Lorsque je passe pour hétéro…

hetero-pride-tshirtLorsque j’ai compris que j’étais voué à jouer avec les garçons plutôt qu’avec les filles pour le restant de mes jours, je n’avais qu’une seule crainte : que cela se voit. Que je fasse homosexuel. Qu’on me lapide aussi bien avec des pierres qu’avec des mots. Il faut dire qu’enfant, la seule vision que j’avais de l’homosexualité était celle du travelot, de la folle, du gros moustachu en cuir, au gré des reportages télévisés ou des films (souvent des comédies qui singeaient l’homosexualité en la drapant de garçons efféminés, un foulard noué autour du cou et aux pantalons moulants). Je ne voulais surtout pas devenir comme ça, notamment pour ne pas décevoir mon militaire de père qui menaçait régulièrement de briser sa télévision s’il revoyait encore une fois un couple de mecs s’embrasser, même pour de faux (par contre, étrangement, deux femmes qui copulaient voluptueusement le contraignaient à rester devant son petit écran, en solitaire).

Et pour moi, ça s’annonçait mal barré : parce que blond, imberbe, de morphologie frêle à la base, timide de prime abord, je voyais arriver la pente délicate de l’homo montré du doigt. Je surveillais mes manières, ma façon de m’exprimer, je luttais de toutes mes forces pour que rien ne transparaisse. Alors que rien ne transparaissait, finalement. Je me souviens notamment de garçons qui faisaient déjà très masculins alors que nous avions le même âge (muscles saillants, poil lustré) qui m’abordaient sur Internet et me menaçaient d’opprobre si je faisais efféminé lorsqu’on se rencontrerait. J’envisageais alors cette épreuve comme une sorte de test définitif, même si je savais que je n’étais pas du tout maniéré : je sortirais de ce rendez-vous soit avec une baffe, soit avec un gros bisou. Et finalement, je n’eus jamais aucune remarque sur ma façon d’être et de me tenir, bien au contraire.

Je me rends compte d’ailleurs que plus je vieillis, plus je me virilise. J’arbore une barbe de quelques jours qui camoufle mon air juvénile qui se perpétue, mes épaules s’élargissent un peu grâce au sport, j’ai un look plutôt hétéro et lorgnant du côté dandy de Charlie Winston. Et nouveauté depuis quelques temps, j’attire les regards concupiscents et les sollicitations à la gaudriole de la gent féminine. A mon travail, par exemple, une collègue qui avait déniché mon numéro de téléphone, continue de m’envoyer des messages coquins, essaye de me dérober un baiser près de ma bouche quand elle me salue le matin, effleure mes fesses en se mordillant la lèvre inférieure. Je prends la chose à la légère et en joue même, après tout, rien de grave. Une autre collègue m’a même déclaré sa flamme et proposa de quitter son compagnon pour moi. Je n’en fis rien… Et quand je vais dans des soirées entouré de personnes que je ne connais pas et qui ne se posent aucune question quant à ma sexualité (les hétéros manquant de curiosité à ce niveau, ce qui est plutôt sain), il y a toujours un garçon que je désire qui vient me prendre par les épaules pour m’aider à dénicher une petite coquine pour la nuit, grâce à ses prodigieux conseils et ses techniques de drague. Alors que c’est lui, la cible de mes envies.

Et ce qui ne se voit pas à l’extérieur ne se voit pas non plus à l’intérieur. Mon petit chez moi est tout ce qu’il y a de sobre et d’hétéro-normé. Point de fanfreluches, de peluches, de photos de moi, de posters de Lady Gaga encadrés, de rainbow flags, de gadgets modernes et décoratifs (choses que j’ai vues ensemble ou séparément dans bien des appartements de mes semblables)… Il faut alors porter le regard sur quelques tranches de livres, de CD ou de DVD pour commencer à entrevoir quelque chose, même si nombre d’hétéros ont les mêmes goûts que moi, culturellement parlant.

Adoubé hétéro par la majorité, j’avoue que cela me convient. Comme si parfois mon homosexualité était une sorte d’acné qu’il me fallait dissimuler par des subterfuges. Pourtant je le vis bien, d’aimer les garçons, ça m’a toujours paru naturel. J’ai vécu en couple sans le cacher à qui que ce soit, mais comme je choisis des garçons insoupçonnables (mis à part le dernier, peut-être et encore), on s’imagine parfois que nous ne sommes que de simples colocataires (partageant le même lit) ou de bons amis. Il faut alors s’embrasser publiquement pour que l’on comprenne la nature exacte de notre relation.

Lorsque j’évolue dans des milieux entièrement hétéros, ce qui arrive le plus souvent, j’ai la sensation d’être un espion en mission d’observation, espérant toutefois secrètement que ma couverture sera dévoilée, afin de constater la réaction des uns et des autres. Même si je sais que je préfère la discrétion dans le monde du travail. Que je sois avec une femme ou avec un homme, cela ne regarde personne et je ne veux surtout pas savoir qui vit avec qui et qui fait quoi de ses attributs sexuels. J’aime l’idée de passer inaperçu et de faire une déclaration fracassante lorsqu’on me demande mon type de femme. Si je vois que l’auditoire n’est pas très “homophile”, je tente un vague “Natalie Portman” (que je trouve réellement désirable). Sinon, je réponds la vérité : “Jake Gyllenhaal” et l’affaire est vite pliée. Ca passe ou ça casse. Comme des liens ont été noués auparavant, cette révélation amuse plutôt qu’elle ne choque et on hausse les sourcils comme si c’était une surprise un peu étonnante, mais pas bien grave dans le fond. En revanche, je déteste l’outing public, sans mon consentement. Ainsi, dans une de ces soirées gavées d’hétéros pas forcément bienveillants envers les invertis, une amie a jugé bon de lancer à la cantonade, au moment de mon départ : “Vous avez vu les gens, vous avez passé la soirée avec un homosexuel et vous avez survécu !” Un grand moment d’embarras général. Que je ne souhaite plus revivre.

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13 commentaires

Bravo à la copine du dernier paragraphe. -____-

Écrit par Yann le 1 janvier 2013 à 20:35

Sympa cette copine… Elle aurait aussi pu dire “atteint d’une maladie honteuse mais personne n’a été contaminé”.

Mais je comprends votre propos, la vie sexuelle, hétéro ou homo, est privée et on ne devrait pas avoir à en faire étalage rien que pour prouver qu’on s’assume comme s’il y avait quoi que ce soit à prouver…

Écrit par Lilith le 2 janvier 2013 à 16:04

Ladite copine a disparu de la circulation ;)

Écrit par Lesoirquipenche le 2 janvier 2013 à 17:15

Très forte la copine du dernier paragraphe, d’une finesse rare!
Comme je pense que nous avons à peu près le même âge, je me retrouve dans ce que tu racontes. J’étais un peu efféminé étant jeune et j’ai donc dû apprendre à me “contrôler”. c’est un peu triste mais c’est comme ça quand on est adolescent. Aujourd’hui je passe absolument pour un hétéro. La surprise est donc d’autant plus amusante quand, comme ce fût le cas récemment, un collègue du club de sport me demande, dans le vestiaire bondé “et ta femme, elle travaille où?” et que je réponds “mon mari bosse dans telle boite”. Les mecs ont été surpris mais, même dans cette situation qui aurait pu les embarrasser, aucun n’a renouer prestement sa serviette autour de la taille, ce qui est plutôt bon signe!

Écrit par alexbresil le 2 janvier 2013 à 17:17

« Il faut dire qu’enfant,la seule vision que j’avais de l’homosexualité était celle du travelot, de la folle … qui singeaient l’homosexualité en la drapant de garçons efféminés, un foulard noué autour du cou et aux pantalons moulants … je ne voulais surtout pas devenir comme ça … je me souviens notamment de garçons qui faisaient déjà très masculins alors que nous avions le même âge (muscles saillants, poil lustré) qui m’abordaient sur Internet et me menaçaient d’opprobre si je faisais efféminé lorsqu’on se rencontrerait … » Je me demande honnêtement ce que je dois comprendre : que ces choses-là sont mal et que tu te force pour ne pas y ressembler, ou qu’il t’es naturel de ne pas y ressembler? Parce que moi, je suis apparemment la « folle », peu importe ce que ça veut dire, et tout le long j’ai hoché la tête. Je me souviens de l’époque où je surveillais mes manières dans la honte, parce qu’on m’avais appris à les haïr. Je me souviens de ma colère lorsque l’un des homos de mon école OSAIT être tout flamboyant alors que c’est mal mal mal. Je me souviens aussi un jour m’être aperçu que non, c’est pas mal d’être efféminé, et je me souviens aussi ne jamais avoir été plus heureux que je jour où j’ai décidé que c’est bien correcte, d’être maniéré et de ne plus essayer de me détruire en le cachant. Et pourtant, moi aussi je déteste que l’on mette mon orientation sur la table. Je n’ai rien contre le fait que l’on la mentionne en passant quand ça a rapport au sujet de conversation, mais j’ai horreur qu’on me limite à ma sexualité. J’en ai encore plus horreur quand on fait les liens avec ma nature d’efféminé. Étrangement, j’ai toujours été le stéréotype homo ambulant: le petit garçon maniéré, plein d’amis de filles, qui se déguise en demoiselle à la maternelle et joue avec des poupées. L’adulte qui joue dans le maquillage et s’assoie, parle, marche, bouge, s’habille, se tient, pense, le plus naturellement du monde, sans rien forcer, d’une façon particulièrement hors norme pour un garçon. Mais je n’ai jamais cru à l’idée que c’était lié à ma nature d’homo parce que j’ai vu des gars hétéros autours de moi faire la même chose, et en fouillant les magazines homos, et j’ai trouvé des gars qui sont tout le contraire. Je déteste que l’on me prenne pour un poster boy pour les gays et qu’on fasse toutes sortes de lien où il n’y en a pas.

Ce qui n’enlève rien à la confusion et la rage que la lecture de ton article a provoqué chez moi. Tu as mentionné avoir été menacé par des homos parce qu’ils te prenaient pour un efféminé, mais tu n’as pas commenté. Et moi, je me demande qu’est-ce que tu en pense, parce que j’en ai ma claque d’avoir autant peur des homos que des hétéros. Même chose pour ton commentaire sur la télé. L’avis de l’homo moyen, c’est que c’est insultant, et moi, je pense que l’insulte ne vient pas du fait que l’on montre des effémines, mais plutôt de la façon dont on présente les dits efféminés. Toujours d’une façon inhumaine, irréaliste et forcée. Je suis plus insulté en tant que genderfuck qu’en tant qu’homo. Et c’est aussi pourquoi je me pose des questions sur les termes que tu a choisi: travelo, folle … c’est parce que les représentations sont faites de façon insultantes pour tout le monde que tu utilise des insultes, ou parce que tu hais tout ceux qui sortent des normes sur le genre? Parce que devant tant d’insultes, je suis en ce moment perdu entre la rage et l’empathie. Je comprend que les homos ne soient pas tous tout féminins, mais qu’ils se vantent de leur virilité en même tant qu’ils tapent sur la différence, ça, ça ne passe pas. Marre de la pédérastie patriarche et transphobe.

Et je dis tout ça en sachant très bien qu’il se peut que tu ne haïsse personne, que tu n’ai voulu insulter personne, et que je suis tellement habituer à me faire taper dessus sur les sites homos que je vois des attaques où il n’y en a pas. Je suis aussi conscient que le point de ton article était plus qu’autre que tu aime bien la discrétion, pas nécessairement un jugement envers qui que ce soit. C’est juste que la façon dont c’est formulé me pousse à me demander ce que tu voulais dire exactement, des bouts.

Écrit par Corbane le 3 janvier 2013 à 0:39

Belle écriture! J’ai dévoré d’une traite tous vos articles que je n’avais pas lus jusqu’à présent.

Par cela me choquera toujours cet impératif d’être viril, et même cette intolérance latente versus tout ce qui va dans le sens d’une indifférenciation des genres. Alors que c’est un mouvement global vers lequel tout le monde tend, hétéros ou homos.

Surtout qu’on ne retient de la virilité que des signes extérieurs, ses fétichismes. C’est un peu ridicule quand on connaît l’origine du mot. La virilité, c’est surtout un sens de la vertu, une droiture de comportement. Le genre de choses vis-à-vis desquelles la pilosité n’a au final qu’une importance relative.

Mais bon je prêche dans le désert ici je pense.

Hâte de lire la suite de vos mésaventures ;)

Écrit par Gregory le 3 janvier 2013 à 10:41

Corbane, il y a quelques erreurs d’interprétation à mon billet. Tout d’abord, je ne me force pas pour ne pas être efféminé. Je ne le suis naturellement pas. Seulement, enfant, ado, j’avais peur de le devenir parce que je savais que j’étais gay. Et pour moi, à cause de l’inconscient collectif qu’il y avait dans mon entourage, gay voulait dire “folle”. Et comme je savais que ça mettait mon père en colère (milieu militaire, forcément peu ouvert), j’avais peur de le décevoir à l’avenir. Et finalement, ça ne s’est jamais matérialisé et ce fut une surprise pour lui de savoir que j’étais homo. Il est vrai que mon goût naturel se porte sur les garçons comme moi, insoupçonnables dans leur homosexualité. J’en ai besoin. Pas à cause du regard extérieur, mais pour mon simple plaisir : j’aime les hommes, pas les femmes et les manières me font peur. Maintenant, libre à chacun d’être comme il est. Il y a des homos très virils tout comme il y a des hétéros très efféminés. C’est leur nature et il ne faut pas aller contre sa nature, ne rien forcer. Je ne force rien pour ma part. Par contre, je ne vois pas où j’ai pu écrire être “menacé par des homos parce qu’ils me prenaient pour un efféminé”. En fait, c’était des garçons qui ne voulaient pas de mecs efféminés et qui me prévenaient à l’avance que ça ne le ferait pas si je l’étais quand on se rencontrerait. Et au moment de la rencontre, ils étaient rassurés puisque je ne l’étais pas. Tout simplement. Quant à ma manière de rédiger les choses, il y a toujours des brins de provocation, mais ce n’est jamais méchant. En espérant du coup que ce sera plus clair pour toi !

Écrit par Lesoirquipenche le 3 janvier 2013 à 10:44

C’est vrai qu’en parlant des contraintes que tu as toi-même voulu t’imposer, tu les ériges en normes. Des normes donc que tout le monde est censé devoir observer. Je comprends que Corbane se soit senti heurté par ton propos.

Mais en dehors de ton article, c’est particulièrement commun de sentir cette obligation d’être viril. Il suffit de lire les desiderata des mecs gays sur les sites de rencontre pour s’en convaincre.

Écrit par Gregory le 3 janvier 2013 à 10:58

Je suis tout à fait d’accord, Grégory, il y a une chasse à la sorcière contre les efféminés sur les sites de rencontres. Mais il faut dire que les médias renvoient toujours cette image des homosexuels (une parmi tant d’autres réalités). Quant aux “contraintes”, j’ai volontairement grossi le trait, puisque finalement je n’ai jamais eu à me contraindre de quoi que ce soit, tout était dans ma tête. En tout cas, merci encore pour tes compliments dans ton autre commentaire, ça me touche !

Écrit par Lesoirquipenche le 3 janvier 2013 à 11:05

A quand une Cover Girl : une “Folle” comme ils disent en couverture du magazine TETU? Le nombre d’hétéros “virils” qui posent pour le magazine, ça n’aide pas à enlever cette image : cela conditionne l’esprit. Le syndrome de la normalité, je n’y ai jamais souscrit! Cette différence est une force non pas une faiblesse ! Une Anecdote : j’ai déjeuné avec des connaissances, un copain voyant que sa copine s’est assise en face de moi, lui a demandé de changer de place de peur que je lui la pique ? Du coup, étonné et super gêné je n’ai pas arrêté de la regarder, je suis flatté par autant d’ignorance…..

Écrit par OnDo le 3 janvier 2013 à 21:58

Très agréable lecture, je m’y suis également retrouvé, mais comme toi, homo inside, hetero outside, pas par choix; parce que c’est ainsi. Par contre, je me demande à quoi tu ressembles … :)

Écrit par SKypat le 6 janvier 2013 à 12:10

Merci à toi ! Pour moi non plus, ce n’est pas un choix. Je crus que ça le serait et finalement non, tout est naturel, c’est ainsi et c’est tant mieux. Quant à savoir à quoi je ressemble, si tu vas sur certains tchats, peut-être m’y as-tu croisé ;)

Écrit par Lesoirquipenche le 7 janvier 2013 à 11:04

incroyable, ce billet. j’aurais pu l’écrire quasiment de A à Z (comme celui sur les blonds d’ailleurs…) Ceux qui ne comprenne pas le sens de cette chronique n’ont surement pas vécu comme moi dans le début des années 80. Il est difficile de se remettre dans un contexte aussi particulier ou l’homosexualité était liée au sida , confinée à une clandestinité sordide ou représentée qu’à travers des caricatures liées à une imagerie hétérosexuelle navrante (la cage aux folles ou le moustachu en cuir). Aujourd’hui homosexualité est beaucoup plus acceptée (en façade du moins) et même copiée (les métrosexuels en sont un bel exemple).

Comme l’auteur du billet j’aime l’idée d’apparaitre comme 100% hétéro. C’est à mon sens un atout pour se faire draguer (un échange du regard permet de lever l’ambiguïté) et de tester son interlocuteur. Pour ma part on me demande assez souvent lorsque je rencontre à des diners ou des soirées des personnes que je connais pas si je suis marié. Je réponds “pas encore, la loi n’est pas encore adoptée” et me délecte de l’effet produit (surtout sur les cons). Il est d’ailleurs particulièrement rassurant de constater que les réactions positives sont très nombreuses chez les plus jeunes ce qui est encourageant pour l’avenir.

Écrit par dukeza le 1 mars 2013 à 1:08

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