Le deuil du vivant

sad-man-and-rain-1330349202VkVMettons la gaudriole de mes derniers articles entre parenthèses. Et saupoudrons d’un peu de profondeur (si j’y parviens), la superficialité de ces quelques billets d’humeur. Un des lecteurs de ces pages virtuelles m’a demandé récemment comment on se remettait d’une histoire. J’ai été bien incapable de lui répondre. Car il y a autant de solutions que de couples qui se déchirent. Nous ne sommes (mal)heureusement pas égaux face à la douleur d’une séparation. Et cela dépend également si l’on se trouve du côté du quitteur (souvent considéré comme le Mal incarné) ou du quitté (la victime sans défense), même si tout n’est pas aussi simple que cela. Ou bien si l’on s’est quitté à l’amiable (la plus saine des solutions, mais la plus rare, aussi). Certains se relèvent après avoir chu d’un coup de talon, d’autres se lamentent pendant plusieurs semaines-mois-années. Certains sont déjà recasés avant même que l’histoire ne soit terminée (clin d’oeil à mon ex), d’autres ont été si détruits qu’ils ne songent même plus à remettre le couvert un jour et passent à autre chose afin d’oublier les mouvements de leur palpitant.

Car finalement, rien de pire que le deuil du vivant. On souffre pour un être disparu qui… vit encore, aime et est heureux. Mais sans nous. Au risque de choquer certains, pour avoir connu la terrible situation où l’on se retrouve veuf à 28 ans, j’ai davantage souffert d’être quitté par mon dernier compagnon, que l’irrémédiable perte de mon précédent concubin. Je reviendrai un jour ici, peut-être, sur ce drame que je n’ai encore jamais réussi à retranscrire, sur ce que nous avons vécu et traversé lui et moi. Mais je sais où le trouver, où lui parler et je me dis que probablement, il veille sur moi, quelque part. Quant à celui qui est parti, c’est une toute autre histoire : là, il n’y aucune tombe où se recueillir. Il peut ressurgir à tout moment. C’est l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête à chaque fois que l’on sort de chez soi, que l’on prend le métro, que l’on se rend à une sortie culturelle, que l’on continue les mêmes hobbies que nous avions à deux, mais tout seul. Dans mon cas, j’ai eu de la chance (je touche le bois de mon bureau), je n’ai eu à le croiser que deux fois en deux ans et demi et à chaque fois, non accompagné de son nouveau moi (en mieux). On a beau vivre sa vie et tourner quelques pages, on n’émet pas forcément le souhait d’assister à l’indécent spectacle de son ex épanoui au bras d’un autre, lui donner la main alors qu’il vous la refusait ou l’embrasser à pleine bouche dans la rue, tandis qu’il trouvait cela fort gênant auparavant.

Quand on est quitté sans s’y attendre, alors que ses propres sentiments pour l’autre ne font que croître, on a un sentiment d’emmurement, d’étouffement. D’incompréhension, aussi. Et tout d’un coup, on prend conscience de tout ce que l’on ne fera jamais plus ensemble, des gens qui vont disparaître à leur tour et que l’on appréciait pourtant bien. On change son style de vie, le frigo n’est rempli que pour un seul convive, on revoit ses projets futurs à la baisse et la dépression guette. Paris devient un cimetière géant, jonché d’endroits qui regorgent de souvenirs : le premier baiser ici, la première engueulade là, la première rencontre sur ce pont, la dernière salle de cinéma avant la séparation… On n’ose plus s’y rendre, de peur de profaner ces souvenirs que l’on porte aux nues, au rang du sacré. On s’oblige à des détours pour ne pas passer devant sa rue. Et son fantôme plane, partout. Son ombre vous suit et vous hante. “Je suis vivant, mais je ne suis plus là pour toi”, s’amuse-t-il.

Et il y a pire. Quand ce ne sont pas vos proches qui vous racontent l’avoir vu par hasard, c’est Internet qui devient l’ennemi. Car en quelques clics, quelques recherches, on retrouve l’être perdu. On le voit changer sous ses yeux, on découvre ce qu’il devient, qui sont ses nouveaux amis, ses voyages, ses ambitions professionnelles ou artistiques. Au début, on y va fréquemment, mais quand on s’aperçoit que cette dépendance virtuelle vous détruit plus qu’autre chose, on cesse ce voyeurisme pervers. On relit également les mails échangés, on y voit l’évolution négative de la relation, ces messages enflammés qui s’embrasent totalement, sur la fin. On clôt tout ce qui est possible, on supprime, on efface, on bloque et on condamne toutes les entrées potentielles. Mais il surgit toujours, à tout moment. Une photo ici, un bout de texte là, ses homonymes, même si on a fait le nécessaire. Ou un message de sa part demandant à vous revoir.

Et là, au détour de cette dernière rencontre où il affiche son bonheur hautain, on se dit que le deuil du vivant est possible. Car l’autre est bel et bien décédé. Celui que l’on a aimé. Chimère, l’ombre de lui-même. Amaigri au bord de l’anorexie, suffisant, dépourvu d’humour, obsédé par la mort, entraîné dans le côté obscur de la Force par son nouveau compagnon qui le vampirise (à moins que ça ne soit l’inverse), on ne reconnaît plus cette créature avec qui on a vécu. Tel un zombie, il réclame un dernier bout de votre âme et en même temps vous libère définitivement de lui. L’Autre est décédé, on peut en faire le deuil totalement. Retourner dans les endroits sacrés, gambader dans sa rue et même rire sous ses fenêtres et un jour, peut-être, découvrir d’autres lieux à placer dans son musée sentimental. Longtemps, je n’ai pas vécu, longtemps je me mentais à moi-même en me disant qu’il était simplement parti en voyage, loin, très loin et qu’un bateau le ramènerait à bon port. Mais depuis février dernier, je suis libéré car je sais qu’en fait, il a bel et bien sombré en mer et que son corps est introuvable. Et si je rencontre à nouveau son entité un jour, je saurai désormais que ce n’est plus qu’une pâle copie de l’original…

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23 commentaires

Woooooow… Excellent…!
Exactement la réponse que j’attendais! Billet peut être plus profond mais tout aussi intéressant!

Écrit par ArturInUniform le 5 novembre 2012 à 9:13

Je n’ai jamais réussi à pleurer les morts. Mais grâce à votre article, j’arrive à mettre des mots sur les séparations, le deuil du vivant… Merci.

Écrit par Morgane le 6 novembre 2012 à 12:27

Pour moi l’un des meilleurs billets. J’aime qu’il se termine sur une note positive.

Écrit par alexbresil le 6 novembre 2012 à 13:18

“j’ai davantage souffert d’être quitté par mon dernier compagnon, que l’irrémédiable perte de mon précédent concubin”.

Parce que vous l’avez perdu une seconde fois ou tout simplement que vous vous êtes retrouvé face à vous même une nouvelle fois. C’est la culpabilité de la perte du premier qui vous fait souffrir pour le second. On est toujours hanté par ses démons, il reviendra vous hanter à la prochaine rupture…

Écrit par OnDi le 7 novembre 2012 à 2:26

Non, c’est différent totalement. Le premier, c’était presque un soulagement pour lui, comme pour moi, tant il souffrait. Et je ne culpabilise pas de l’avoir perdu. Comment culpabiliser de l’inéluctable ? Le second, c’est de savoir qu’il a continué sa vie sans moi avec un autre. En le découvrant par hasard, qui plus est. Si prochaine rupture il y a (si un jour je suis de nouveau avec quelqu’un, ce qui me semble de plus en plus improbable), tout dépendra de la manière dont ça se terminera. Il y a des gens qui ne vous hantent pas longtemps. Cela dépend de l’amour qu’il y avait eu entre nous, de son degré et de sa qualité. Car ça peut être parfois salutaire de ne plus en entendre parler, ni même de penser à lui. Je relaterai un jour dans un prochain billet cette dernière rupture et vous comprendrez pourquoi celle-ci fut si prégnante pour moi, alors que d’autres ruptures que j’ai pu vivre (d’histoires certes moins fortes et moins longues) m’ont laissé plutôt indifférent.

Écrit par Lesoirquipenche le 7 novembre 2012 à 10:29

Chaque histoire est différente et chaque rupture l’est d’autant plus… Pour certaines histoires on a besoin de garder le contact… le perdre au bout d’un moment de relation équivaut a un sevrage trop violent.
D’autres ont besoin de couper tous les ponts pour être en mesure d’oublier, de calmer leur chagrin et d’avancer… Certains sont indifférents.., et en même temps on peut être les trois facettes à la fois selon la relation, le vécu en commun, la désillusion, le fait d’affronter enfin la vérité, la sensibilité a ce moment là, etc.

Je pense que le plus dure dans une séparation, ce n’est même pas l’amour, c’est tout ce qui a été construit à deux et qu’on détruit à coup de pied comme un château de sable, c’est l’abandon d’une part de soi que l’on a construit à deux avec l’autre tant l’autre nous influe dans ce qu’on est, c’est l’égo qui prend un coup, c’est la fin de cette complicité, le départ de ces habitudes construites à deux, c’est la sortie de sa zone de confort durement construite, c’est l’effondrement des frontières que l’on croyait protectrices, c’est des fois (pour certains) la difficile condition de célibataire si difficile à supporter/assumer. C’est également cette visons à deux, ces projets communs, ces combats en couples qui seront abandonnés et jetés dans les poubelles du passé!

Avec tout ça, c’est tellement bon d’aimer et d’être aimé en retour…

Écrit par Mehdi le 8 novembre 2012 à 1:07

Là je suis bien le contraire de vous. Je m’explique : la perte d’un être aimé est pour moi quelque chose d’insurmontable. Le départ d’une personne aimée est évident si l’amour n’est plus partagé, il faut la laissé s’en aller. « Si un jour je suis de nouveau avec quelqu’un, ce qui me semble de plus en plus improbable ». L’amour c’est le moteur de ma vie, finalement en vous lisant je pense être un réel optimiste. Est-il impossible d’aimer une seconde fois ce qu’on a véritablement cessé d’aimer ? Oui. « Aimer c’est se libérer de la peur. » Finalement votre fantôme a gagné, il vous empêche d’avancer.

Écrit par Ondi le 8 novembre 2012 à 20:48

A Ondi : je partage totalement votre conclusion ;)

Écrit par Mehdi le 8 novembre 2012 à 23:22

A Ondi : vous avez mal lu mon article… Tout d’abord, il était une réponse à une question qu’un lecteur m’avait posé. Rien de plus. A cela, j’ai greffé une expérience personnelle. Mais justement, dans cette expérience, il est fait mention d’une libération justement. Ce fantôme n’a plus aucune influence sur moi, depuis un certain temps déjà. Sinon, j’aurais été incapable d’écrire ce billet, puisque le deuil du vivant n’aurait pas eu lieu ;)

Écrit par Lesoirquipenche le 9 novembre 2012 à 0:53

A Lesoirquipenche : votre fantôme en question “c’est la peur d’aimer à nouveau”!, vous donc.

Écrit par OnDi le 9 novembre 2012 à 10:56

Ondi, si j’avais trouvé quelqu’un à aimer, il n’y aurait pas du tout cette peur. Mais ça ne s’est pas présenté depuis un certain temps. Donc je suis plus dans l’oubli de ce que c’est qu’aimer et être aimé que dans une crainte de ce sentiment (qui à mes yeux, n’existe plus).

Écrit par Lesoirquipenche le 9 novembre 2012 à 13:03

Au fond, il est en vous, ou plutôt votre histoire est en vous ce qui fait que vous n’êtes plus le même et qu’aujourd’hui vous le reconnaissez plus.

C’est le paradoxe, le même qui a participé à ce que vous êtes n’est plus aujourd’hui celui en qui vous vous reconnaissiez.

Nous sommes voués à des métamorphoses perpétuelles. C’est ça qu’est beau, au final.

Écrit par Cha le 12 novembre 2012 à 21:01

et cette photo en tête de l’article est très belle!

Écrit par Cha le 12 novembre 2012 à 21:02

Je ne suis point d’accord car pour le coup, je suis malheureusement le même que j’ai toujours été. Juste un peu plus confiant dans mon travail et mon style vestimentaire. Pour le reste, j’ai toujours les mêmes goûts, envies, hobbies… En revanche, lui a changé de poids, de look, d’état d’esprit du tout au tout. J’ai revu des exs aimés qui se sont révélés copie conforme de la personne quittée ou partie… Là non, loin de là.

Écrit par Lesoirquipenche le 12 novembre 2012 à 22:00

Ah je n’avais pas compris ça. Sans doute j’ai interprété l’histoire à ma façon. Mais ce que voulais dire c’est très simple, c’est juste dire que tout ce que l’on vit à un jour ou l’autre finit par avoir une répercussion, une incidence sur soi, au plus profond de soi. Cette histoire vous aura au moins permis de gagner un peu de distance et de sagesse par rapport à ce que vous avez vécu, votre article en est la preuve.

Écrit par Cha le 12 novembre 2012 à 23:44

Merci pour ce texte qui peut être utile, voire thérapeutique. Mais comment faire ce deuil du vivant lorsque ledit vivant n’a pas changé : qu’il n’est ni hautain ni amaigri et qu’il semble même bel et bien de retour à bon port sur un bateau fait de sentiments insubmersibles, de volonté et d’optimisme ??? (C’est une vraie question !)

Écrit par Midinos le 16 novembre 2012 à 9:03

Midinos, quand vous dîtes qu’il est de retour à bon port, ça veut dire qu’il est revenu vers vous ? Dans ce cas, si vous l’aimez toujours profitez de cette opportunité, si vous êtes prêt à lui redonner une chance (car comment oublier qu’il est parti, faire le deuil de son absence, des douleurs subies à cause d’elle ?). J’ai eu longtemps l’espoir d’un retour. Longtemps j’ai pensé que s’il revenait, je ferais comme si rien ne s’était passé. Mais je sais aujourd’hui que ce fut une attente vaine. Si donc vous avez cette chance et que vous êtes prêt, alors saisissez-la.

Écrit par Lesoirquipenche le 16 novembre 2012 à 10:58

Merci Lesoirquipenche pour votre conseil. Oui, il revient vers moi ! Sans bien comprendre pourquoi, il a besoin de “me retrouver dans sa vie” ! J’ai effectivement l’impression d’avoir la chance inestimable qu’il nous donne une deuxième chance. Et j’ai bien l’intention de la saisir ! Si les morts peuvent ressusciter, pourquoi pas les vivants !!!!

Écrit par Midinos le 21 novembre 2012 à 11:09

Eh bien toutes mes félicitations. Voilà ce que j’aurais voulu qu’il m’arrive. Mais avec moi en général, quand c’est fini, c’est irrémédiablement fini, on me raye de sa vie. Bonne deuxième chance à vous deux !

Écrit par Lesoirquipenche le 21 novembre 2012 à 11:58

Pour info, le bateau vient de couler au fond du Port… Ce n’était pas une chance, c’était une illusion. Je pense maintenant qu’on ne peut pas ressusciter le vivant ;-(

Écrit par Midinos le 18 janvier 2013 à 20:27

J’en suis bien désolé. Mais au moins vous aurez tenté. Et peut-être que ce sera à un prochain moment…

Écrit par Lesoirquipenche le 19 janvier 2013 à 23:17

[...] Certains m’écrivent parfois pour me demander si mes Invertissements sont véridiques. Si les situations que je raconte, tantôt amusantes, tantôt pathétiques, sont issues de mon imagination fertile ou de mon expérience vécue. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour (re)préciser ici, que tout est bel et bien vrai. Certes, je ne cite aucun nom, ne donne que des pseudos et enjolive le tout avec des mots un peu littéraires, mais tout est certifié conforme et authentique. Puis, en réfléchissant, je me suis aperçu que je ne m’étais point penché en détail sur l’une des raisons qui m’avaient conduit à créer ce blog, issu d’un traumatisme amoureux dont j’étais parvenu à me relever bravement et je souhaitais le relater et le partager. Finalement, ce but premier s’est éloigné, même si j’en ai parlé déjà en filigrane, lors de deux Invertissements (à savoir Un soir de septembre et surtout Le deuil du vivant). [...]

La sensation étrange mais parfaitement réelle de vivre exactement la même chose. Depuis des mois. J’adore ta façon d’écrire, de retranscrire les choses (des plus simples aux plus compliquées), de parler de tes sentiments, de ce qui va ou ne va pas. C’est un vrai plaisir. Surtout quand je vois que tu peux mettre des mots sur ce genre de période difficile à traverser. Je m’y retrouve.
Merci.
Amaury.

Écrit par Flying_Kitten le 5 mars 2013 à 12:13

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