s’affranchir des impératifs déontologiques qu’elles ont aidé à définir, en oubliant que ces impératifs valent pour la science toute entière et singulièrement la recherche biologique sur l’être humain. Notamment, une recherche menée sur l’homme ou sur une catégorie de la population humaine doit être menée avec son consentement libre et éclairé et dans son intérêt. Quelles personnes homosexuelles ont donné leur consentement à Monsieur B. (pour Balthazart, ce sera plus simple, si vous voulez bien) pour qu’il aille s’occuper de nos glandes ? Agit-il dans notre intérêt ? Il le dit mais avons-nous des raisons de le croire ou de le suivre en cette opinion ? Toujours dans le métro, cette réflexion : Toutes les recherches sont-elles bonnes à mener ? Jacques B. invoque de fait la liberté du chercheur et l’argument n’est pas en lui-même irrecevable mais les chercheurEs doivent-ils être autorisés à mener toutes les recherches ? Les savants afrikaners qui cherchaient les moyens de stériliser voire d’éliminer les populations noires par exemple menaient certainement des recherches scientifiquement rigoureuses si l’on exclut toute dimension éthique à la recherche. Jacques B. se place de fait dans la recherche fondamentale mais trace directement la voie à de telles recherches appliquées. Encore dans le métro, cette troisième réflexion : Pourquoi considérer l’homosexualité comme un accident biologique comme il le fait et ne pas se pencher sur l’ensemble des accidents biologiques relatifs au sexe ? Ainsi, constatant (pages 23 et s.) que le pourcentage de personnes homosexuelles ou bisexuelles dans une population humaine est relativement constant à travers les cultures et les décennies (entre 1 et 10% selon les époques, les degrés et les sexes), en déduisant par le biais du modèle animal que cette constance relative indique une origine biologique selon un syllogisme qui porte le doux nom d’application du conséquent (encore un truc que m’a fait remarquer Miss Grice : il s’agit d’un type de raisonnement erroné, sur le mode «Il a plu, la rue est mouillée, donc lorsqu’une rue est mouillée c’est qu’il a plu»), JB (vous permettez ?) ne se penche pas sur deux autres questions dès lors pourtant évidentes car étroitement connexes. D’une part, quid de l’orientation hétérosexuelle ? Comment nait-elle ? N’est-elle pas elle aussi accidentelle ? D’autre part et surtout, quid du sexe lui-même ? La répartition des sexes entre les nouveaux-nés obéit elle aussi à une constante relative d’environ 105 naissances de garçons pour 100 de filles. Comment cela se règle-t-il ? Par fax ? Par téléphone entre les ovaires des femmes parturiantes d’un même pays ? En bref, pourquoi JB n’interroge-t-il que la face homosexuelle d’une question qui touche aussi à l’hétérosexualité et au sexe ? N’est-ce pas une façon de laisser entendre qu’il y a le pathologique, sur lequel il se penche, et le normal sur lequel il est inutile de se pencher ? Sur ces questions, je reprends ma lecture.
J’en étais au début du chapitre 3, page 45 : «Notions de biochimie, génétique et endocrinologie». En bas de la page, cette expression étrange, révélatrice ? «Mieux comprendre les mécanismes de contrôle de l’orientation sexuelle chez l’homme»… Mieux contrôler pour mieux dépister ? – Page 61, cette remarque intéressante : en l’absence du chromosome Y (celui de la paire XY, qui caractérise les mâles, à la différence de la paire XX qui caractérise les femelles), «les gonades primordiales se différencient en ovaires». Ainsi, nous sommes tous des femmes à la base et la masculinisation de l’embryon est une sorte de processus viral
Chapitre 4 (page 67) : «Le contrôle hormonal du développement sexuel». – Page 68, un peu d’humour : «Les structures sexuelles secondaires (barbe, pilosité corporelle, stature musculaire chez l’homme ; seins, largeur des hanches chez la femme) sont sous le contrôle des stéroïdes sexuels et leur valeur en tant que signaux sexuels n’est plus à démontrer.» – Page 70, moins drôle : «Les études réalisées chez le rat ont fourni…» Juste après avoir parlé de «l’homosexualité masculine» et de la «transsexualité». Cherchez l’erreur. JB ne voit-il pas qu’en l’absence d’intérêt légitime, une telle juxtaposition est une atteinte à la dignité des personnes homosexuelles et transsexuelles ? Une forme de justification des préjugés homophobes et transphobes ? (Quel pied, pour certaines personnes, de voir des images de rat, page 72, dans un ouvrage titrant sur l’homosexualité !) – Pages 71 et 72, un oubli, une omission, une occultation ? «Vu l’impossibilité de réaliser chez l’homme des expériences causales directes…» Pourquoi ne pas parler, pourtant, des expériences réalisées par les médecins anglais sur Alan Turing ? (Administration judiciaire d’oestrogènes pour le «guérir» de son homosexualité, avec pour conséquence sa déformation physique, sa chute de libido et finalement son suicide, à l’aide d’une pomme empoisonnée, en 1954.) – Page 78, une impression : la perspective tracée par l’ouvrage de JB n’est pas seulement celle de l’eugénisme, c’est aussi celle de la «guérison» ou de la thérapie génique. Charming. Par ailleurs, une réflexion : JB parle beaucoup de «lordose» (cambrure propice à la pénétration réceptive) induite chez le rat par manipulation expérimentale… mais que fait-il des hommes homosexuels qui auraient des postures «pénétrantes» ou des femmes homosexuelles qui pratiqueraient (on ne sait trop comment) la «lordose» ?
Chapitre 5 (page 87) : «Déterminisme biologique de l’orientation sexuelle chez l’animal». Chapitre plutôt convaincant (ne pas manquer les moutons pédés, pages 97 et s. ; remarque relative au sexisme supposé des chercheurs, page 101).
Chapitre 6 (page 103) : «Les différences entre sexes dans l’espèce humaine». Retour à l’être humain ! Où l’on apprend que 22.000 études scientifiques recensent les différences entre hommes et femmes au niveau biologique. – Page 111 : considérations sur le contexte social (sexiste) des thèses avancées dans l’ouvrage. Enfin ! mais ce n’est qu’en passant… – Page 113 : données statistiques sur les transsexuels et les transgenres («un homme sur 20.000 et une femme sur 50.000»). – Page 114, une réflexion du lecteur que je suis : si l’origine de l’homosexualité doit être identifiée et identifiée comme innée ou prénatale, ne serait-elle pas plutôt hormonale ? En effet, les orientations sexuelles ou identités de genre minoritaires l’étant fortement (10% ou moins… un sur 100.000 ou moins…), ne serait-il pas logique de penser que les gênes correspondant auraient disparu au cours de l’évolution ? À moins que la piste suggérée ne soit celle de la maladie génétique rare…
Chapitre 7 (page 115) : «Les effets des stéroïdes sexuels chez l’homme : effets organisateurs». – Page 120 : «Il existe en effet des cas très rares où l’on observe un phénotype masculin chez des individus XX et inversement un phénotype féminin chez des individus XY»… – Page 126 : «Des développements atypiques»… ; «Un enfant sur 10.000 est affecté par [le] syndrome d’insensibilité aux androgènes (AIS) » : il s’agit d’hommes porteurs d’un chromosome XY atypique qui permet la formation d’un phénotype féminin externe (vagins, seins, hanches etc.) mais pas interne (présence de testicules, absence d’ovaires etc.). Chapitre relativement convaincant. 26h31 ! La suite au prochain épisode.
- Par David Auerbach Chiffrin, citoyen français, fondateur de Tjenbé Rèd, association de lutte contre les racismes, les homophobies & le sida en Outre-Mer et dans l’Hexagone |
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Un commentaire
Il ne faut pas s’attarder sur toutes les phrases, je pense. L’auteur du livre est neurobiologiste et il essaie de garder le ton le plus neutre possible.
Pour ce qui est des rats de laboratoire, j’ai appris qu’il s’agissait d’une espèce très particulière de rat. Par un artifice juridique, ils ne sont pas considérés comme des animaux. On peut donc faire librement des expériences pour eux sans maltraiter d’animaux. C’est le seul moyen que les biologistes ont trouvé pour travailler sur le vivant, élaborer des médicaments, etc. On peut trouver ça horrible. On peut aussi renoncer complétement à toute étude médicale et arrêter de soigner les gens. Au quotidien, c’est un juste milieu.
On ne peut faire aucune expérience sur l’homme et heureusement. Il faut donc accepter que ça ralentit considérablement toute étude biologique.
Ce livre n’est pas parfait, mais il est le seul à ma connaissance à traiter du sujet en France. Pour la plupart des Français, j’ai l’impression que l’homosexualité est uniquement lié à la psyché et au développement de la personnalité, ce qui n’a jamais été prouvé. Je trouve que ce livre apportent des éléments plus concrets.