Nos combats LGBT

Par Christine Le Doaré, présidente du Centre LGBT Paris de 2005 à fin juin 2012

Les quatre lettres du sigle LGBT

190px-Rainbow_flag_and_blue_skiesQue le temps passe vite, quinze ans déjà : la présidence de SOS homophobie, puis celle du Centre LGBT Paris-ÎdF, quatre ans au bureau de l’ILGA-Europe aussi. Tant de temps passé à militer dans la mixité et la diversité LGBT ; à chercher aussi comment les quatre lettres du sigle LGBT peuvent faire sens ensemble.

Au début de mon engagement, c’était fort différent d’aujourd’hui, juste après l’époque du Comité d’urgence et d’action homosexuelle révolutionnaire (CUAHR) et des Groupes de libération homosexuelle (GLH). Il était alors moins facile d’apparaître aux yeux de tous, comme lesbienne ou gay. En ce qui me concerne, j’ai eu beaucoup de chance, cela m’a toujours paru si évident, presque trop.

À cette époque, les gays et les lesbiennes se comprenaient mieux, étaient plus solidaires, pouvaient parler ensemble de déconstruire le système patriarcal, sexisme et homophobie imbriqués.
Contrairement à toute attente, plus le temps a passé, plus la majorité des gays a semblé se désintéresser des questions d’égalité réelle entre les femmes et les hommes, plus ils ont marqué une distance avec les luttes féministes, et moins ils ont interrogé leur propre misogynie.
Même les tout jeunes et dynamiques groupes féministes ont du mal à créer les passerelles.
Bien sûr, il y a des exceptions.

Au départ, on parlait d’homosexualité et d’orientation sexuelle. Bien sûr, il existait aussi les prémices d’un mouvement et de revendications trans, elles étaient moins souvent juxtaposées ; pourtant, il y avait plus de proximité et moins de méfiance. Plus les trans ont été partie prenante du mouvement LGBT, plus, à de rares exceptions près, les relations se sont durcies, entre eux et vis-à-vis de nous.
Il est vrai que les incompréhensions, les discriminations et le rejet qu’ils et elles subissent sont violents, pas facile non plus dans ce cas de se laisser aller à la sérénité.

À vrai dire, il me semble en fin de compte compliqué de lier les préoccupations et revendications des quatre lettres du sigle LGBT. Dans tous les cas, c’est une erreur de croire que c’est une évidence !

Fort logiquement, le mouvement est en réalité très gay : ils sont plus nombreux, mieux lotis en moyens financiers, en réseaux, en lieux, ils appartiennent au groupe social dominant des hommes. Seuls les gays qualifiés de « folles » par leur propre communauté subissent une forme du sexisme que vivent les lesbiennes.
Pour créer un véritable mouvement LGBT, il aurait fallu que les gays l’admettent et y travaillent, mais, à de trop rares exceptions près, ce n’est pas encore, ou en tous cas pas de façon constante ni bien productive, le choix qu’ils ont fait.

Les lesbiennes, appartenant au groupe social des femmes, discriminées en tant que femmes et que lesbiennes (lesbophobie), ont eu beaucoup de mal à trouver leur place dans le mouvement LGBT, ce qui a poussé nombre d’entre elles, notamment les plus politiques, à s’investir dans la non-mixité, la jugeant plus fructueuse. Trop peu de lesbiennes féministes s’y sont investies en même temps, ne parvenant pas à mobiliser sur la nécessaire remise en question du système partriarcal et de ses deux conséquences, le sexisme et les LGBT-phobies.

Les trans se sont souvent, et à juste titre, plaints du manque d’intérêt et de solidarité des gays à leur égard, mais ne se sont pas non plus vraiment intéressés à la déconstruction du système patriarcal ; il est extrêmement rare de croiser un ou une trans un tant soit peu féministe. Au départ, n’étaient visibles que les transsexuelles hommes devenus femmes (M to F). Au contraire d’être féministes, la plupart adoptaient alors une représentation extrême, voire parfois caricaturée de la féminité, que la plupart d’entre nous, lesbiennes, ne voulions surtout plus être. Pour nous, il s’agissait justement d’une représentation sexiste des femmes. Incompréhensions, forcément, alors qu’avec la plupart des gays, ça passait beaucoup mieux.

Puis ont été un peu plus visibles les transsexuels femmes devenues hommes (F to M), un peu plus conscientes du sexisme et des enjeux de l’égalité femmes-hommes, ayant été des femmes et souvent rejetées car ne se pliant pas aux stéréotypes sexistes. Déjà, un peu plus de complicité !
Enfin, les personnes transgenres, qui questionnent le genre mais ne veulent pas nécessairement aller jusqu’au bout des opérations de réassignation, ont fait leur apparition, aidées par le mouvement Queer qui ouvrait une brèche vers plus d’imagination et de libertés.
Dommage, toutes ces différentes façons d’être trans n’ont pas non plus vraiment réussi à se comprendre entre elles.

Quant aux bi, ils ou elles considèrent n’être que la dernière roue du carrosse, ce qui n’est pas faux, mais il faut bien reconnaître qu’il est assez difficile d’articuler des revendications bi, notamment en matière d’égalité réelle femmes-hommes ou d’égalité des droits LGBT. Quand on discrimine ou agresse une personne, c’est à cause de son orientation sexuelle réelle ou supposée et c’est la relation homosexuelle de la personne bissexuelle qui pose alors problème.
L’intéressante question de l’acceptation de la bisexualité est ensuite une question culturelle d’évolution des mentalités : comment la traduire en termes de revendications sociales (répression de l’homophobie, de la lesbophobie, de la transphobie) ?

Or les choses ne se sont pas arrangées car si, au départ, on parlait de libertés, espérant que nos luttes profiteraient à l’ensemble de la société(ce qui est forcément fédérateur), peu à peu le mouvement LGBT s’est surtout focalisé sur l’étape nécessaire de l’égalité des droits, sans sembler regarder au-delà. L’égalité des droits est primordiale et incontournable, mais la force de l’exemple par la loi ne suffit pas à faire évoluer les mentalités.

L’étude des systèmes d’oppression et leur déconstruction, l’éducation et la prévention aussi, ne sont pas complémentaires mais prioritaires. J’en veux pour preuve l’existence d’un dispositif légal antiraciste, alors que le racisme est toujours aussi prégnant dans notre société.

Je trouve curieux que certains se battent contre le racisme, l’homophobie, voire le capitalisme, mais ne se sentent pas concernés par le système patriarcal ; pourtant, il sous-tend tout le reste !

En outre, au départ, en France, le Queer était balbutiant. C’est intéressant le Queer, ça permet de mieux appréhender et de mieux déconstruire les questions de genre, mais ça peut aussi démobiliser, diluer les luttes et masquer les véritables enjeux de pouvoir.
Quand un homme blanc Queer décrète être une « lesbienne noire », parce que c’est ainsi qu’il lui plaît de se définir et de se vivre, c’est intéressant sur le plan théorique, mais seule la lesbienne noire subit vraiment une triple domination sociale et culturelle (femme, lesbienne et racisée) ; et surtout, ce type de posture n’a que très peu d’effet sur la vie quotidienne de l’immense majorité des gens et encore moins sur l’oppression des femmes.
C’est un peu comme les hommes (gays ou pas) qui adorent les Slutwalks et autres manifestations ou représentations « pro-sexe », les qualifiant de « seul féminisme valable » à leurs yeux, car bien entendu, elles ne les remettent nullement en question, bien au contraire.

En réalité, le mouvement LGBT est essentiellement complexe. Contrairement aux apparences, il est fait de contradictions et de peu d’évidences.
Il se défend bien en matière d’égalité des droits, mais il néglige l’analyse de ses différences et par conséquent ne parvient pas à les dépasser.
Il fait l’économie de l’essentiel, la déconstruction du système patriarcal qui, seulement, pourra véritablement nous rassembler et nous rendre toutes et tous, LGBT aussi, libres.

Heureusement, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Dans tous les cas, je souhaite une belle et longue vie au Centre LGBT Paris-Île-de-France comme à l’ensemble du mouvement LGBT.



Un commentaire

MERCI INFINIMENT Christine pour ta résistance, ton courage, ta lucidité politique sur les enjeux féministes, merci d’avoir tenu éloigné, à bout de bras, les misogynes de tout bord qui n’hésite plus à instrumentaliser le moindre droit minoritaire pour rétablr les vieux droits patriarcaux : droit de possession sexuelle, droit d’utilisation à des fins reproductive, etc.
MERCI !!!!!!!! reviens-nous vite où tu veux !!!!

Écrit par Alexandra le 5 juin 2012 à 23:35

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