16h30 – Tjenbé Rèd mène actuellement une réflexion sur un livre paru en février, «Biologie de l’homosexualité – On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être», de l’universitaire liégeois Jacques Balthazart. J’ai un a priori négatif car je ne vois pas l’intérêt de passer du péché à la tare… mais lisons avant de nous prononcer ! Hier (magnifique dimanche), un petit tour aux Mots à la bouche avec mon légitime et hop ! (29 euros quand même, c’est cher les livres belges !) Aujourd’hui, j’attaque la préface (page 9). Elle est de l’auteur, plutôt bien écrite, présente de façon intéressante sa démarche comme une volonté de mettre un terme à la culpabilité des personnes homosexuelles et de leurs parents : C’est biologique donc ce n’est pas moral. D’emblée cependant, quelques partis pris accrochent mon attention. D’abord, si la psychanalyse est justement critiquée en ce qu’elle a trop permis cette culpabilité, elle est trop simplement et trop rapidement réduite à cet aspect peu glorieux de son histoire ou de sa pratique encore actuelle, à l’occasion, hélas. La psychanalyse n’est pas monolithique. Dans la foulée, ce sont en fait les sciences sociales dans leur ensemble et notamment leurs travaux sur le genre qui sont ignorés dans cette préface, pas même mentionnés ou évoqués. Cela m’inquiète et me donne le sentiment d’un confinement dans le champ biologique stricto sensu de l’auteur, endocrinologue de son état (sans souci d’interdisciplinarité). Cela m’inquiète car le vivant n’est pas qu’un amas de cellules. Inquiétude confirmée par cette phrase : «Les orientations homo ou hétérosexuelles sont probablement chez l’homme comme chez l’animal sous le contrôle de phénomènes embryonnaires…» Pour moi, tout le problème est dans le «comme». «Comme si» l’homme et l’animal, c’était du pareil au même. Les derniers mots de cette préface (page 10) me paraissent procéder du même biais : «Les orientations homo ou hétérosexuelles sont probablement… sous le contrôle de phénomènes embryonnaires… dans lesquels la notion de choix individuel et, par conséquent, de responsabilité et culpabilité n’a que peu de place.» C’est magique, bulli-bulla ! Hop, fini le choix, ne reste plus que du gêne, donc fini la culpabilité ! L’auteur n’a-t-il jamais entendu parler de la culpabilité éventuelle des personnes porteuses de maladies génétiques lorsqu’elle transmettent la vie ? S’est-il posé la question ? A-t-il cherché à se procurer les études sociologiques ou associatives sur le sujet ? À savoir ce que pense par exemple la mère d’une personne myopathe ou cette personne elle-même ? Non. Pour lui, la question ne semble pas exister. (Notons également une certaine ambiguïté de son propos : «que peu de place»… donc «encore un peu» quand même ? Il faudrait savoir… S’agit-il de déculpabiliser ou au contraire de confirmer finalement qu’il existe bien une part de culpabilité ?) La question eugéniste par ailleurs se pose dès ce moment (que pourrait penser et faire un couple de parents à qui l’on dirait tranquillement : «Tout va bien, votre fils sera blond et homosexuel» ?) mais il ne la voit pas non plus. Science dure science dure, foin des sciences molles : ça part mal. Il ne s’agit pas seulement de faire un reproche un peu moralisateur, du genre «Cela aurait été tellement plus gentil de penser aux sympathiques sciences sociales…», mais de savoir si une démarche scientifique peut aujourd’hui se prétendre rigoureuse en ignorant à ce point la notion d’interdisciplinarité et celle de déontologie, surtout lorsqu’elle traite de comportement humain. La question n’est pas de savoir si la démarche de Monsieur Balthazart est morale ou gentille ou sympathique : elle est simplement de savoir si elle est scientifique.
Page 11 et chapitre Ier : Introduction. Page 13, l’auteur évoque avec semble-t-il une pointe de regret l’impossibilité «d’expérimenter» ses vues sur l’homme avant de commettre une belle bourde en situant à «plus de vingt ans» après la naissance l’apparition de «l’identité sexuelle de l’adulte». Alors là, c’est carrément du gag et il devient vraiment évident que l’auteur manque de lectures sociologiques ou romanesques ! Certes, l’orientation sexuelle apparaît parfois après l’âge de 20 ans mais le cas général est nettement plus précoce, c’est une évidence. Page 14, l’auteur évoque rapidement le risque de culpabilité basée sur l’origine prénatale de l’homosexualité, sans toutefois en tirer pleinement les conséquences puisqu’il semble simplement le minimiser. Page 15, encore du n’importe quoi : l’auteur avance qu’il est «fort possible que pour certains homosexuels, leur orientation relève d’un choix délibéré». Combien ? Dans quelles circonstances ? L’auteur ne le précise pas, semblant par cette pirouette se débarrasser d’une objection possible qu’il ne traite pour autant en rien et qu’il traite qui plus est d’une façon ambiguë et biaisée. Ambiguë, parce qu’il sape les fondements mêmes de sa démarche : soit l’homosexualité est prénatale, soit elle ne l’est pas… L’eau ne bout pas à 100° dans la majorité des cas seulement mais dans tous les cas (aux conditions normales de température et de pression, cela va sans dire) et la rigueur de sa démarche qui se présente comme scientifique au sens biologique du terme (c’est dans le titre) voudrait qu’il s’interroge plus sérieusement sur les exceptions qu’il envisage au principe général qu’il aspire à poser. Biaisée, parce qu’il pose une alternative «origine prénatale vs. choix» qu’il présente implicitement comme holistique (couvrant l’ensemble des cas possibles ou envisageables) alors qu’elle ne l’est pas : qu’est-ce qui pourrait conceptuellement empêcher que l’homosexualité ne relève ni du choix, ni de la conception ? À ce stade, ce n’est pas une démarche scientifique, c’est une démarche descriptive qui se veut de bon sens mais qui n’a aucune rigueur ni logique. C’est l’heure de la permanence hebdomadaire de Tjenbé Rèd et je suis à la bourre : la suite au prochain numéro.
- Par David Auerbach Chiffrin, citoyen français, fondateur de Tjenbé Rèd, association de lutte contre les racismes, les homophobies & le sida en Outre-Mer et dans l’Hexagone |
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14 commentaires
«Comme si» l’homme et l’animal, c’était du pareil au même: nous sommes des êtres vivants, vertébrés, mamifères et bipèdes, avec 98% de gènes commun sà certains grand ssinges, où est le souci?
et l’homosexualité animale est documentée scientifiquement chez plusieurs centaines d’espèces.
fini le choix: depuis quand choisit-on son orientation sexuelle?
Concernant l’animalité de l’être humain, je ne la conteste aucunement. Je soutiens simplement que l’être humain ne saurait s’y réduire. Concernant le choix de l’orientation sexuelle, je suis assez d’accord avec vous pour dire qu’il n’existe pas : ma tournure de langage visait simplement à ironiser sur une faille apparente de la thèse du professeur Balthazart.
Pour ma part, j’ai plutôt apprécié le livre. Pourquoi ? Parce qu’il aborde la question de l’ (homo)sexualité et des hormones. Je suis sûr que les hormones ne font pas tout, mais la psyché n’explique pas tout.
Sur la démarche scientifique, j’ai trouvé que l’auteur était resté mesuré et parlait au conditionnel, comme tout bon scientifique. Il n’assène pas la bonne parole certains psychanalystes et beaucoup de religieux.
Soit, mais quel intérêt d’étudier “la question de l’homosexualité et des hormones” ?
Euh, parce que les hormones, comme la testostérone, ont des effets considérables sur notre morphologie et sur notre comportement. Des effets qui sont apparemment encore mal connus des spécialistes et des effets qui sont très différents avant la naissance et après.
La première partie du livre, sur la sexualité, est très intéressante. J’ignorais que beaucoup de choses sur l’intersexuation, même si on a beaucoup parlé de cela avec l’affaire Caster Semenya. Plus d’une personne sur cent ne serait ni homme, ni femme à la naissance. C’est assez énorme comme chiffre.
Tu vas vu cette photo des quatre frères dans le livre ? Tous les quatre sont atteint d’un syndrome d’immunité totale aux androgènes. Du coup, ce sont génétiquement des hommes, mais ils ont une morphologie féminine et une identité féminine. Troublant, non ?
On peut aussi changer l’orientation sexuelle de rats de laboratoire en jouant sur leurs productions hormonales. Assez curieusement, il semble possible de rendre un rat homosexuel, mais pas l’inverse. D’un autre côté, ça doit être assez difficile de trouver des rats homosexuels…
Bien sûr, ça ne veut pas dire que les hormones expliquent tout. L’auteur du livre penche tout de même pour une hypothèse hormonale de l’homosexualité, ou plutôt des homosexualités, puisqu’il affirme qu’on ne serait pas tous homosexuels pour les mêmes raisons hormonales.
Je me suis mal exprimé. Quel intérêt d’étudier les causes de l’homosexualité ?
Merci pour cet article… j’ai bcp participé sur le forum de tetu a l’epoque de la publication du livre, et tout cela confirme bien mes craintes sur une démarche douteuse et bancale, dès son titre…!
Quel intérêt d’étudier les causes de l’homosexualité ?
Un intérêt purement scientifique, je pense. C’est comme les astrophysiciens qui étudient l’univers. L’étude en elle-même est plus intéressante que les réponses toutes faites qu’on peut apporter.
Sans apporter de réponse, elle permet d’aller à l’encontre que certains dogmes religieux ou sociaux. Sur la question de la sexualité, par exemple, tout le monde ne naît pas homme ou femme.
Certes mais l’univers n’a jamais été l’objet de tentatives d’extermination.
Je ne vois pas trop le lien entre l’étude et l’extermination.
Comme Balthazart, je fais le pari de l’intelligence. On peut choisir d’étudier un phénomène ou choisir de ne pas l’étudier. Dans les deux cas, ce n’est pas ce qui empêchera les comportement haineux. Alors autant être plus intelligent que de rester dans l’ignorance.
Etant homo et psychanalyste à la fois, je ne vois pas ce que la psychanalyse a à voir avec la religion.
Pour ce qui est de l’intérêt des hormones pour la tonalité générale d’un certain nombre de conduite, je vous renvoie à Jean Didier Vincent, et à d’autre scientifiques. Tous lorsqu’ils font de la recherche fondamentale rejettent les applications simplistes de leurs découvertes sur les comportements humains, fussent-ils étiquetés naturels.
Par contre, ces extrapolations de la science vers les comportements humains ont vraiment maille à partir avec la dite religion en raison précisément d’une intentionnalité non dite mais logiquement nécessaire à la tenue du raisonnement. Il suffit de penser deux secondes que les gênes sont pour leur grandes majorité constants depuis des centaines de millier d’années. Ils sont effectivement en rapport avec les hormones et l’immunité, mais comment leur attribuer la responsabilité de conduite humaines qui n’existaient pas au moment de leur sélection, sinon à supposer un déterminisme qui dépasse la question scientifique.
Un mot tout de même sur la psychanalyse, je sais qu’il y a nombre de psychanalystes qui sont responsables du rejet dont elle fait l’objet, en raison justement du simplisme explicatif qu’ils ont voulu utiliser de manière parfaitement crapuleuse (c’est à dire pour jouer les maîtres à penser, jouer les gourous et parfois en obtenir avantages financiers et sociaux). Ce n’est pas pour autant que ce soit ça la psychanalyse, et la il faudrait savoir de quoi on parle, et en tous cas savoir que dans le discours psychanalytique il n’y a pas qu’une seule voix et que même si sa réputation est inverse de ce que je vais affirmer si vous regardiez de près ce qui se disait chez Lacan vous verriez que le contenu de son discours est tout à fait compatible avec l’homosexualité, l’homoparentalité et autre. Vous sauriez également que la psychanalyse ne peut fournir une explication générale pour une situation particulière même si Freud lui même est tombé dans ce travers sur un certain nombre de point (en particulier l’homosexualité, ce n’est d’ailleurs pas tout à fait exact: il s’agissait d’hypothèse , mais cela a été utilisé en ce sens).
Par contre je vous inviterai à examiner ce qui peut devenir dangereux mais surtout aliénant dans la scientifisation voire la scientologisation du discours sur les comportements humains, ceux de la communauté homo entre autre
“On naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être”, je ne suis pas d’accord. J’ai connus 4 homosexuels dits “pratiquants” qui ont viré leur cutie, se sont mariés et ont eu des enfants. J’ai aussi connu l’inverse, mariés avec femme et enfants qui sont partis dans un mode de vie avec rencontre de partenaires pratiquant l’homosexualité. Que dire de la bi-sexualité ? S’il y a possibilité de reconnaître génétiquement qui est qui, ma réalité démontre que l’information génétique n’est peut-être pas rien que statique. Le facteur social “environnemental” a son mot à dire dans certains cas, d’où l’homophobie et le simple désir de faire parfois pour des parents ou amis ce qu’ils croient être “bien” pour amener ou ramener un ou une proche vers un modèle de vie dit ” hétérosexuel “.
Cher Ami de Lille, vous écrivez : “Les gênes sont pour leur grandes majorité constants depuis des centaines de millier d’années. Ils sont effectivement en rapport avec les hormones et l’immunité, mais comment leur attribuer la responsabilité de conduites humaines qui n’existaient pas au moment de leur sélection.” Précisément, Balthazart souligne les théories selon lesquelles l’orientation homosexuelle existerait bien depuis des centaines de milliers d’années car elle offrirait un avantage compétitif aux lignées porteuses de cette orientation (les femmes de ces lignées auraient elles-mêmes été davantage attirées par les hommes, auraient eu davantage d’enfants, lesquels auraient davantage été protégés par des hommes retirés de la compétition sexuelle pour leur propre compte… pour résumer).