
Billet d’humeur très personnel, à la lecture du dernier livre de Didier Lestrade « pourquoi les gays sont passés à droite »
Tout le monde s’en donne à cœur joie depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Il faut dire que Didier Lestrade, auteur de « Pourquoi les gays sont passés à droite », n’est pas un inconnu, ni du mouvement LGBT ni des médias en général. Poser cette question, pardon, énoncer ce postulat (il n’y a pas de point d’interrogation dans le titre après tout) à deux mois du premier tour de la présidentielle n’est pas anodin. D’autres l’ont déjà dit avant moi (ici, ici ou là), le livre ne répond d’ailleurs pas vraiment à la question (pardon : n’illustre pas le postulat de départ). Dans un contexte de campagne électorale entrée dans l’ère du web 2.0, du marketing politique, on a même droit à la politic fiction d’un Martel sur les stratégies supposées d’un Sarkozy et l’instrumentalisation programmée des gays (les lesbiennes, bi, trans sont quasi invisibles de la démonstration) pour y arriver. Ou comment créer une opinion à partir de… quoi d’abord ?
Au feu ! Tout fout le camp !
Racisme ambiant en France, oui. Racisme chez les gays (+ LBT), oui. Il ne s’agit pas de nier ce qui est une évidence – le racisme, comme l’homophobie, la transphobie, le sexisme… traverse toutes les couches de notre société. Toutefois, sur quelles affirmations Lestrade (et Martel – j’ose les mettre dans le même sac, qui l’eut cru) appuie-t-il son réquisitoire ? Parce qu’il s’agit bien de trouver des boucs émissaires à ce que Lestrade appelle l’homonationalisme – comme la « droite ultra » a choisi d’ériger les arabes/musulmans (j’ose un amalgame, souvent développé par Lestrade) comme principaux responsables des maux de notre société. Lestrade se base sur quelques discussions sur la terrasse d’un café, ce qu’il se passe ailleurs en Europe, Marine Le Pen qui prononce une fois le mot « homosexuel » en réponse à l’AFP suite à un discours amalgame clairement anti-arabe, un groupe Facebook…
Lestrade serait-il aveugle aux initiatives des associations LGBT ? En 2010, la Marche des Fiertés de Lyon avait pour mot d’ordre « Droit au Séjour, Droit d’Asile: ne transigeons pas ! Protégeons les LGBT » – l’Ardhis ou encore Amnesty International nous alertent et nous associent régulièrement à des actions, parfois médiatiques mais souvent souterraines (désolé) pour protéger concrètement des défenseurs des droits humains à l’étranger ou encore éviter à des demandeurs d’asiles en France de se faire renvoyer dans leur pays où ils risquent leurs vies. Sauver des vies en fait. C’est d’ailleurs à ce titre que l’Inter-LGBT et d’autres mouvement LGBT s’étaient associés au collectif « non à la politique du pilori » (pour l’abrogation des nouvelles lois immigration) ou encore à la mobilisation initiée par les associations de lutte contre le Sida sur le Droit au séjour pour soins. L’Inter-LGBT fait systématiquement intervenir un- militant-e du Sud au départ de la Pride parisienne, a invité à plusieurs reprises dans son Conseil des assoces mensuel des militant-e-s Ougandais, Kenyians, Camerounais, Kosovars, etc… et envoyé des délégations pour les Pride en Pologne, dans les pays Baltes, etc… Ha oui, parce que l’homophobie n’est pas propriété exclusive de l’Islam ou de l’islamisme – d’ailleurs qui le dit dans les associations LGBT ? Belgrade, Moscou, St Petersbourg, Riga, Tallinn… Budapest dans quelques mois pour les prochains « gays games », autant de bastions chrétiens, européens et bien homophobes, avec des contre manifs impressionnantes. Tout ça bien près de chez nous.
Plutôt que de valoriser les initiatives, les solidarités intracommunautaires, Lestrade préfère les postulats et créer l’opinion, avec la complicité de Martel sur le fait que les gays seraient séduits par les discours anti-islam – future probable pierre angulaire de la campagne de Sarkozy. Défaitiste, fataliste, cette attitude prépare au mieux l’opinion au fait que la droite la plus réactionnaire serait une alliée potentielle des gays (ou inversement), au pire elle flingue toute marge de manœuvre de ceux qui, au sein du mouvement social, essaient de peser dans cette campagne électorale. « Les jeux sont faits, on vous dit ! ». J’y reviendrai.
L’idée communautaire : le mouvement social ?
L’idée communautaire mérite qu’on définisse la communauté comme un mouvement social – divers, pluriel, pas toujours à l’unisson sur tous les sujets mais en force de rassembler dans les moments importants. Il n’est pas simple effectivement d’être militant-e LGBT et de ré-affirmer l’idée communautaire quand on l’associe trop facilement à un discours differrentialiste. L’idée communautaire – en tant qu’outil de re-mobilisation, pour libérer la parole, sortir du placard, battre le pavé – n’est pas incompatible avec une exigence d’égalité des droits, d’égalité de traitement, d’égalité réelle. Le militant issu d’une organisation syndicale généraliste que je suis s’est converti, à l’Inter-LGBT et en fréquentant les permanences du MAG, à l’idée communautaire. Libérer la parole, se renforcer, s’affirmer, se construire… les associations communautaires permettent cela, il faut le promouvoir et donner envie aux nouvelles générations de franchir le pas – cela sous entend qu’il faut avoir un minimum d’estime pour ce même mouvement LGBT, certes pas parfait mais vital pour des milliers de lesbiennes, de gays, de bi et de trans.
Lestrade décortique les attitudes ou les propos d’autoproclamés représentant-e-s de la communauté gay. Oui, parce qu’être gay (ou lesbienne – il faut bien pouvoir intégrer Caroline Fourest au réquisitoire), ça suffit à définir une personne. Ainsi, notre attitude serait-elle dictée/bornée par notre orientation sexuelle (fut-ce t elle révélée) ? Devrait-on être solidaire de tout propos d’un gay fut-il connu ? Si l’idée communautaire, poussée au bout du raisonnement selon Didier Lestrade, se résume à enfermer les individus dans de nouvelles cases, dans un déterminisme ou une forme d’essentialisme gay, c’est tout simplement politiquement dangereux.
J’attends d’ailleurs de Lestrade une analyse critique de quelques autres « personnalités » qui ne font pas toujours l’unanimité parmi le mouvement LGBT, telles que Louis-George Tin, hypothétique candidat au Prix Nobel de la Paix – rien que ça – et dont les choix des thèmes et les stratégies politiques pour l’IDAHO – le 17 mai, journée qu’il n’a pas inventée, sont infiniment moins transparents et démocratiques que l’élaboration d’un mot d’ordre d’une Marche des Fiertés LGBT ou plus généralement la stratégie de n’importe quelle autre association LGBT. Moi aussi je sais être caustique.
Mouvement social, rapport de force et campagne électorale
Si la presse généraliste s’est finalement rapidement emparée du livre, c’est essentiellement pour son titre qui sous-entend d’ailleurs que « les gays devraient voter à gauche ». Encore une fois Lestrade met « les gays » dans des cases. Il peut être stratégiquement intéressant pour nos associations de mettre en avant l’existence d’un « vote LGBT » – un vote qui serait attaché à l’égalité des droits, à la lutte contre toutes les formes de discriminations, forcément exigeant vis-à-vis de tous les politiques et donc, par définition, un vote non acquis. Ranger ipso facto le « vote LGBT » comme un vote à gauche est une erreur stratégique, j’ai déjà eu l’occasion de le répéter lors de la dernière Marche des fiertés LGBT de Paris – au discours « pas de captation du vote des LGBT à des fins sécuritaires et racistes par une partie de la droite » je réponds « pas de chèque en blanc à la gauche (ou au centre d’ailleurs) ». Les associations LGBT, toutes régions confondues ce qui est inédit, ont d’ailleurs mis en place une stratégie commune pour peser dans ces élections, à travers un site internet qui sera dévoilé la semaine prochaine et un meeting le 31 mars à Paris – parce que l’électeur LGBT n’est pas un mouton ni un imbécile, nous n’avons pas à lui indiquer quoi voter mais nous avons un devoir de l’informer sur les intentions et les programmes des candidat-e-s – pour qu’il fasse son choix en connaissance de cause. La seule exception, notoire, à la règle sera d’ailleurs la question du FN, comme des députés signataires de l’entente parlementaire – comme en 2007 nous entendons faire front commun pour les faire battre.

Un paternalisme insupportable
Enfin, Lestrade en arrive à dénoncer l’inaction des associations LGBT – coupables voire comptables des blocages idéologiques de la droite conservatrice au pouvoir depuis 10 ans. C’est méconnaître et mépriser les centaines de militant-e-s, trop peu nombreux-ses il est vrai, qui ont arraché quelques petites avancées au prix d’innombrables heures de travail, de pressions, de mobilisations.
Côté revendications, Didier Lestrade, à l’air apparemment fasciné par le « mariage gay » (à l’instar d’ActUp Paris par ailleurs, qui en a fait sa campagne phare sur l’égalité des droits). Or il y a la parentalité, les droits des trans, le financement de la lutte contre les discriminations, contre le sida, etc… Il hiérarchise même lutte pour les droits et lutte contre les discriminations – alors que les deux sont liés. Comment lui expliquer que l’ouverture de mariage, avancée symbolique importante, ne résorbera pas pour autant le mal-être chez les gays ? Comment lui expliquer que dans un contexte de crise, de développement des plans sociaux, le gay n’est pas forcément mieux loti dans le monde du travail comme il le sous-entend dans son livre (p. 99) ?
Le mouvement social n’a que faire des « personnalités », il les raille souvent, il les remplace, il évolue aussi avec son temps, n’en déplaise aux gardiens du temple qui assimilent la jeune génération à une horde de « sauterelles » – ignorantes, dépolitisées. La sauterelle dépolitisée que je suis n’en a que faire des discours paternalistes et moralisateurs d’un Lestrade qui pour exister n’a rien trouvé d’autre que de taper sur sa communauté à deux mois d’une élection probablement déterminante pour l’avancée de nos droits. Ma génération a vécu la majorité de son existence sous des gouvernements ultra-conservateurs, véritables rouleaux compresseurs néolibéraux et intellectuels. Oui je n’ai même pas voté Jospin au premier tour en 2002 (j’avais 18ans et quelques jours), surprise j’ai voté pour Taubira, la seule à mes yeux à incarner un discours à rebrousse poil au discours sécuritaire et anti-jeunes prédominant dans la campagne. Je n’en peux plus d’entendre parler de « vote utile » (annihilateur de tout débat politique) depuis que je suis en âge de voter et qu’on m’explique qu’un gay ça voterait forcément ci ou ça. La jeune génération n’est pas dépolitisée, elle fait seulement de la politique autrement et elle n’a pas envie qu’on lui explique ce qu’est la bonne militance, la jeune génération ne se permet même pas d’interpeler les anciens militants pour « ce qu’ils nous ont légué ». Ce n’est en rien nier leur apport dans les luttes, c’est juste rappeler qu’il faut laisser aux nouvelles génération le soin de construire par elle-même son discours politique, ses actions, se renouveler. On pourrait leur demander, à la génération précédente de militant-e-s pourquoi eux, si forts, si malins, si stratèges, n’ont pas obtenu le « mariage gay », la reconnaissance de l’homoparentalité, des droits pour les trans ? Alors qu’ils ont connu la gauche beaucoup plus que nous ? Qui est responsable ? La génération actuelle ou les anciens ? Avouez que la question serait vraiment vache. On pourrait en faire un livre même, personnellement je préfère agir, me retrousser les manches, maintenant.
Nicolas Gougain, porte parole de l’Inter-LGBT, 27 ans
- Par Nicolas Gougain |
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6 commentaires
well done
Et comme d’hab avec les représentants LGBT, beaucoup de bla, bla pour ne rien dire !
Cher Nicolas,
Votre conclusion, toute en verve, ne masque pas votre méconnaissance de ce que fut l’époque de Didier Lestrade. Vous auriez évité l’impair. Didier Lestrade n’a pas pu beaucoup avancer sur la question du mariage car de 1989 à 1993 il était trop occupé à s’occuper du SIDA, vous savez, cette maladie qui pourrissait le corps des gens quand il n’y avait pas de traitements, et de 1993 à plus tard, il s’occupait des traitements, un travail qui a permis aux malades français d’avoir les meilleurs traitements, au sein du TRT5. Vous sauriez aussi qu’il créa TÊTU, un média qui n’est pas pour rien dans l’émergence de la revendication pour le mariage, l’adoption, etc vous sauriez que c’est grâce à ACT UP à l’époque de Didier Lestrade que nous avons redepassé les 1000 manifestants aux marchés homo en juin, et que c’est avec ACT UP à cette époque qu’on a même dépassé les 10000.
Je comprends vos attaques contre une vielle génération, votre envie de vivre vos revendications à votre façon, mais ce n’est pas Didier qu’il faut pointer du doigt. Demandez donc au quadras avec qui vous militez leur bilan en tant qu’individu de cette époque que fut l’époque du VIH, leur place et leur rôle à cette époque. Aucun, aucune n’arrive à la cheville de Didier Lestrade.
Il fallait être fou, pour oser déclencher un mouvement de lutte contre le SIDA comme ACT UP en 1989, et beaucoup d’associations se sont d’abord moqué.
Didier critique une évolution des responsables gays et d’une certaine “élite gay”, parce qu’il est ambitieux pour les gays, parce qu’il à donné beaucoup de son temps, de sa vie, et qu’il a perdu ses amants, ses amis, morts du SIDA. Pouvez vous comprendre que chaque époque à ses urgences ? Et que le PACS, tout imparfait qu’il est, est une avancée due au travail de la génération de Didier, et de ce qu’à enclenché Didier ?
À t’il le droit, avec un tel bilan, de partir à la campagne, et de lancer une alarme pour dire ce qu’il pense d’évolutions dans la société en générale, dans la communauté gay en particulier ? À t’il le droit de constater que les représentants des minorités asiatiques, africaines, arabe-musulmanes, antillaises sont incroyablement sous représentées dans les bars, les clubs, les associations et les instances représentatives des LGBT? Ce devrait être votre ambition, d’y remédier, c’est de votre âge. Lui, il a pas mal donné.
Je vous souhaite à 53 ans un bilan aussi impressionnant que le siens. Ce sera très très difficile.
De Tokyo
Madjid Ben Chikh
Le bilan d’un militant n’interdit pas la critique de ses écrits d’aujourd’hui.
Personne ne conteste les apports de DL, toutefois, c’est comme les hommes politiques, certains ont pu être très bons pendant de nombreuses années sauf qu’un jour on leur reprochera juste de s’être déconnectés du terrain…
Les dernières phrases étaient une forme de pied de nez (une provoc’ – DL en fait à toutes les pages hein…) – les contextes étaient effectivement différents. Les priorités aussi. A la mesure de la provoc que l’on retrouve dans de nombreux passages de ce livre où j’ai envie de dire à DL “c’est qd la dernière fois que t’as mis les pieds dans une assoce?”.
Aujourd’hui nous avons toujours le Sida (la baisse de garde et de prévention en plus), avec une droite conservatrice depuis 10 ans et une crise économique et sociale. Quand des militants jettent l’éponge faute de taff, de tunes, donc de temps… quand on nous rabâche à la télé depuis 10 ans que le collectif ça sert à rien, on attend autre chose qu’un père “la morale”. Il y a d’autres moyens de donner des “conseils” que de tirer à boulets rouges sur les “jeunes sauterelles”.
Je trouve étrange le fait qu’au travers de ce livre on oublie l’attraction que gaylib représente pour beaucoup de Gays et de Lesbiennes qui sont souvent peu enclin à lire la presse communautaire, figurer dans les manifs tels que les gayprides et autres, ou encore à commenter ce genre de médias en ligne. Etrange donc le fait qu on n’associe pas le fait qu’un livre tourne sur le virage à droite de beaucoup de gays et l’existence d’une asso aussi importante que Gaylib, et surtout de l’amplitude de critiques que Gaylib ne se prive pas contre son propre camp … Etrange comme choix, ou un gros oublie non?
Je comprends ton étonnement Rémi