Quand on a perdu la notion de ressentir, est-ce que, comme le vélo, tous les réflexes reviennent-ils par magie ? Quand on n’a plus l’habitude de penser à un autre que soi (en dehors de sa famille et de ses amis), après avoir eu le palpitant bousillé à pieds joints par celui que l’on aimait, est-il possible de renouer, avec sérénité, avec l’idée même d’une autre histoire ?
Prendre sa main dans la rue, lui sourire niaisement, lui raconter sa vie en long-en large et surtout en travers, lui présenter famille et amis, l’emmener en voyage, lui faire une déclaration imprévue, dormir avec lui malgré ses ronflements, mettre le couvert pour deux, faire des projets à courts et moyens termes, dîner avec lui dans un restaurant original, se promener dans Paris la nuit, lui faire découvrir son film préféré et craindre sa réaction, lui faire lire ses textes et re-craindre sa réaction, être fier de lui, le faire rire, s’engueuler avec lui, faire l’amour pendant un orage, lui faire un cadeau, l’attendre à son travail, rencontrer les siens, l’entendre péter au lit, poser une jambe sur les siennes, lui faire écouter la chanson qui bouleverse, s’inquiéter pour un autre que soi, faire du vélo en file indienne, voir dans la même direction et aussi à l’opposé, se lover sur le canapé pendant un film déjà vu mille fois, lui souhaiter bonne nuit, rêver de lui, avoir peur de le perdre, nager dans la même ligne, lui écrire, le complimenter, frotter sa joue contre sa barbe naissante, lui piquer sa chemise, se prendre en photo en noir et blanc et avoir peur de la déchirer un jour, l’appeler rien que pour l’entendre, se doucher à deux, partager un moelleux au chocolat, faire les courses ensemble, regarder des annonces immobilières, le chatouiller sans qu’il ne s’y attende, se dérober du temps, se croire éternels en sachant que c’est faux, feindre d’aimer sa cuisine, sonner à sa porte, simplement le regarder en brûlant de lui dire “je t’aime” et ne pas oser encore.
Je ne sais pas si je saurai faire à nouveau, si un jour “il” venait à me trouver. J’ai égaré ces habitudes, elles me semblent lointaines, irréelles, juste destinées aux autres, voire inventées. Peut-être même n’ont-elles jamais existé. Les souvenirs d’un bonheur à deux s’étiolent. Le coeur est aphone, à défaut d’être sourd. Il attend de découvrir sa nouvelle voix. Et fait sa vie. Mais de peur de devenir un vieux loup de mer solitaire, je me force à laisser une place vacante chez moi, de ne pas trop remplir ma vie de manies de célibataire, de ne pas dormir avec un amant de passage, pour ne réserver cette place qu’à un amoureux durable. Combien de temps encore vais-je pouvoir tenir ces petits engagements qui ne lient que moi ? Le coeur est aphone, certes, mais heureusement, encore bien vivant.
- Par Lesoirquipenche |
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13 commentaires
Il faut garder espoir ; nous aurons tous une ultime relation de couple avec les chrysanthèmes que nos proches viendront – peut-être ! – déposer sur notre tombe…
Plus sérieusement, ayant atteint la quarantaine après 3 relations de couple de 8, 2 et 1 ans, je ne crois plus beaucoup à une prochaine relation de couple…
Peut-être mon coeur est-il effectivement aphone ?
J’ai toujours eu foi en l’Absent. Cette impression, prégnante, que quelqu’un m’attend quelque part. Fort de cette certitude, l’on continue de croire en lui. Malgré le désamour, les chagrins, malgré tout ce qui nous conduit sur cet invraisemblable chemin de l’existence.
L’on ne peut se contenter du malheur de la perte de l’Autre. L’on ne peut se rassasier de corps oublieux, happés par le désir d’un soir de profonde solitude.
L’on ne peut pas renoncer, non, pas à lui, l’Absent. Même si un jour, l’ivresse d’étrangler notre envie de vivre nous a étreint.
Je ne peux absoudre la folie d’un Amour, unique et rare, je ne peux que que l’inviter, lui, l’Absent, à ne plus me quitter…
C’est marrant je me suis fait la même réflexion hier soir (à propos des habitudes de célibataire). Très bel article en tout cas! On s’y reconnait tellement! J’aime beaucoup tes posts en général. Merci de partager tout ça avec nous. Vivement que je revive ces beaux moments, même si c’est vrai que je perd un peu espoir…
Étant actuellement dans la position du cœur brisé, ton article est bien écrit et je te remercie pour la justesse de tes mots ^^
Ouh là ! Si mon mari voulait faire autant de choses avec moi, je le trouverais vite pot de colle.
Ce que j’indique, c’est au cours d’une vie, pas les premiers jours, encore heureux
Je suis à l’aube de cette quarantaine tant redoutée. De courtes relations, en saga de longue haleine, 10 ans et plus si affinités, je n’ai de cesse d’absoudre l’absurdité du monde en y croyant, encore, inlassablement. Si j’abandonne maintenant, je renoncerai à l’essentiel…l’Absent.
Comme dit le personnage de Lola dans le film de Jacques Demy:
“On n’aime qu’une fois, pour moi c’est déjà fait”
en attendant qu’un jour ça revienne, on comble le vide…
article superbe, vraiment envie de connaitre ça aujourd’hui, je l’attend avec impatience!!
je crois perso, qu’on n’aime qu’une fois, mais lorsque ça vous tombe dessus c’est tellement fort qu’on ne s’en rends pas compte ( 13 ans) pour moi et tout comme dans ta jolie prose je ne sais toujours pas si je saurais, et je crois même que mon petit coeur d’artichaud ne peut plus donnner ce qu’il n’as plus …. tout donner, son âme, ses pensées, ses joies , ses peines, être irrémédiablement offert a l’autre, aimer l’autre plus que sa propre vie, ne peut se ressentir qu’une fois, le coeur n’y resisterai pas une deuxième………
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“J’suis dans les sables mouvants. J’me regarde dans la glace et j’me dis “est-ce que quelqu’un peut m’aimer? Qu’est-ce qui fait que deux personnes restent ensemble? Pourquoi je l’ai choisi elle et pas une autre? Et elle, qu’est ce qu’elle aimait chez moi et qu’elle aime plus? Est-ce que moi je l’aime encore? Qu’est ce que c’est aimer après dix ans quand on se croise tous les jours avec la tronche frippée des petits matins? Combien de temps ça dure le cul? Y’en a qui disent 9 mois, d’autres 2 ans… mais tout le monde sait que bon, le cul ça se calme une fois ou l’autre… Et après c’est quoi? Et ce ‘quoi’ ça peut tenir combien de temps? Est-ce que ça existe d’être heureux longtemps avec quelqu’un? J’ai plus de réponse… j’ai que des questions…”
“Frotter sa joue contre sa barbe naissante”
En lisant cela, les larmes pointent et je sens une douce chaleur m’envahir.