Les hétéros ambigus

Shaving-Ken-a-raser-1999Ils sont là, partout autour de nous. Ils nous singent. Ils savent que l’on est attiré par eux et en rajoutent. Ils sont le ver dans le fruit, la carotte qui fait avancer l’âne, au bout d’un bâton que l’on ne saurait saisir. Ils sont la goupille d’un coeur qui ne demande qu’à être déclenché. Ils sont notre pire ennemi, camouflés sous un masque de séduction inaccessible en forme de sourire espiègle et complice. Eux, ce sont les hétéros ambigus… Ils ressemblent aux gays, ont les goûts des gays, mais se lovent et se reproduisent avec le sexe opposé. Et nous laissent dans le trouble et la déception.

Qui d’entre nous n’a pas été piégé (in)volontairement par ces hétéros que l’on croirait être nos semblables ? Métrosexuels, tactiles, ils travaillent dans le monde artistique, de la communication, de l’événementiel ou de la mode, ils aiment la musique que vous écoutez, boivent un verre dans les lieux gay friendly, sont au courant des derniers potins, ne vous invitent pas à une partie de poker, mais à une exposition où a lieu une performance de danse contemporaine. Sans s’en rendre compte, ils sèment le chaos dans votre tête, brouillent vos codes et vos radars. Surtout quand arrive leur femme ou leur copine, généralement tout aussi sympathique et charmante qu’eux et avec qui sait, même, un petit mouflet au bout du bras ou accroché dans le dos. Et ces compagnes savent que leur cher et tendre plaît aux homos, acceptent qu’il danse un slow avec eux, qu’il les enlace, puisque c’est dans leur lit à elles qu’il les rejoindra, semant un peu partout des coeurs brisés (et des flaques). Plusieurs fois, je me suis surpris à penser (et espérer) que le garçon si souriant, si tolérant envers nous, les amis les gays, si drôle et distingué, soit du même bord que moi. Surtout quand il donne l’impression de flirter outrageusement. Mais cette ambiguïté est jouissive. Elle emmène dans des fantasmes sentimentaux et sensoriels encore plus forts que si le tour était déjà joué d’avance. Est-il homo, hétéro ? Il ne porte pas d’alliance, mais ça ne veut plus rien dire de nos jours. Il est allé au dernier concert de Madonna, mais il a pu avoir une invitation. Tout de même, quand il m’a proposé d’aller boire un verre avec ce petit clin d’oeil, n’était-ce pas là un signe ? Et l’esprit divague, s’échappe. On attend d’atteindre le septième ciel avec lui ou au contraire, de s’écraser au plus vite, en le voyant embrasser fougueusement sa compagne. Heureusement, dans mon malheur, je ne fais pas partie de ceux qui rêvent de détourner un hétéro de son chemin tout tracé et de le convertir aux joies de la sodomie décomplexée. Sinon, la déception serait encore plus grande.

J’ai souvenir d’au moins quatre déconvenues de ce genre. La première était dans un célèbre cours de théâtre que j’ai fréquenté il y a quelques années. Un jeune homme de ma classe, sosie de Matthew McConaughey du temps de sa splendeur, était venu m’aborder, suite à l’une de mes prestations. Il avait été embarqué dans mon histoire et désirait travailler avec moi sur quelques scènes. De fil en aiguille, nous sommes allés boire quelques verres ensemble, au cinéma, au théâtre et un soir, il me demanda si je voulais bien dormir chez lui un week end. J’acceptai avec joie, sans me douter que chez lui, nous serions trois : moi, lui et sa copine… Un autre encore, pendant que je travaillais dans une grande entreprise culturelle, afin de me payer mes études. Petit, mignon, aux grands yeux bleus expressifs. J’étais le seul avec qui il parlait. Il m’attendait pour déjeuner, venait me voir dans mon secteur d’activité au détriment du sien… Un jour, il me tendit un petit bout de papier où était inscrit “Voici mon numéro, appelle-moi”. Mon sang ne fit qu’un tour : se pouvait-il que les cieux deviennent enfin cléments à mon égard ? Nous nous donnâmes rendez-vous pour un cinéma où il me narra en détails, avec une grivoiserie qu’il espérait complice, le dernier film pornographique lesbien sur lequel il s’était tripoté la veille, tout en draguant la voisine d’à côté.

Un autre encore, rencontré dans le métro, avec une jeune fille avec qui il se chamaillait comme on le ferait avec une amie ou une soeur. Nous avions vu la même pièce de théâtre et la commentâmes. Avant de nous apercevoir que nous étions presque voisins. Il me fit la bise en sortant de la rame, en me proposant qu’on se revoit un de ces quatre. Avant d’enlacer la dite jeune fille, de l’embrasser sur la bouche avec tendresse, tout en lui mettant une main aux fesses qui la fit glousser de plaisir. Ou encore dernièrement, au travail, un jeune trentenaire que je devais interviewer, chemise entrouverte jusqu’au nombril, une main sur mon épaule pendant tout l’entretien et tout heureux de me parler de sa femme et de ses deux petites filles…

Le problème, avec tous ces hétéros ambigus, c’est que désormais, je n’ose plus aborder qui que ce soit (si tant est que je parvienne à le faire, une autre histoire). De peur de faire fausse route, une fois de plus. Qu’une femme va surgir à tout instant et emporter l’objet de ma convoitise loin de moi. Alors je reste avec mes rêves et mes (dés)espoirs. Et me contente de les regarder de loin, du plus loin possible… En soupirant.

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Comment je suis (presque) sorti avec Yann Barthès

1634764_3_b1ac_yann-barthes_2d6d3f0fa554dfa595a9f1cf9657417cSi l’on me permet de faire un peu la fine bouche, je dois dire que physiquement, le journaliste et animateur Yann Barthès, ne correspond pas vraiment à mes critères. Une tête disproportionnée sur un petit corps, une bouche très fine en forme de virgule horizontale… Pourtant, à mesure qu’on le regarde et qu’on l’écoute (son timbre de voix et son look étant plutôt agréables), son charme agit et alors, peu à peu, sans crier gare, on est conquis. Et c’est ce qui m’est (presque) arrivé, avec son (presque) sosie lors du premier semestre 2012.

Oui, j’ai succombé à un effet d’annonce purement et simplement diabolique : vous faire croire que j’allais parler d’une hypothétique liaison avec Yann Barthès, alors que ce ne fut qu’avec une personne lui ressemblant de manière troublante. Tout ça pour avoir des lecteurs supplémentaires, je tombe bien bas. Mais je poursuis sur ma lancée. Il y a quelques mois, donc, Yann (nous l’appellerons Yann), me contacte sur un tchat. Une surprise pour moi qui me souvenais avoir déjà tenté d’aborder cet individu des années auparavant, sans aucun succès. Mais le voici qui dialogue avec moi, longuement, de manière plaisante. Et au bout de quelques semaines (le monsieur prenant son temps et jouant avec les nerfs pour rencontrer ses interlocuteurs), nous convenons enfin d’un premier rendez-vous. Magie du RER, j’arrive en retard. Et quand je le retrouve, il est déjà attablé à un bar et m’observe avec un sourire en coin, les yeux malicieux. Je reste médusé. Il ressemble tellement à Yann Barthès que je meure d’envie de lui poser des questions sur les rouages et coulisses du “Petit Journal”. Mais ce Yann-ci est cadre dans le monde du commerce. Déception. Et tout comme l’original, l’effet “presque Barthès” agit sur moi : rien de séduisant de prime abord, mais au fur et à mesure de la conversation, humour et esprit en tête, je le trouve plutôt attirant, alors qu’il est aux antipodes de ce qui pourrait habituellement me plaire, surtout avec son haleine fortement caféinée. Et la réciproque semble être de mise, puisque nous convenons d’un second rendez-vous.

Il s’agira d’une marche nocturne dans la capitale, comme deux Titis Parisiens en goguette, le long des rues et des quais. Nous nous racontons nos vies, nous rions des rencontres pathétiques qui les ont jalonnées, nous nous découvrons des points communs et Yann me propose même, à brûle-pourpoint, de partir avec lui en week end à Londres, prochainement. Alors même que nous ne nous sommes encore jamais fait la bise ou serré la main, tant le garçon reste distant et peu tactile. Une telle folie spontanée ayant le don de me séduire, j’accepte la proposition. Mais pendant un mois et demi, plus aucune nouvelle de sieur Presque Barthès. Pas de texto, pas de coup de fil, rien. Et au bout de ce terme, il ressurgit avec fracas, comme si de rien n’était. Je l’interpelle à ce sujet. L’invective même un peu. Il s’excuse faiblement, sans toutefois donner d’explication et m’invite à dîner chez lui. J’accepte. Car malgré moi, j’ai envie de le revoir.

Son appartement est à son image : d’apparence austère, mais qui délite peu à peu un charme certain. Yann prépare un savoureux repas, son chat se love sur mes genoux et le voici (presque) tout excusé de son absence de nouvelles. Je l’invite à mon tour chez moi et nous passons ainsi d’exquises soirées à discuter de tout et de rien, mais sans jamais nous toucher ou nous rapprocher physiquement. Je savoure cette situation : un peu de cour comme au bon vieux temps est agréable. Un soir, alors que toute la journée nous avions longuement prévu de ce que nous allions faire ensemble, plus de nouvelles, subitement. Le silence ressurgit. Et s’éternise. Yann réapparaît pourtant une semaine plus tard, encore une fois sans explication et m’invite encore une fois chez lui, pour profiter ensemble de la soirée du second tour des présidentielles. Je lui donne ainsi une énième chance, sans comprendre pourquoi j’étais autant attiré par quelqu’un doté d’une telle muflerie, balayée en un sourire taquin.

Et là, Yann se lâche enfin : il me donne toutes ses coordonnées possibles, telles que mails et numéros de téléphone professionnels et personnels, compte Facebook… Tout est fait pour que nous soyons toujours connectés et il ose poser sa tête sur mon épaule et me faire la bise en me disant au revoir, me proposant de petit-déjeuner avec lui le dimanche suivant. J’ignorais alors que je ne le reverrais jamais. Car ce fameux dimanche, tandis que je me lève tôt pour le rejoindre, aucune nouvelle de lui. Jamais deux sans trois, me dis-je. Vers midi, il m’annonce se lever seulement. Je lui propose de m’accompagner à une exposition dont j’avais deux invitations, il refuse, arguant qu’il y aurait trop de monde et qu’il voulait être tranquille chez lui. Mais que je pouvais le rejoindre là, maintenant, tout de suite. Mais je me rends tout de même à mon exposition. Ce qui signa ma condamnation : ne supportant pas que je lui aie préféré un musée, il coupa tout échange avec moi. Le néant à nouveau et pour de bon. Plus aucune réponse de sa part à mes mails, textos et coups de fil. Bloqué de Facebook. Et je m’aperçus que j’avais été en contact non pas avec un sosie de Yann Barthès, mais avec son fantôme fantasmeur, élevé à la lâcheté. Je n’aurai jamais compris ni mes élans pour lui, ni sa personnalité changeante. Un coup d’épée dans l’eau pour une presque histoire. Presque rien qui aurait pu être presque tout.

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Un soir de septembre…

croisee-des-cheminsCher Absent,

je n’avais pas prévu de t’écrire, ni même de penser à toi. Mais vois-tu, j’ai réalisé aujourd’hui que nous étions le dimanche 16 septembre et que c’était précisément la date de notre première rencontre. Il y a cinq années déjà. Et pour ne rien te cacher, c’est en allant voir le film “Camille redouble” où l’héroïne retourne dans son passé et cherche à tout prix à éviter l’homme qui la fera plus tard souffrir d’amour, que j’ai pensé à nous. Du moins, à ce que “nous” fut. Et à me poser cette question existentielle : si je devais te rencontrer à nouveau, en saisirais-je l’opportunité ou fuirais-je à toutes jambes ?

L’ironie, c’est que je me souviens avec une précision redoutable ce soir de notre premier rendez-vous. Mais beaucoup moins des deux années et demi ensemble qui ont suivi, sans doute parce que j’ai effectué un travail de Titan efficace pour les effacer. J’étais arrivé un peu en avance, pour te voir venir. Ta silhouette se détachait peu à peu du commun des mortels. Sans te connaître, je savais que c’était toi. J’étais un peu déçu, je le confesse, car je t’imaginais avec une démarche un peu plus virile. Les mots que nous nous étions échangés reflétaient une telle forte personnalité que je m’imaginais qu’elle se matérialiserait dans ta démarche. J’avais aussi mis un temps fou à évacuer de ma tête notre différence d’âge… Tu avais (et as toujours) sept ans de moins que moi. Je les refusais ces sept ans, car je rêvais de grandir en même temps que l’autre, un autre qui aurait traversé autant de joies et de peines que moi, avec qui je serais dans la même maison de retraite, qui aurait déjà connu l’amour, le vrai et su ce qu’il avait perdu. Et regagnerait. Mais je songeai à mon propre passé amoureux, à ce garçon plus âgé que moi qui m’avait donné une chance et accepté que je partage sa vie. Alors, je t’ai accueilli avec un sourire.

Le fait le plus étonnant de cette soirée, c’est qu’à aucun moment, je n’ai cherché à te plaire. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti léger, libre de toute contrainte. Jamais je n’avais été autant moi-même (et ne le serai jamais plus), aussi naturel au cours d’une rencontre. Je ne craignais ni le ridicule, ni de décevoir. Et quand, au terme de plusieurs heures, tu m’as proposé de me raccompagner, je croyais naïvement que c’était parce que je te plaisais. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai appris que tu souhaitais simplement marcher dans la douceur de septembre. Tout ce qui m’avait paru hors du temps était alors rattrapé par une réalité plus insidieuse, symbole de ce que nous allions vivre : une incompréhension mutuelle.

Ce ne sont pas seulement ces cinq ans que je célèbre aujourd’hui, en me demandant ce que nous serions devenus si nous étions toujours ensemble. C’est aussi deux ans et demi sans toi. Et donc deux ans et demi que tu es avec lui. Demain, je ne serai plus ta plus longue relation. Je ne serai que la seconde. Sans doute tout entière oubliée : tu as su si vite tourner la page… D’ailleurs, pour toi, aujourd’hui, ce dimanche 16 septembre n’était qu’un dimanche de plus, sans signification particulière. Moi, hélas, mon passé d’historien me ramène toujours à me souvenir des moindres dates marquantes qui jalonnent mon existence. Pas de chance.

La dernière fois que nous nous sommes vus, dernière dans tous les sens du terme, je t’avais fait part de cette crainte que tu m’oublies un jour. J’avais si peu compté, finalement. Tu n’y as vu que de l’égo mal placé. C’est sans doute vrai. J’aurais voulu laisser une petite empreinte indélébile dans ta mémoire. Comme c’est un autre qui a récolté ce que j’avais semé, avec patience et passion, j’aurais tant souhaité qu’il reste encore un peu de moi, quelques grains dans ta besace.

Alors, si je revenais cinq ans en arrière, referais-je ce chemin ? Certes, nous avons eu nos moments de bonheur. Et notre amour en déliquescence t’a conduit au Bon, preuve que tu as fait le bon choix, en partant. Mais les deux années qui ont suivi ton absence, où tu t’es échiné à me détruire psychologiquement mois après mois alors que tu étais avec un autre, dans une espèce de revanche effrénée dont je n’ai toujours pas saisi ni les origines, ni la portée, me conduisent à prendre cet autre chemin. Où tu n’as jamais existé. Moi qui n’avais jamais eu peur des sentiments, de partager mon univers et de donner tout ce qui m’était possible d’offrir, désormais, je redoute d’aimer à nouveau, je suis exsangue de tout et refuse les bras bienveillants que l’on me tend encore quelques fois, de plus en plus sporadiquement.Et pour retrouver cette virginité sentimentale, je gambade sur ce chemin au tracé incertain.

Je rêve d’amnésie. Je me plais à croire qu’une machine comme celle du film “Eternal sunshine of the spotless mind” existera un jour. Qu’en une nuit, je pourrai t’effacer totalement de ma mémoire, ce que toi (j’en suis impressionné) as réussi à faire en un claquement de doigts. Le problème ne sera pourtant pas réglé pour autant : à la fin du film, les deux héros qui se sont éradiqués l’un l’autre, retombent amoureux et commettent les mêmes erreurs… Damned.

Je t’avais dit un jour, alors que nous étions ensemble, face à nos difficultés, que nous ne nous étions sans doute pas rencontrés au bon moment, que nous nous perdrions et nous retrouverions. Mais en attendant que pointe ce moment, je marche sur cet autre chemin immaculé de tout souvenir de toi et dont j’évite les moindres embûches. Ne sachant pas encore qui je vais retrouver au bout. Et c’est mieux ainsi.

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Positivement négatif

dérougeJe suis hypocondriaque. A peine me parle-t-on d’une maladie (bien évidemment, souvent grave et mortelle) que j’ai l’impression d’en avoir tous les symptômes. Cela dit, l’âge et la sagesse aidant, j’ai tendance à ne plus (trop) consulter les nombreux sites d’apprentis médecins qui, au moindre bobo, vous diagnostiquent aussitôt un cancer incurable, car c’est ainsi que tonton Roger est décédé, en moins de trois semaines. Aussi, quand un ami m’a raconté qu’un de ses meilleurs potes venait d’apprendre qu’il était séropositif, je me suis senti au plus mal. Pour lui, mais aussi, égoïstement, pour moi. Où en étais-je donc de mon côté ? Il me fallait un test HIV là, maintenant, tout de suite. Pas de chance, on était dimanche.

Cela faisait plus d’un an que je ne m’étais pas fait dépister. Une faute de temps qui s’est transformée, peu à peu, en une absence de courage. Pourtant, j’en avais déjà fait plusieurs auparavant, des tests. Mais je me disais, assez bêtement : “Je n’en referai un autre que lorsque j’aurai rencontré mon prochain compagnon”. Car en couple, je n’ai jamais fait l’amour avec capote, étant fidèle (et confiant), sans donc cette contrainte en plastique liée au célibat. Aussi, tout d’un coup, le fait de connaître pour la première fois quelqu’un de jeune, touché par ce fléau, cela m’a fait grandement relativiser. Il fallait savoir, urgemment. Mais se faire dépister n’est pas une galéjade. Il faut trouver un centre gratuit et les horaires ne sont pas toujours (voire jamais) adaptés aux vôtres. Puis, attendre les résultats pendant plusieurs jours, fébrilement. On a beau se dire qu’on a été prudent, on se sent comme lorsqu’un surveillant d’un magasin fouille dans vos affaires : vous savez que vous n’avez rien volé, mais tout d’un coup, vous n’en êtes plus si certain… Quant aux laboratoires, il faut une ordonnance de votre médecin et donc encore une fois, trouver le temps nécessaire pour ces démarches. Et quand on a un travail pour le moins cannibale, ce n’est pas une mince affaire.

C’est alors que je me suis souvenu du Kiosque, près du Marais. On vous y prélève une goutte de sang au bout du doigt et magie du progrès de la science, au bout d’une demi-heure, vous savez si au-delà des trois derniers mois, vous êtes toujours en bonne santé, ou non. Il n’y avait donc plus que 30 (longues) minutes de stress à supporter. Et les horaires sont plutôt souples, à condition de se présenter dans les temps. Le samedi, par exemple, le centre ouvre à midi et quand on a arrive (comme moi ce samedi) à 12h02, il y a déjà une dizaine de personnes devant vous.

Alors, ce Kiosque, comment ça marche ? On vous remet une décharge à signer, car ce n’est pas un test anonyme. Les médecins gardent votre fichier, afin de vous suivre si vous y retournez par la suite. Dans la salle d’attente, des préservatifs, des prospectus qui vous disent que sucer-lécher-baiser, ce n’est pas bien (du moins sans capote) et des magazines “Têtu”. Car évidemment, malgré quelques personnes du sexe féminin qui ont vu de la lumière et sont entrées, ce centre ne concerne principalement que les garçons sensibles. Ensuite, une fois la décharge signée, un médecin vient vous chercher et vous sermonne quelque peu. “Quoi donc, vous sucez des pénis sans préservatif ?” ou bien “Qu’ouïs-je, vous n’avez pas fait de test depuis plus d’un an alors que vous êtes célibataire ?”… Après cette épreuve, on passe dans la salle d’à côté, où un charmant infirmier en bermuda vous pique le bout du doigt et vous prête un petit ordinateur portable qui va servir à en savoir un peu plus sur vous. Un long questionnaire d’une quinzaine de minutes vous permet ainsi de patienter, en attendant les résultats et de vous effrayer encore d’avantage. Tout y passe, de votre statut marital à vos revenus mensuels, de vos habitudes sexuelles aux drogues que vous consommez (j’ai ainsi appris plein de nouveaux mots et me suis inquiété pour notre société actuelle). Pendant cette attente, le moindre regard, le moindre sourire deviennent suspicieux. Le médecin passe devant vous en vous regardant ? “Il sait que je suis malade et n’ose pas encore me le dire”. L’infirmier se rend aux toilettes et vous sourit ? “Il vient d’apprendre que je suis séropositif et me sourit par compassion” et ainsi de suite. Pendant une demi-heure. De quoi devenir totalement paranoïaque.

Ensuite, le médecin revient vous chercher, vous resert une petite louche de sermon, gentiment, tout en vous donnant un papier avec votre statut sérologique qui indique que, ouf, tout-va-bien-maintenant-faut-être-encore-plus-prudent-que-ça-vous-serve-de-leçon. Le coeur bat la chamade et on se sent plus vivant que jamais. Je n’ai désormais plus besoin de me tâter les ganglions toutes les dix secondes.

J’ai parfois la provocation de dire à mon entourage que je n’ai pas une grande compatibilité avec la vie ou avec le bonheur, mais cette frayeur ressentie pendant l’attente de mes résultats, tend à me prouver que je tiens plus à ma peau que je ne le pensais. Et qu’il y a, tout de même finalement, des moments où être “négatif” a du bon…

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Plus d’informations sur le Kiosque au 36 rue Geoffroy l’Asnier dans le 4ème (pour les fans du Marais, c’est à côté) – 01 44 78 00 00 ou www.lekiosque.org.

Le bal des goujats

goujatOn ne sait jamais à quoi s’attendre en rencontrant quelqu’un autour d’un verre après une conversation virtuelle. Ressemblera-t-il à ses photos ? Sera-t-il efféminé ? Aurons-nous, en face à face, autant d’atomes crochus qu’à l’écrit ou au téléphone ? Ce verre, décisif, conduit à trois choix possibles : une amitié potentielle à venir, un amour coup de foudre ou un rejet total (et donc un moment fort ennuyeux à passer ou à infliger à l’autre).

Des rencontres de ce genre, j’en ai fait plus que de raisons. Avec moult surprises. Je passe sur ceux qui annoncent faire 1m80 pour 70 kilos et qui font en fait 1m60 pour un bon quintal et vous regardent avec gourmandise. Je passe sur ce garçon qui tripotait ses cicatrices le long de son bras et confie, dans un demi-sourire, qu’il sort d’un hôpital psychiatrique pour automutilation aggravée. Ou encore ceux, contradictoires, qui vous donnent rendez-vous en précisant par avance qu’ils n’iront pas plus loin, n’aimant pas ce type de rencontres. Le plus étonnant, ce sont ceux qui restent avec vous plus de quatre heures à converser autour d’un verre agréable et interminable, qui vous invitent, disent se consumer littéralement de vous revoir et ne donnent ensuite plus aucune nouvelle. Mais, il y a aussi les goujats, qui ne doutent de rien (alors qu’ils devraient) et dont je retiendrai deux exemples récents.

Prenons Goujat numéro 1. Rendez-vous à une terrasse ensoleillée. Le garçon est charmant et il le sait. Il pose de nombreuses questions au même débit que Julien Lepers, sans attendre les réponses et pendant que vous tentez de communiquer avec lui, il chatte simultanément sur Grindr et sur un site de rencontres dont il avait téléchargé l’application sur Smartphone, tout en me disant “Mais tu sais, je peux faire les deux en même temps, t’écouter et discuter avec ces mecs qui me harcèlent”. Au bout de trois quart d’heure de ce régime (l’endroit étant agréable, cela m’a permis de tenir le coup), il annonce tout de go : “Voilà, ça fait 45 minutes que l’on discute ensemble et je vais devoir y aller. Sur combien tu veux que je te note ?” Interloqué, je crois à une blague. Mais il est hélas très sérieux. Il poursuit : “Sur 10 ou  sur 20 ? Bon, allons pour 20 ! Au début, niveau charme, je t’ai mis 4. Mais finalement, j’ai envie de te mettre 18. Pour la sympathie, pareil, un bon 18. Et je vois dans tes yeux que tu brûles d’envie d’un second rendez-vous. Tu l’auras, va”. Pourtant, tout ce qu’on pouvait lire dans mon regard, c’était de la consternation. Je n’ai jamais donné suite.

Pour Goujat numéro 2, les choses se sont déroulées un peu autrement. J’avais prévenu que je ne buvais pas d’alcool, aussi, il m’invita dans un bar à vin. Le jeune homme était aux antipodes de ses photos, mais avait un aplomb démesuré, se croyant irrésistible, refusant (tel un Don Quichotte gay du 21ème siècle) les assauts de garçons en furie sur son passage. Partant du principe qu’un premier rendez-vous est à la base fait pour séduire l’autre (même si on sait d’avance que les dés sont jetés et que ce sera une heure d’ennui à subir), il est pour le moins agaçant que votre interlocuteur se retourne toutes les cinq minutes sur chaque bermuda qui passe, en proférant haut et fort : “Ah quel cul il a celui-là, on le caresserait bien, voire plus, qu’en penses-tu ?”. Une fois est déjà pénible, mais au bout d’une demi-douzaine, on a surtout envie de partir en catimini (et on est heureux de ne pas avoir mis de bermuda). Mais Goujat numéro 2 ne s’en est pas tenu là. Il tenait à me raccompagner jusqu’au métro, comme le galant homme qu’il est. Et en chemin, un garçon charmant me jeta un regard furtif. Etonnement de mon goujat : “Tu te rends compte, il t’a regardé, TOI !”. Inutile de préciser que ce furent ses derniers mots, avant que je ne m’engouffre rapidement dans la bouche de métro.

Je pense que certaines personnes que j’ai rencontrées ont pu être déçues par moi. On projette tellement de fantasmes avant l’instant T ! C’est un peu l’espérance que le Bon va franchir la porte du café, s’asseoir en face de vous et vous emporter dans son monde et dans sa vie. C’est aussi le moyen de passer du temps en compagnie de quelqu’un qui pourrait devenir important dans votre existence, sans trop pouvoir imaginer en quelles circonstances précises. Mais jamais, même si la personne me déplaisait, je ne me suis montré grossier envers elle. Et pourtant, j’aurais pu l’être bien des fois. Mais je dois avoir encore en moi des relents de valeurs que l’on m’a inculquées et beaucoup de chemin à parcourir pour me “goujatiser”. De toute manière, le problème est désormais réglé : aucun goujat ne s’assiéra plus en face de moi avant longtemps, puisque j’ai décidé de ne plus rencontrer de cette manière. Ce ne seront désormais plus que des goujats lambdas, croisés au gré de soirées, de vernissages ou dans un métro. Mais je pense qu’ils vaudront tout autant le détour…

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