Outre-mers & pairs

Une actualité des homophobies & du sida du point de vue des minorités ethniques en France ultramarine & hexagonale, par David Auerbach Chiffrin

Le rasta cycliste, son sexe énorme, son gun

sizzla

Le chanteur homophobe Sizzla.

I – Nous sommes en août 2007 – un samedi ? La nuit d’un samedi au dimanche ? Une heure ou deux après minuit, en tout cas : Pascal, un Guadeloupéen de 22 ans (noir), et un ami de Lille, Pierre, 30 ans (blanc), dont les prénoms sont ici modifiés, sortent de soirée et décident de se rendre en voiture sur la place Saint-John-Perse à Pointe-à-Pitre, pour draguer (d’autres garçons). Après une heure ou deux de quête infructueuse, ils sont abordés par un rasta à vélo d’une vingtaine d’années, parlant uniquement un créole mâtiné d’accent anglophone (sans doute un Dominiquais), qui leur demande ce qu’ils cherchent : «Ka zot ka cheché ?»

Nos deux amis répondent qu’ils cherchent à passer un bon moment. Ils offrent une cigarette au rasta cycliste qui leur demande s’ils ont de l’argent, s’ils cherchent de la drogue. Sur leur réponse négative, il leur propose de le suivre en voiture dans un endroit tranquille. Un peu hésitants mais emportés par l’instant, Pascal et Pierre acceptent et se retrouvent en bas d’une cité HLM à côté de Lauricisque (quartier populaire de Pointe-à-Pitre). Dans un recoin obscur, ils rendent alors à tour de rôle hommage aux attributs virils du sieur rasta, en la forme de fellations qu’ils alternent sur sa personne. Il n’y est d’ailleurs pas insensible puisqu’un organe respectable se dresse rapidement sous leurs yeux.

Brusquement, alors que Pierre le suce, le rasta cycliste range ses attributs et se rhabille en maugréant : «Sa zo ka fèt la, sa pa ka fèt, yon de vou dé, ké mow o swè la» («Ce que vous faites là, ça se fait pas, y’en a un de vous deux qui va mourir ce soir»). Il sort une arme à feu, la pointe vers Pierre, lui dit de se déshabiller et commence à examiner les poches et le véhicule des deux amis en leur répétant constamment : «Yon de vou dé, ké mow o swè la». Pierre essaye de s’emparer de l’arme, un coup de feu part, le rasta le frappe de plusieurs coups de crosse à la tête, Pierre est en sang. Nos deux amis n’ont pas d’argent sur eux, le coffre est vide, le cycliste ne sait visiblement pas conduire, l’autoradio ne peut pas être dévissé… L’agresseur rudoie une dernière fois ses victimes, pousse Pierre sur la voiture, s’en va en emportant les clefs.

Il est cinq ou six heures du matin, nos deux amis ne souhaitent pas porter plainte : la peur du regard des policiers, des familles, le fatalisme sur les poursuites judiciaires éventuelles… Cette nuit de cauchemar, qui évoque l’agression subie par David Fisher dans l’épisode 5, saison 4 de Six Feet Under («That’s My Dog»), prend fin sur la plage à essayer de reprendre ses esprits.

II – Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère, dira-t-on ? – avec quelque raison. Plusieurs enseignements paraissent pouvoir être tirés de l’histoire. D’abord, quand certains homos sont en chasse, ils sont quand même principalement guidés par celui de leurs neurones qui aboutit à leur pénis. C’est d’ailleurs à ce genre de circonstances que l’on peut probablement imputer bon nombre de contaminations au VIH. A quoi renonce-t-on quand on renonce à ce point à prendre soin de soi ?

Ensuite, quand certains homos sont en chasse, ils peuvent aussi tomber sur d’autres homos plus ou moins assumés, plus ou moins en chasse eux aussi mais surtout de proies faciles, de portefeuilles ou de téléphones portables – en chasse également de cette part d’homosexualité dont ils s’efforcent sporadiquement de se débarrasser. Des homos ou, selon une terminologie plus fine, des HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes).

Enfin, la drague a ses règles et les lieux de drague aussi. Comme le dit Pascal : «En fait, le principe de cette place, c’est que les gens se matent en voiture, ils ne prennent pas de piétons, parce qu’en général c’est des mecs qui agressent, là on n’a pas respecté la règle.»

Cette histoire d’agression n’est pas forcément propre à la Guadeloupe mais le temps que nous avons pris pour en prendre connaissance l’est davantage : deux ans (ce témoignage a été recueilli le 12 août 2009). La peur du regard social, le poids du silence (du an ba fey), le poids des habitudes ou du fatalisme se conjuguent pour convaincre les victimes d’agressions homophobes aux Antilles qu’il ne sert à rien de témoigner – encore moins de porter plainte.

Est-il anodin que ce rasta certainement incertain – on peut feindre la séduction pour attirer deux pigeons, on peut difficilement feindre l’érection – soit finalement entré en rage au moment où c’est la bouche d’un blanc qui le soignait ? Est-il anodin qu’il les ait conduits au cœur de l’un des quartiers les plus populaires de Pointe-à-Pitre ? Parfois, pour des raisons liées sans doute à cette semi-imposture qu’est «l’universalisme à la française», certains tendent à nier qu’il existe un complexe homophobe des Antilles françaises. A les entendre, finalement, la seule différence entre une banlieue parisienne – pas Neuilly, évidemment – ou une campagne rurale reculée et la Martinique, ce serait… la température ? Ce discours sur l’universalisme a les meilleurs fondements («Vous êtes citoyens français, vous avez donc tous les droits d’un citoyen français») ; il a aussi les plus ambigus («Vous êtes citoyens français, vous n’avez donc pas le droit de développer de revendications particulières»). D’aucuns disaient cela autrement lorsque l’Algérie était composée de départements français : «La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris».

Ce billet se veut un amical salut à Pascal et à Pierre ; ce blog se veut un outil pour contribuer à mettre au jour plus rapidement – pour mieux les prévenir – de tels épisodes.