Tout ce qui ne répond pas à l’injonction de normalité et d’uniformité apparente est rejeté. Épidermique, la société résiste au changement, elle se réfère aux valeurs et aux principes, trop souvent à l’immobilisme. Sans doute, est-il plus aisé de vivre avec des préjugés et des stéréotypes ? Les lesbiennes, les gays ont connu ces manifestations de rejet, d’exclusion. La génération des quinquas en garde les stigmates. Robert Badinter intervient à l’Assemblée nationale seulement le 20 décembre 1981. La France a alors cessé de ranger l’homosexualité parmi les maladies mentales. La loi qui la dépénalisera sera votée le 4 août 1982. Enfin, jusqu’ en 1992, l’homosexualité figure dans la classification de l’OMS comme un trouble mental. La mémoire et les rappels historiques sont indispensables à la construction de l’épanouissement des individus.
Oscillant entre un « phénomène de foire » et « une réelle ségrégation », les personnes trans vivent dans une France des années 1950. La discrimination qu’implique à leur égard le changement d’identité de genre les atteint – nous atteint tous – à travers ces lois qui expriment une idéologie conservatrice. Les militants les accompagnent dans toutes les discriminations qui subsistent encore aujourd’hui. Invisibles dans l’espace public, exclues, précarisées, les personnes trans sont tout simplement niées, oubliées. Passer du genre féminin au genre masculin ou envisager une transition d’homme à femme, ces libertés troublent les repères de l’identité.
Ces interrogations de l’identité de genre peuvent être rejetées. La psychiatrisation des personnes trans a permis d’alimenter les préjugés et un conservatisme ancré. Les néophytes, eux, essayent de comprendre, ne saisissent pas encore les enjeux de tels combats. La construction militante oblige, elle, à écouter, lire, comprendre pour mieux agir dans le champ politique.
Mauvais genre, lire pour comprendre.
La simplicité de la narration concourt à la force du récit autobiographique. Dans « Mauvais genre », Axel Léotard, homme né femme, livre avec finesse sa réappropriation de l’existence dans l’autre genre : une gestation pour comprendre et appréhender son identité. Sous le nom de Gabriel, personnage central, l’auteur narre toutes les étapes de sa transition : ses premières prises d’hormones, les recherches d’informations sur le net, les premiers contacts avec les médecins, son entrée dans les associations, les rencontres avec les pairs, les opérations, le changement d’état civil, enfin le regard social des autres. Avec authenticité, le récit « Mauvais genre » se lit comme un roman, les pages filent… la révolte y est à la fois contenue et exacerbée. Intransigeant, le personnage dissèque toutes les situations ubuesques pour nourrir au mieux la conscience du lecteur. S’il forge un caractère, « Mauvais genre » a pour vertu d’éduquer.
Le parcours transsexuel revêt des expériences de discriminations déterminantes dans la construction de la personne. Le problème est le déficit d’informations dont souffrent certains acteurs appelés à se prononcer sur un « corps » social et humain. Le livre ouvre simplement les yeux sur les blocages institutionnels qu’ils soient politiques, judiciaires ou médicaux.
La nécessité d’un message politique a été entendue depuis la sortie du livre. Le ministère de la santé s’est engagé à dépsychiatriser les personnes trans avec la suppression du transexualisme de la liste des maladies mentales, tout en préservant une prise en charge à 100% des parcours transsexuels. Et pourtant cette avancée ne règle pas les autres problèmes soulevés dans le parcours de transition. Quand des médecins (endocrinologue, psychiatre, gynécologue) imposent leurs « obscures morales » lors des entretiens, où est la déontologie médicale, le respect du patient ? Comment se fait-il que les personnes en transition aient interet à se faire operer à l’etranger alors que les techniques chirurgicales retenues en France sont sources de mutilations irrémédiables sur les corps des personnes ? Quand les papiers d’identité – le changement d’état civil – sont essentiels à l’intégration, comment les magistrats français peuvent-ils encore imposer autant de contraintes administratives ? Une loi s’impose. L’Espagne en 2007 a adopté une loi permettant la modification de l’état civil. Avec la dépsychiatrisation, la France renoncera-t-elle à la preuve de stérilisation ?
La pédagogie du récit est de répondre à toutes ces questions, sans entrer dans le champ théorique. Lire « Mauvais genre » à quelques jours de la marche de l’Existrans’ alimente la réflexion sur le transexualisme et humanise les hommes et les femmes qu’ils/elles sont. Les réponses sont simples : la connaissance, le progrès, la volonté politique seront les alliés des parcours de transition pour les transsexuels de demain.
Marcher pour la visibilité et lutter contre les discriminations des trans, c’est un combat politique. De la singularité d’un parcours à la pluralité des expériences, cette lutte s’appuie sur la solidarité des personnes et la liberté de construire son existence en dehors du biologique. Une lutte contre l’obscurantisme de la pensée.
Existrans’ : Rendez-vous samedi 10 octobre à 14 heures, métro Jourdain.
Mauvais genre, Axel Léotard, Hugo & Cie, 242 p.
- Par Vincent Loiseau |
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Un commentaire
Merci énormément Vincent pour cet article qui témoigne d’un regard d’une rare humanité sur la cause des trans. Et qui aujourd’hui où la société doit enfin bouger sur ces questions pose intelligement toutes les dimensions du progrès à accomplir.
Laura