Mauvais genres

Par Vincent Loiseau

Les oublié-e-s de la Journée nationale de lutte contre le suicide

Le suicide demeure la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans en France. Voilà plus de cinq ans, un rapport sur l’adolescence, relevait que sur les 6,2 millions de jeunes âgés de 11 à 18 ans, 15 % d’entre eux, soit près de 900 000, présentaient des signes tangibles de souffrance psychique exprimée dans une grande diversité de comportements. Ces histoires de vie ont fait écho avec le chiffre élevé en France des tentatives de suicide (environ 40 000 par an) et des décès par suicide d’adolescents et de jeunes adultes (moins de 600 par an).

Les chiffres des suicides sont globalement sous-estimés autant chez les jeunes que dans la population générale. Les jeunes homosexuels présentent eux des risques accrus de faire des tentatives de suicide. Eric Verdier considère qu’un quart des tentatives de suicide des garçons âgés de 15 à 25 ans et 10 % de celles des filles du même âge sont très liés à la perception de l’homosexualité ou au vécu d’agressions homophobes. Certaines études affirment même qu’un-e jeune homosexuel-le a 13 fois plus de risques de faire une tentative de suicide qu’un jeune hétérosexuel. La notion de normalité généralement véhiculée par l’environnement social, même sans manifestation de comportement homophobe, en vient à être un poids insupportable pour certains jeunes qui se sentent différents et le vivent difficilement. Le sentiment de ne pas être conforme aux stéréotypes d’une orientation sexuelle « prédéterminée » – ou avoir peur de se dévoiler – conduit ces jeunes à des tentatives de suicide qui se situent au moment de l’adolescence et de l’entrée dans la vie adulte. Ne cherchez pas d’étude « officielle » concernant une sur-suicidalité de jeunes qui s’interrogerait sur leur identité de genre, il n’en existe pas ! Une étude menée par le MAG (Mouvement d’affirmation des jeunes gais, lesbiennes, bi et trans) et HES sur le taux de suicide des jeunes personnes trans et transgenres est à ce titre assez inquiétante. Pour celles et ceux qui se questionnent sur leur identité de genre, le taux de suicide serait de l’ordre de 34 %.

Bien souvent, les contextes familiaux sont sans problème majeur : pour tous les parents d’adolescents leur enfant semble aller bien. Les enquêtes relèvent que les adolescents en souffrance qui réalisent une tentative de suicide ont une scolarité normale, n’ont pas de problèmes particuliers de comportement, qu’ils lançaient sans doute des petits signaux à peine visibles pour le regard non averti. Comme nous le savons déjà, la perception des LGBTphobies est difficile dans une société « hétéro-normée ». Pour ce faire, les actions de sensibilisation, la visibilité est essentielle dans l’espace public.

Quel bénéfice d’avoir eu une polémique ?
Cette semaine, la polémique sur le « Baiser de la Lune » nous aura enseigné plusieurs choses. La diffusion de ce projet pédagogique dans les écoles primaires (CM1-CM2) a provoqué les hostilités des plus réactionnaires, les associations LGBT ont réagi pour contrer cette offensive. Elles regrettent le peu d’audace d’un ministre et continueront de revendiquer la lutte contre les LGBTphobies partout où l’ignorance et l’hypocrisie doivent être dénoncées. Le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, aura fait preuve d’une grande frilosité alors que ses collègues, Martin Hirsh ou Rama Yade, eux affichaient leur soutien au film. La cacophonie du gouvernement aura été discrète, les médias ont très peu parlé de cette polémique.

Mais face à la pression d’une droite très conservatrice, face à la députée Christine Boutin, présidente du Parti chrétien-démocrate, et le Collectif pour l’enfant, les associations LGBT ont su peser sur un ministère connu pour sa grande rigidité et obtenir, une avancée : l’entrée de la lutte contre l’homophobie dans les collèges. Jusqu’à ce jour, seuls les lycées étaient concernés dans la mise en place d’une campagne d’affichage de la ligne d’écoute pour les personnes qui se posent des questions par rapport à leur orientation et /ou leur identité sexuelle (Ligne Azur, de Sida Info Service). Alors que ces questions sur l’identité (orientation sexuelle et identité de genre) sont fortes au moment de l’adolescence, qu’elles peuvent conduire à des tentatives de suicide ou au suicide, pouvoir communiquer sur les LGBTphobies dès le collège pèsera dans la construction de l’identité de milliers d’individus. Ce n’est pas si négligeable. Malgré tout, cette petite « victoire » ne permettra pas encore aux deux petits poissons de pouvoir se marier et d’avoir des enfants !

Les militant-e-s LGBT ont eu raison de résister à la pression du « Collectif pour l’enfant » qui s’oppose à la diffusion du film pédagogique « Le Baiser de la Lune ». Dans quelques années, on oubliera cet épisode : des écoles le diffuseront aux élèves, des parents d’élèves accepteront de le montrer à leurs enfants, cette polémique sera bien loin ou alors, au contraire, comme le dit si bien un ami, on interdira Juliette Greco lorsqu’elle chante : « un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre … ».

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