Je suis hypocondriaque. A peine me parle-t-on d’une maladie (bien évidemment, souvent grave et mortelle) que j’ai l’impression d’en avoir tous les symptômes. Cela dit, l’âge et la sagesse aidant, j’ai tendance à ne plus (trop) consulter les nombreux sites d’apprentis médecins qui, au moindre bobo, vous diagnostiquent aussitôt un cancer incurable, car c’est ainsi que tonton Roger est décédé, en moins de trois semaines. Aussi, quand un ami m’a raconté qu’un de ses meilleurs potes venait d’apprendre qu’il était séropositif, je me suis senti au plus mal. Pour lui, mais aussi, égoïstement, pour moi. Où en étais-je donc de mon côté ? Il me fallait un test HIV là, maintenant, tout de suite. Pas de chance, on était dimanche.
Cela faisait plus d’un an que je ne m’étais pas fait dépister. Une faute de temps qui s’est transformée, peu à peu, en une absence de courage. Pourtant, j’en avais déjà fait plusieurs auparavant, des tests. Mais je me disais, assez bêtement : “Je n’en referai un autre que lorsque j’aurai rencontré mon prochain compagnon”. Car en couple, je n’ai jamais fait l’amour avec capote, étant fidèle (et confiant), sans donc cette contrainte en plastique liée au célibat. Aussi, tout d’un coup, le fait de connaître pour la première fois quelqu’un de jeune, touché par ce fléau, cela m’a fait grandement relativiser. Il fallait savoir, urgemment. Mais se faire dépister n’est pas une galéjade. Il faut trouver un centre gratuit et les horaires ne sont pas toujours (voire jamais) adaptés aux vôtres. Puis, attendre les résultats pendant plusieurs jours, fébrilement. On a beau se dire qu’on a été prudent, on se sent comme lorsqu’un surveillant d’un magasin fouille dans vos affaires : vous savez que vous n’avez rien volé, mais tout d’un coup, vous n’en êtes plus si certain… Quant aux laboratoires, il faut une ordonnance de votre médecin et donc encore une fois, trouver le temps nécessaire pour ces démarches. Et quand on a un travail pour le moins cannibale, ce n’est pas une mince affaire.
C’est alors que je me suis souvenu du Kiosque, près du Marais. On vous y prélève une goutte de sang au bout du doigt et magie du progrès de la science, au bout d’une demi-heure, vous savez si au-delà des trois derniers mois, vous êtes toujours en bonne santé, ou non. Il n’y avait donc plus que 30 (longues) minutes de stress à supporter. Et les horaires sont plutôt souples, à condition de se présenter dans les temps. Le samedi, par exemple, le centre ouvre à midi et quand on a arrive (comme moi ce samedi) à 12h02, il y a déjà une dizaine de personnes devant vous.
Alors, ce Kiosque, comment ça marche ? On vous remet une décharge à signer, car ce n’est pas un test anonyme. Les médecins gardent votre fichier, afin de vous suivre si vous y retournez par la suite. Dans la salle d’attente, des préservatifs, des prospectus qui vous disent que sucer-lécher-baiser, ce n’est pas bien (du moins sans capote) et des magazines “Têtu”. Car évidemment, malgré quelques personnes du sexe féminin qui ont vu de la lumière et sont entrées, ce centre ne concerne principalement que les garçons sensibles. Ensuite, une fois la décharge signée, un médecin vient vous chercher et vous sermonne quelque peu. “Quoi donc, vous sucez des pénis sans préservatif ?” ou bien “Qu’ouïs-je, vous n’avez pas fait de test depuis plus d’un an alors que vous êtes célibataire ?”… Après cette épreuve, on passe dans la salle d’à côté, où un charmant infirmier en bermuda vous pique le bout du doigt et vous prête un petit ordinateur portable qui va servir à en savoir un peu plus sur vous. Un long questionnaire d’une quinzaine de minutes vous permet ainsi de patienter, en attendant les résultats et de vous effrayer encore d’avantage. Tout y passe, de votre statut marital à vos revenus mensuels, de vos habitudes sexuelles aux drogues que vous consommez (j’ai ainsi appris plein de nouveaux mots et me suis inquiété pour notre société actuelle). Pendant cette attente, le moindre regard, le moindre sourire deviennent suspicieux. Le médecin passe devant vous en vous regardant ? “Il sait que je suis malade et n’ose pas encore me le dire”. L’infirmier se rend aux toilettes et vous sourit ? “Il vient d’apprendre que je suis séropositif et me sourit par compassion” et ainsi de suite. Pendant une demi-heure. De quoi devenir totalement paranoïaque.
Ensuite, le médecin revient vous chercher, vous resert une petite louche de sermon, gentiment, tout en vous donnant un papier avec votre statut sérologique qui indique que, ouf, tout-va-bien-maintenant-faut-être-encore-plus-prudent-que-ça-vous-serve-de-leçon. Le coeur bat la chamade et on se sent plus vivant que jamais. Je n’ai désormais plus besoin de me tâter les ganglions toutes les dix secondes.
J’ai parfois la provocation de dire à mon entourage que je n’ai pas une grande compatibilité avec la vie ou avec le bonheur, mais cette frayeur ressentie pendant l’attente de mes résultats, tend à me prouver que je tiens plus à ma peau que je ne le pensais. Et qu’il y a, tout de même finalement, des moments où être “négatif” a du bon…
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Plus d’informations sur le Kiosque au 36 rue Geoffroy l’Asnier dans le 4ème (pour les fans du Marais, c’est à côté) – 01 44 78 00 00 ou www.lekiosque.org.
- Par Lesoirquipenche |
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4 commentaires
Je suis pas hypocondriaque pour ma part, mais j’ai ressenti les mêmes choses quand j’y suis allé la première fois, surtout en sortant.
J’ai pris la médecin dans mes bras et c’est vrai qu’en sortant on se sent encore plus vivant qu’en entrant !
Je penserai à toi la première fois que j’y retournerai… ^^
Juste une précision, être séropositif n’est pas être en mauvaise santé comme tu laisses l’entendre. La séropositivité VIH n’est pas une maladie en soi, c’est un statut sérologique. Et c’est sans doute là le vice puisqu’une personne peut être VIH+ sans le savoir et pendant des années parfois… Comme bon nombre de personnes malheureusement…
Et même si ton résultat était positif, tu t’apercevrais au fil des heures et des jours, que ta vie ne tourne pas uniquement autour de ton statut sérologique, que tu continuerais à avoir des joies, des peines, des envies, des rêves et que très souvent tu te décrocherais de la coix sur laquelle les autres veulent parfois te mettre. Tu t’apercevrais aussi que dans la vie deux plus deux ne font jamais quatre et que les hommes et les femmes, auxquels tu avais si peur d’avouer ce qui te semblais si souvent inavouable, possèdent une gentillesse, une disponibilité, un altruiste que désormais t’émeuvent. En somme, tu t’apercevrais qu’il y a une vie après la séropositivité…
Oui, il y en aurait sûrement eu une. Mais je n’aurais pas eu le courage de l’affronter…