Journal du procès Bruno Wiel

Par SOS homophobie

L’après-procès, par Bruno Wiel

Bonjour à tous,

Tout d’abord, il me faut remercier les membres de SOS homophobie de leur soutien, elles et eux qui étaient présent-e-s chaque jour aux cotés de leur avocate Maitre Mécary. Que ce soit dans les regards ou dans leur présence à chaque suspension d’audience, je ne me suis jamais senti seul.

Ces journées m’ont réellement épuisé, je ne pensais pas pouvoir physiquement assister à autant de journées. Je n’ai “seché” que deux après-midi : mes avocats et mon petit frère voyaient que je commençais à ne plus rien enregistrer et que je ne faisais qu’acte de présence ! J’ai de gros problèmes de mémoire qui me forcent à tout noter afin de pouvoir me rappeler, et lorsque mon entourage voyait que je n’écrivais plus ou que mes notes devenaient illisibles, ils me forcaient à prendre un taxi et à aller me reposer. J’ai encore besoin de beaucoup d’heures de sommeil, que je ne pouvais avoir durant les assises : les journées étaient éprouvantes, les journalistes en demande quotidienne…

Comme je l’ai plusieurs fois déclaré, je n’ai jamais eu réponse à mes questions alors que dès les premières journées, mes agresseurs s’y étaient engagés. Et, naïvement, j’y ai cru. Cependant, les journées se sont succédées et leurs explications changaient pratiquement  quotidiennement : au début ils se tiraient dans les pattes, ensuite ils sont redevenus les meilleurs amis du monde du fait de leur incarcération dans la même prison durant le procès, et certainement aussi avec les réunions quotidiennes avec leurs avocats.

Nous ne saurons jamais comment j’ai pu me retrouver dans ce véhicule, ni comment sont apparues ces traces de brûlures qui seraient des brûlures de cigarettes selon les médecins sur mon torse à divers endroits… Cependant, leur manque de conviction, de bonne volonté a, j’ose penser, joué en leur défaveur. En effet, malgré tout ce que j’ai pu lire dans la presse, les blogs ou surtout les messages que je reçois sur Facebook, je trouve que 16 à 20 ans de réclusion criminelle avec l’homophobie comme circonstance aggravante est une peine cohérente.

Cependant, Maître Cotta, l’une des avocates de la défense, a déclaré ces peines trop lourdes pour des hommes de cet âge, qui peuvent changer. Là, je n’y crois absolument pas. J’ai constaté et entendu durant leurs déclarations un réel manque d’éducation : ils n’ont aucun repert quant au bien et au mal en dehors de leurs structures familiales proches ou amis. Tout ce qui n’est pas comme eux ne doit et ne peut pas exister…

J’espère que la création de ce journal de bord du procès où, quotidiennement, les membres de SOS homophobie présents aux assises faisaient un compte rendu de la journée, vous a satisfait. Je tiens d’ailleurs à m’excuser auprès des membres présents du peu de disponibilité durant ces journées aux assises mais durant les suspensions, je m’isolais, partais fumer, avaler des cafés…   Je remercie à nouveau du fond du coeur Bartholomé, Ronan et Maître Mécary, pour leur réelle gentillesse et affection. Mais bien sûr, rien n’aurait été possible sans la présence de mon petit frère quotidiennement, de ma maman et de mes avocats Maître Maltet et Maître Dubois, qui sont devenus de réels amis.

Bien à vous, merci de tout ce soutien que je n’espérais pas.

Bruno

9e jour : le verdict du jury

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Suite aux plaidoiries de la défense et aux derniers mots des accusés, le jury se retire pour délibérer à 12h30. La séance ne reprend qu’à 20h50, après plus de sept heures de délibération au cours desquelles les jurés, restés enfermés sans contact avec l’extérieur, ont débattu et, au terme des discussions, voté à bulletin secret, “en leur intime conviction“. Le Président de la cour énumère, ce soir, les réponses aux trente-cinq questions posées au jury. Quinze minutes pour trancher sur les faits après trois ans d’instruction et dix jours de procès.

Chaque question et sa réponse sont lues par le Président, selon un modèle strict : “Question n°x : est-il constant que tel fait a été commis à l’encontre d’untel ? Il a été répondu à la majorité de x voix au moins oui / non.” Il y a trois types de question : celle désignant un fait, celle(s) qualifiant celui-ci (bande organisée, caractère homophobe…) et celle pour savoir si tel accusé est concerné par la question.

Les trente-cinq questions, dont les vingt premières concernent Bruno Wiel et les quinze suivantes les affaires de Timothy H. et Maurice T., s’égrènent à une vitesse vertigineuse. En quelques minutes, tous les faits reprochés aux accusés (volonté de donner la mort à Bruno Wiel, vol de ses affaires, agissement en bande organisée, violences avec vol, actes de torture et barbarie, caractère homophobe de l’agression…) sont passés en revue. Et, à chaque fois, le jury répond par l’affirmative, “à la majorité de huit voix au moins.” Tous les chefs d’accusation ont été retenus par le jury, et les six accusés sont reconnus coupables de tout ce pour quoi ils étaient poursuivis. Bruno Wiel est bien reconnu, pour la société, comme la victime d’un acte de violence homophobe.

Puis le Président indique les peines retenues à l’encontre de chacun des accusés :

Julien Sanchez écope de 20 années de réclusion criminelle (identique à la réquisition de l’avocat général)

Antoine Karim Soleiman écope de 20 années de réclusion criminelle (identique à la réquisition de l’avocat général)

David Deugoué N’Gagoué écope de 20 années de réclusion criminelle (deux ans de plus que la réquisition de l’avocat général)

Yohan Wijesinghe écope de 16 années de réclusion criminelle (un an de plus que la réquisition de l’avocat général)

Haitem Ben Amor écope de 8 années d’emprisonnement (un an de plus que la réquisition de l’avocat général)

Mamadou Diakité écope de 2 ans d’emprisonnement, dont un avec sursis et mise à l’épreuve ( quasi identique à la réquisition de l’avocat général)

Chaque condamné a dix jours pour faire appel de cette décision, conclut le Président. L’audience criminelle est levée.”

Julien Sanchez, Yohan Wijesinghe, David Deugoué N’Gagoué, Antoine Karime Soleiman et Haitem Ben Amor disent longuement au revoir à leurs familles.

Ce que les parties civiles demandent
Quelques minutes plus tard, les trois juges professionnels reviennent, sans les jurés populaires. L’audience civile a pour objet de fixer le montant des sommes que devront verser les accusés aux parties civiles, tant pour le remboursement des frais du procès que pour les dommages et intérêts réclamés.

SOS homophobie demande le remboursement intégral des frais d’avocat, et 1 euro symbolique de dommage et intérêt par accusé.

Outre les frais occasionnés par le procès, Maîtres Maltet et Dubois, représentant Bruno Wiel, demandent à ce qu’une expertise médicale soit menée pour déterminer le degré des séquelles que porte Bruno, lui qui touche aujourd’hui une allocation pour adulte handicapé et ne peut plus travailler.

La cour se retire pour délibérer. Le délibéré sera mis à disposition des parties civiles le 1er mars 2011.

9e jour : les derniers mots des accusés de Bruno Wiel

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

La dernière matinée du procès s’achève après les plaidoiries de la défense par une invitation du Président de la cour à ce que chaque accusé prenne la parole librement.

“Monsieur Sanchez, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?”
Je veux m’excuser. J’ai mal exprimé les choses, j’y arrive pas, j’arrive pas à le regarder. Je suis désolé. J’ai honte depuis le jour où ça s’est passé. Auprès de sa famille… j’ai été touché par le témoignage de sa famille, de son frère. [Silence] Je tiens à dire, Monsieur Wiel, que je m’en veux à un point inimaginable. J’espère que Bruno Wiel saura se reconstruire, je lui souhaite tout le bonheur possible.”

“Monsieur Wijesinghe ?”
Je sais que Bruno Wiel attendait plus de notre part pour ce procès. Je regrette vraiment ce qu’il s’est passé. Ca sert à rien de s’excuser. Toutes ces choses qu’on lui a faites, ces violences qu’il a subies… Je regrette vraiment. J’espère qu’il va se reconstruire et qu’il aura une belle vie.

“Monsieur Soleiman ?”
Je m’adresse à tout le monde. Les actes que j’ai commis sont inexcusables et injustifiables. Ce procès, c’est mon enterrement. La personne que j’étais est morte. Je ne peux plus vivre de la même façon, je m’en suis rendu compte pendant ma détention. J’espère que je pourrai me reconstruire et racheter mes fautes. Je ne cherche plus qu’à me racheter. J’ai beaucoup de difficultés à m’adresser à Monsieur Wiel, mais je vais le regarder [se tourne vers Bruno] : vous êtes un bon homme, comme on dit chez nous, et moi je suis une grosse merde [il pleure]. Ma vie, elle vaut rien. Je ne sais pas comment j’en suis arrivé là. J’ai envie de te mettre une arme dans les mains et de te dire : “Fume-moi.” C’est tout ce que je mérite. Je te demande pardon, mais je sais que ça ne se fait pas. Je suis désolé.

“Monsieur Deugoué N’Gagoué ?”
Monsieur Wiel, ce que vous avez subi, c’est inimaginable. C’est vrai, j’ai fuit. Mais là où j’étais, j’aurais pu rester. Mais je me devais de revenir et de vous dire la vérité. Je ne savais pas que j’avais une telle haine en moi [...] J’ai pété un câble, j’ai pété un plomb. La souffrance qui sommeillait en moi s’est réveillée. Je ne suis pas un monstre, je n’ai pas la mentalité de la cité. Je suis désolé.”

A suivre : le verdict du jury

8e et 9e jours : Les plaidoiries de la défense

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

L’audience reprend ce jeudi 27 janvier à 14h après le réquisitoire de l’avocat général et une longue suspension de 2h20. La cour a du changer de salle d’audience pour cette demi-journée et occupe la chambre correctionnelle, plus petite. C’est donc dans une certaine promiscuité que se déroulent les premières plaidoiries des avocats de la défense.

Défense de Mamadou Diakite
Maître Rietzmann assure la défense de son client, Mamadou Diakite. Il insiste sur le fait que les hasards du calendrier ont amené son client à être défendu dans la chambre correctionnelle malgré sa comparution devant la cour d’assises. Il rappelle que les faits pour lesquels son client comparaît auraient été jugés en correctionnelle s’ils n’avaient pas été associés aux deux autres affaires, dans lesquelles Mamadou Diakite n’est pas impliqué. Maître Rietzmann défend l’idée que son client ne peut pas être jugé, comme les autres prévenus, pour des actes en bande organisée. D’après lui, Mamadou Diakite, qui avait basculé dans la délinquance depuis le printemps 2006, était davantage attiré par l’appât du gain et la facilité que par le travail. Il se serait trouvé impliqué dans cette bande et surtout dans l’affaire de vol d’effets personnels de Maurice T. pour “ne pas perdre la face” devant les autres. Maître Rietzmann plaide le sursis – mise à l’épreuve pour son client, alors que l’avocat général a requis une peine de 2 ans d’emprisonnement ferme.

Défense de Haitem Ben Amor
Maître Thomas Bidnic plaide tout d’abord longuement sur le risque d’amalgame entre les faits dont est accusé son client (à l’encontre de Timothy H. et de Maurice T.) et ce qu’il appelle “l’affaire Wiel“. Comme son confrère Julien Rietzmann, il insiste : “Sans l’affaire Wiel, jamais [mon client] n’aurait été jugé devant une cour d’assises.” Il défend essentiellement la personnalité de son client, dont il nie tout sentiment d’homophobie. Pour lui, Haitem Ben Amor ne s’attaquait qu’à des gens faibles dans l’objectif de les voler, sans ressentir de jouissance dans les coups portés (”quand il frappe, il frappe utile ; il n’aime pas frapper“). Ce sont les fragilités de son client à l’époque qui justifieraient des “faits malheureusement ordinaires“. Son client ne présenterait désormais aucune dangerosité. L’avocat général a requis 7 ans d’emprisonnement. Maître Bidnic évoque, quant à lui, des peines allant de 18 mois à 4 ans au maximum.

Défense de Yohan Wijesinghe
Maître Nadia Oukherfellah se dit d’abord ébranlée par cette affaire et la rencontre avec Bruno Wiel, à qui elle souhaite rendre hommage pour “sa dignité, son courage pour affronter tous les jours ses agresseurs , ces personnes qui lui ont fait subir l’horreur“. Pour elle, ce procès ne pouvait pas être le procès du pardon. Elle rappelle que Yohan Wijesinghe avait eu ces mots : “Je suis là pour vous dire la vérité ; je suis là pour tout vous dire“, alors qu’au final les quatre accusés ont donné “un spectacle pitoyable, pathétique“. Sa plaidoirie se centre ensuite essentiellement sur la personnalité de son client qui, d’après elle, s’est, au cours du procès mais aussi lors de sa détention “affranchi enfin du groupe“. Quand il a donné la première gifle à Bruno, Yohan Wijesinghe a crié : “On n’est pas des pédés.” Pour Maître Oukherfellah, il parlait “pour le groupe“. Elle demande aux jurés de s’efforcer d’individualiser les peines, estimant que la participation de son client à l’agression de Bruno Wiel a été moins importante que celle des autres agresseurs. Elle insiste sur les qualités de fils et de frère de Yohan Wijesinghe, la promesse qu’il a faite après les faits à son ex-copine (”je te promets, je ne traînerai plus avec eux“), le fait qu’il travaillait en CDI au moment des faits, rappelle son histoire familiale. Elle termine sa plaidoirie en s’adressant aux jurés : “A aucun moment vous ne pouvez douter de la sincérité de son évolution“, avant de conclure : “Je vous confie la responsabilité de l’avenir de Yohan Wijesinghe.”

Vendredi 28 janvier : les trois autres plaidoiries de la défense
La dernière matinée du procès est consacrée à la défense de trois des agresseurs de Bruno Wiel, et l’audience a repris dans la salle habituelle.

Maître Céline Bouchereau défend David Deugoué N’Gagoué et, comme sa consoeur Nadia Oukherfellah la veille, commence sa plaidoirie en parlant de Bruno Wiel et non de son client, saluant le fait qu’au cours des dix jours de procès, “il est toujours resté digne et fier“. Et, parlant de David Deugoué N’Gagoué, qu’elle est là “pour proposer [au jury] une lecture un peu différente des choses.” Les dix jours d’audience ont prouvé qu’ “il ne peut y avoir une seule vérité. Pour le reste, ce ne sont qu’hypothèses, suppositions et déductions.” L’avocate déroule ensuite sa plaidoirie en quatre temps : elle remet d’abord en question la qualification de bande organisée, estimant qu’il n’y a pas eu “préméditation“, et que “la réitération de faits similaires par plus ou moins les mêmes personnes dans une période courte est insuffisante.” Puis elle interroge le fait qu’il y ait eu, de la part des agresseurs de Bruno Wiel, volonté de le tuer et en particulier à cause de son orientation sexuelle, rappelant notamment cette déclaration de son client lors du procès : “Je suis amer envers la vie“, y voyant la réponse aux raisons qui ont poussé David Deugoué N’Gagoué à “vomir sa violence interne sur Bruno Wiel“. Elle insiste ensuite sur “l’effort réel et sincère d’essayer de dire la vérité” de la part de l’accusé, précisant qu’ “il n’a pas toujours fait le choix du groupe” et que ceci est révélateur d’une prise de conscience de sa part. Enfin, elle évoque les six mois de cavale de David Deugoué N’Gagoué suite à l’agression de Bruno Wiel et rappelle qu’il s’est présenté de lui-même à la police six mois après alors qu’il aurait pu rester à l’étranger, et qu’en détention depuis quatre ans, “il n’a jamais demandé de mise en liberté.” Selon son avocate, l’accusé est résigné et lui aurait dit : “Ma détention sera prolongée, c’est normal.” Comme l’avocate de Yohan Wijesinghe, elle achève sa plaidoirie sur le passé de David, les difficultés qu’il a rencontrées dans sa vie – la mort de sa mère à 3 ans, celle de son père six ans plus tard, sa forte consommation d’alcool…

Défense de Julien Sanchez
Maître Patricia Cohn, à la suite de ses deux consoeurs, ouvre la troisième plaidoirie de la défense en saluant, visiblement très émue, le courage et la volonté de Bruno Wiel. Commise d’office auprès de Julien Sanchez deux mois avant le procès, elle dit “avoir fait le choix de défendre” celui qui, au cours des quelques entretiens qu’ils ont eu au parloir pour préparer les audiences, lui a “dit des choses mais les a tues devant la cour“. Elle estime que son rôle n’est pas de les dire à sa place. Qu’elle n’avait pas à porter de jugement sur son client, et qu’il lui fallait donc “reprendre et relire ce qui le concerne dans le dossier” pour en démêler les éléments qui serviraient à sa défense. Si l’avocat général a évoqué la préparation que les avocats ont dû effectuer avec leurs clients pour répondre aux questions, Me Cohn s’interroge sur une possible stratégie menée en deux mois, avec un accusé “hanté par les faits“, qui “ne voulait pas en parler” et évoque les difficultés auxquelles elle s’est heurtée dans ce dossier. Impossible, pour Julien Sanchez, de construire des réponses développées : à chaque question, il y a une seule réponse, souvent lapidaire. Ainsi, nous ne saurons pas pourquoi il y a eu un tel déchaînement de violence. Ce que l’on sait, selon l’avocate, c’est que le parcours de vie de Julien Sanchez n’est pas sans lien avec ce qu’il s’est passé. Elle évoque les progrès qu’il a effectués au cours des derniers mois : “Il se construit. J’espère qu’il avancera.” Et elle demande au jury de prononcer une “peine utile“.

Défense d’Antoine Karim Soleiman
Maître Françoise Cotta se distingue des autres avocats de la défense en choisissant de s’adresser d’emblée non pas à Bruno Wiel mais à l’avocat général qui a requis vingt années de réclusion criminelle contre Antoine Karim Soleiman. Elle estime que l’avocat général a fait preuve de “mépris pour la défense” : “Quand on est une ordure à 22 ans, on est une ordure pour l’éternité ? Le message que vous envoyez, ici, est désespérant.” De fait, l’un des axes principaux de sa plaidoirie est le fil entre optimisme et vision noire de l’humanité, invoquant le fait qu’on peut aussi voir qu’Antoine Karim Soleiman se repentit. Un autre argument fort de son discours est le fait que son client semble avoir catalysé “toute l’antipathie” au cours du procès : “On lui a tout enlevé à cause de cette antipathie : déclaration, reconnaissance des faits, regrets.” Soleiman est apparu, aux côtés des autres co-accusés, à plusieurs reprises comme le moins sincère, le plus froid et le plus calculateur. Ce qui, selon son avocate, a porté préjudice aux déclarations sincères qu’il aurait, à de multiples reprises, formulées. Elle invoque la honte et la peur de se retrouver devant la victime. “A sa place, M. Wiel, je n’aurais pas pu non plus vous affronter“, poursuit-elle. “Vous êtes un homme libre et courageux. Je pense que ce à quoi Antoine Karim Soleiman doit rêver, c’est à vous ressembler. Car vous lui avez appris quelque chose : la tolérance. Vous êtes venu sans haine.”

A suivre : le dernier mot des accusés

8e jour : les réquisitions de l’avocat général

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Suite aux plaidoiries des parties civiles de la veille, cette huitième journée du procès débute par les réquisitions de l’avocat général. Dans un procès d’assises, il représente l’accusation et veille à la défense des intérêts généraux de la société.

Benoist Hurel exprime tout d’abord sa “honte” et sa “colère” : les promesses de vérité faites par les prévenus au début du procès n’ont été selon lui “qu’un leurre pour attendrir la cour“.  Revenant sur les questions restées longtemps sans réponse au cours du procès, il déclare : “Ainsi donc, il ne s’est presque rien passé. Personne n’a déshabillé Bruno Wiel, personne n’a entrepris de le filmer, personne ne l’a brûlé, personne ne l’a tenu pendant qu’on enfonçait un bâton dans son anus, personne n’a appuyé sur le bâton.” Il explique que dans les trois affaires, constituées de cinq infractions pénales différentes, tous les magistrats qui ont travaillé sur le dossier aux différents stades de la procédure sont arrivés aux mêmes conclusions sur la qualification des faits:

Affaire Timothy H. : vol en bande organisée avec violence : le vol est établi, les violences ne sont pas contestées.
Affaire Maurice T. : vol avec usage ou sous la menace d’une arme : le vol est établi, sous la menace d’un couteau.
Affaire Bruno Wiel: vol en bande organisée avec violence, tentative de meurtre en raison de l’orientation sexuelle (passible de la réclusion à perpétuité), actes de torture et de barbarie (passibles de 20 ans de réclusion).

L’avocat général s’emploie alors à démontrer que les faits jugés correspondent bien à ces qualifications juridiques. Il reprend à l’appui de sa démonstration les déclarations des prévenus, des experts et des témoins.

La bande organisée
Les faits ont été commis selon le même schéma : rencontrer des personnes possiblement  homosexuelles, ivres, les voler. Selon l’avocat général, il s’agissait bien d’un objectif prédéterminé. Dans les trois affaires jugées, le mode opératoire était le même, l’objectif aussi. Yohan Wijesinghe avait acheté une machine à fabriquer des “yes cards” quelques semaines plus tôt. Les déclarations des deux victimes de vol montrent que les faits  n’avaient pas été improvisés. Pour Timothy H., ils avaient amené leurs propres sacs pour embarquer les objets volés. Pour Bruno Wiel, il n’y a pas eu d’improvisation puisque David Deugoué N’Gagoué l’a lui-même abordé. Une fois dans la voiture, lorsqu’il a été question d’aller “à l’hôtel des lilas“, Yohan Wijesinghe a compris qu’il s’agissait d’aller au parc des Lilas de Vitry, où ils seraient tranquilles.Pour Maurice T. : les prévenus l’ont pris en filature derrière son taxi, et ils avaient emmené un couteau.

La tentative de meurtre sur Bruno Wiel
L’avocat général détaille les éléments qui montrent pourquoi “cette qualification ne souffre pas de contestation.“  La préméditation n’a pas été retenue. La question étant : les prévenus “emploient-ils des moyens propres à donner la mort à Bruno Wiel lorsqu’ils sont au parc des lilas ?“  Sur le mode opératoire : l’avocat général rappelle les déclarations des prévenus : “ça a été très violent, il hurlait” [...] des coups sur les côtes, la tête [...] on prenait de l’élan pour le frapper, comme un ballon de foot [...] il s’est pris des coups jusqu’à ce qu’il arrête de bouger [...] les coups ont continué pendant 10 minutes [...] on était tous les quatre resserrés à lui donner des coups.” L’expertise médicale a confirmé que ces coups étaient propres à donner la mort, compte-tenu de la gravité du traumatisme crânien.

D’autres déclarations montrent qu’en quittant les lieux, ils pensent que Bruno est mort. Tous les prévenus l’ont admis sauf Antoine Soleiman, qui a déclaré : “il était juste sonné.“  Le camouflage du corps est un autre élément “qui rappelle l’intention homicide” : il s’agissait d’empêcher qu’il soit retrouvé rapidement, Bruno “croupira 30 heures sans espoir de secours“. Pour le lieutenant de police qui l’a découvert, “c’est un miracle qu’il ait été retrouvé si vite.” David Deugoué N’Gagoué a déclaré avoir déplacé “le corps“, et non “Bruno Wiel“.  Enfin, il revient sur l’attitude des prévenus après les faits : ils auraient pu appeler les secours, mais “ils le laissent crever“.  L’avocat général poursuit : “Ce qu’il s’est passé, ce n’est rien d’autre que la  négation de la personne de Bruno Wiel. C’est la mise à mort d’un homme.

Les actes de torture et de barbarie
L’avocat général rappelle leur définition juridique : des actes d’une gravité exceptionnelle, donnant une souffrance aigüe, dans l’intention de nier la personne humaine.  L’idée de barbarie apparaît à travers la jouissance des mis en examen : “Mes potes se chamaillaient pour savoir qui allait mettre le premier coup.” L’un deux aurait eu l’intention de filmer la scène. Pour l’avocat général, cela révèle “une perte totale des repères afférents à la dignité humaine“.  Il relève également qu’aucun ne s’est expliqué sur les brûlures au second degré infligées à Bruno Wiel, des actes “qui dépassent le cadre des simples violences“.  Enfin, il revient sur l’introduction d’un bâton dans l’anus par Julien Sanchez, “pendant que David Deugoué N’Gagoué tenait la victime et qu’Antoine Soleiman donnait des coups de pied dans le bâton“.  L’avocat général conclut : “J’ai déjà jugé des actes de torture et de barbarie, mais pas de si atroces.”

La circonstance aggravante d’homophobie
Au cours de l’instruction, les accusés ont nié que l’orientation sexuelle de Bruno Wiel ait joué un rôle. Pour Me Hurel, “c’est une des questions centrales” de ces affaires. Nier l’homophobie, “c’est renvoyer Bruno Wiel à ses interrogations“. Il rappelle que les mis en examen ont déclaré vouloir le voler, mais ils savaient dès le trajet en voiture qu’il n’avait rien. Me Hurel explique que la question n’est pas de savoir si les mis en examen sont homophobes dans leur chair, mais d’établir s’ils ont commis ces faits en raison de l’orientation sexuelle de Bruno Wiel. Il expose les éléments qui selon lui le démontrent :
- Les faits ont bien été accompagnés de propos stigmatisant les homosexuels. Julien Sanchez a déclaré : “On a tous dit qu’on n’était pas des PD en le frappant“.
- Le mode de sélection des victimes dans les trois faits : elles ont toutes été abordées à l’intérieur ou aux abords d’établissements accueillant des personnes homosexuelles. Yohan Wijesinghe a déclaré : “Dès le début on a remarqué qu’il était homo.
- La méthode d’approche : la simulation de l’homosexualité, ce que Julien Sanchez a appelé “le jeu du PD“. M. Wijesinghe a déclaré : “Les autres, ils ont déjà tous des histoires d’agressions d’homosexuels.”
- Les violences commises sur Bruno Wiel : des violences inutiles, qui ne s’expliquent pas par le vol. Le bâton a été utilisé pour mimer la sodomie. En envisageant de filmer cette scène, M. Wijesinghe a montré “la volonté d’humilier un homosexuel avec un bâton dans l’anus“. Selon Antoine Soleiman, MM Sanchez et Wijesinghe ont dit après : “Mais c’est ce qu’il voulait.” L’avocat général estime donc que ‘l’homophobie est la seule lecture possible de ce dossier. Ne pas la reconnaître, c’est passer complètement à côté du sens de cette affaire.”

Repentance morale
Me Hurel estime que les accusés sont coresponsables : “Ils étaient tous autour de Bruno Wiel qui agonisait. [...] Vous avez tout vu, tout regardé, mais personne n’a rien fait pour le sauver [...] aucun n’a appelé les secours alors qu’ils étaient seuls le lendemain.” Il rappelle la chronologie des faits : le vol de Timothy H. mi juin (sans M. Wijesinghe), puis l’agression de Bruno Wiel le 19 juillet. Ils partent alors en vacances à Béziers et Cannes du 23 juillet au 3 août, et rentrent à Paris où ils vont voler Maurice T., sans M. Wijesinghe, alors que Bruno Wiel est dans le coma. “La chronologie contredit les remords qu’ils prétendent avoir eus.” Les photos prises pas les prévenus durant ces vacances ont été montrées lors du procès, “elles ne cadrent pas avec une repentance morale.

Restituer les faits dans la vie des accusés
L’avocat général explique qu’à son sens “juger, c’est donner du sens à des faits“, et qu’ “on ne devient pas criminel par le seul hasard” : “Je ne suis pas ici pour demander la peine la plus haute possible [...]. On ne juge pas des hommes sans avoir appris à les connaître, leurs parcours ne sont pas pour rien dans les faits.” Il détaille les aspects de la vie des mis en cause qui ont pu jouer un rôle. Tout d’abord, “les soucis dans le cercle familial, une constante du dossier [...] : l’absence de référent paternel.” Puis “la déscolarisation précoce“, “l’oisiveté au moment des faits“, les addictions à l’alcool et à la drogue “dont les liens avec la délinquance sont une réalité criminologique établie“, et qui “n’excusent rien mais permettent de comprendre comment les barrières de la moralité ont pu sauter“.  L’avocat général dit avoir été ému par certains éléments biographiques : “Je devrai en tenir compte au moment de requérir les peines individuelles, vous aussi au moment de les prononcer.

Les réquisitions individuelles
Me Hurel énonce alors les peines qu’il demande pour chacun des accusés. A l’encontre de Mamadou Diakité, impliqué dans le vol de Maurice T., il requiert 2 ans de prison. Puis à l’encontre de Haitem Ben Amor, qui “a tenu un rôle déterminant” dans les deux vols de Maurice T. et Timothy H., il requiert 7 ans de prison.

Au sujet de Yohan Wijesinghe, qui n’a eu de rôle que dans l’affaire Bruno Wiel, l’avocat général estime qu’il en est “l’accusé charnière“. Me Hurel expose que c’est lui qui a loué la voiture, l’a conduite, a décidé d’aller jusqu’au parc, et a été le premier à frapper, permettant ainsi “le déchaînement pulsionnel“. Il a lancé à Bruno : “On n’est pas des PD“, l’aurait déshabillé. Il a parlé d’une “petite connerie“, s’est présenté devant l’experte comme “trop gentil” et a déposé une demande de remise en liberté quelques semaines après son incarcération pour ces faits. L’avocat général requiert 15 années de réclusion criminelle.

Pour les trois suivants, impliqués dans les trois affaires, l’avocat général souligne qu’ils sont “accablés par la chronologie des faits” : “Ils n’ont pas hésité à partir en vacances deux jours après avoir agressé M. Wiel, et sont revenus à Paris pour agresser Timothy H..” Pour David Deugoué N’Gagoué, l’avocat général retient qu’il n’a fait aucune demande de remise en liberté, et qu’il semble avoir pris conscience de la gravité des faits. Il a été le plus violent sur Timothy H., le frappant à la tête. Vis-à-vis de Bruno Wiel, il a joué l’appât, “l’a martyrisé“, l’a tenu pendant que le bâton était introduit, l’a caché “pour ne lui laisser aucune chance d’être découvert rapidement“. L’avocat général ne croit pas qu’il ait réellement eut l’idée d’appeler les secours.Il requiert 18 années de réclusion criminelle.

Au sujet d’Antoine Soleiman, l’avocat général estime qu’il est “le plus intelligent et le plus retors“, et que dans ses déclarations “tout sonne faux” : son discours “est tourné vers la recherche de l’efficacité judiciaire“. Un expert a jugé sa réinsertion “aléatoire car il ne manifeste aucun regret“. L’avocat général juge sa responsabilité “prééminente“, et souligne son ascendant sur les autres mis en examen. Dans l’affaire T.H., il est arrivé avec le couteau. Dans l’affaire Wiel, “il s’est livré au déchaînement de violence et s’est abaissé aux gestes les plus vils“. Deux des accusés, MM Sanchez et Wijesinghe, ont déclaré qu’Antoine Soleiman avait donné des coups de pieds dans le bâton : pour l’avocat général, “ça ne s’invente pas“. Il requiert 20 années de réclusion criminelle.

Enfin, l’avocat général dit de Julien Sanchez qu’il est, pour lui, “le plus énigmatique“. “Rien ne joue en sa faveur.“. Il rappelle la gravité de sa participation : “Il est celui qui ira choisir un bâton dans les fourrés, celui qui enfonce ce bâton.” L’avocat général explique qu’une seule chose le retient de demander “une peine d’élimination sociale“, c’est-à-dire la réclusion criminelle à perpétuité. Il a la conviction que “Julien Sanchez est celui qui a le mieux compris l’horreur des faits commis” : “Il a des accents évidents de sincérité quand il parle des faits et de la victime.” Il relève “un début de prise de conscience, un sursaut de dignité“. “C’est la seule raison pour laquelle je m’en tiens à requérir 20 années de réclusion criminelle“, conclut-il.

A suivre : les plaidoiries de la défense

7e jour : les plaidoiries des avocats de Bruno Wiel et de SOS homophobie

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Ce mercredi 26 janvier au matin, c’est l’agression de Maurice T., effectuée par une partie des mis en cause dans l’agression de Bruno Wiel, qui est examinée. Le caractère homophobe est nié par la victime et les agresseurs, dans la mesure où Maurice T. se déclare hétérosexuel exclusif. Celui-ci, après avoir rencontré dans la boîte La Luna, rue Keller à Paris, certains membres de la bande et avoir terminé la soirée dans une boite du 10ème arrondissement en août 2006, a été victime d’un vol de matériel informatique et de ses cartes bleues à son domicile, après y avoir emmené deux de ses agresseurs. Un commissaire de police vient présenter sa version des faits, à la suite duquel l’avocat général prend la parole et, se montrant plus incisif, démonte les arguments des protagonistes. Même l’avocate de Julien Sanchez, s’adressant à son client, lui demande : “Est ce que vous pourriez dire au moins une fois quelque chose de clair ? Pourquoi est-ce si difficile de dire simplement les choses ?

On s’étonne ainsi que le couteau qui a servi à braquer Maurice T. a une lame dont la taille varie de 4 cm à 17 cm au cours de l’audience, et peut se dématérialiser en passant instantanément de la boîte à gants à l’accoudoir arrière de la voiture des accusés.  Haitem Ben Amor, qui comparaît pour cette agression, n’hésite pas à prêter les propos suivants à la victime : “Non je ne suis pas d’accord pour être volé.” Interrogés par le Président, il ressort du discours des agresseurs que leur objectif était de se faire du “fric” facilement en agressant et dépouillant des personnes fragiles, même si cela se traduit par des violences physiques pouvant conduire aux portes de la mort.

Antoine Soleiman indique à cette occasion : “Nos sorties sur Paris ne sont pas toujours crapuleuses, on vit de petits larcins, mais pas tout le temps et j’ai menti, je suis revenu sur mes déclarations.”  Comme Timothy H., Maurice T. ne se constituera pas partie civile, ce qu’il avait encore l’occasion de faire ce jour où il est convoqué comme témoin. En ce début de l’après-midi, consacré à l’audition de la victime, Maurice T. indique des propos que David Deugoué N’Gagoué aurait tenus à son égard, en parlant de ses complices : “Ils sont capable de te tuer. Ce sont des gens de Stalingrad, si tu appelles la police, ils sont capable de t’égorger.” La victime poursuit : “Je suis honteux, car j’ai fait rentrer le diable chez moi.” Puis, comme pour Bruno Wiel, des psychologues sont entendus par la cour sur les expertises qu’ils ont dressées au sujet de Timothy et Maurice.

Les plaidoiries des avocats de Bruno Wiel
Suite à l’examen des affaires de Timothy H. et Maurice T., le Président demande s’il y a des lectures à faire. L’avocate de Bruno Wiel lit des extraits de l’instruction concernant l’épisode du bâton, et, à sa suite, le Président lit la qualification des faits qui sont reprochés aux agresseurs pour les affaires Bruno Wiel et Timothy H. : vol en bande organisée avec violence ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours. Puis les plaidoiries des parties civiles sont entendues, à commencer par celle de Maître Cyril Dubois pour Bruno Wiel.

Après quelques instants, l’avocat est victime d’un malaise. Il faudra attendre qu’il reprenne ses esprits pour qu’il achève sa plaidoirie, en commençant par mettre des images sur l’agression de Bruno Wiel : “Ils ont marché sur Bruno Wiel, ils l’ont piétiné, ils l’ont brulé, ils l’ont sodomisé avec un bâton. Ils l’ont laissé comme mort, ils ont dissimulé son corps.” Il désigne les accusés comme “cette bande qui jusque, dans le box, vit avec ses codes de la cité. On attendra en vain que les accusés se comportent comme des hommes et non comme une bande. On avait l’espoir de savoir qui, on aura l’omerta et la loi du silence.” Puis, en parlant de la banlieue et précisant qu’il est lui-même issu de cette banlieue : “Nous n’avons pas ici le produit de la banlieue, nous avons ici ce que la banlieue produit de pire. Il leur faut du business pour gagner facilement de l’argent, le leur ce sont les cartes bancaires. A chaque fois des victimes ciblées : des homosexuels car on n’aime pas trop les homosexuels. Il n’y a aucun hasard : Bruno Wiel, Timothy H. et Maurice T. ont été délibérément choisis.“  Maître Dubois termine sa plaidoirie en rappelant que Bruno Wiel a eu le courage d’affronter leur regard pendant le procès, ce qui n’a pas été le cas de ses agresseurs.

Maître Maltet poursuit la défense de Bruno Wiel, et commence sa plaidoirie sur la notion d’ITT, pour rappeler que le nombre colossal attribué à Bruno : 31. Elle évacue également la notion de hasard dans les actes des quatre agresseurs, indiquant qu’il y a de leur part préméditation :”On ne va pas par hasard dans le Marais quand on veut faire la fête et que l’on se dit hétérosexuel. Il y a beaucoup d’autres quartiers festifs à Paris.” Elle s’étonne également que les personnes abordées soient homosexuelles, ou perçues comme tel. Ce n’est pas non plus un hasard. A trois reprises, les agresseurs renouvellent le même scénario. Puis elle détaille avec des mots crus le calvaire de Bruno Wiel et l’horreur qu’ils lui ont fait vivre. “Il y a la claque, et ça craque.” Elle interpelle les accusés : “Jusqu’où vont vos jeux ? Jusqu’à la mort. Il n’y a pas de hasard dans vos comportements, il n’y a pas non plus de remords. Vous avez fait un deuxième choix devant les Assises : celui du choix des copains et pas de la victime. Vos phrases, vos mots ont été travaillés, il n’y a dans vos propos aucune sincérité.

Parlant de Bruno Wiel, elle résume : “Il n’est pas en vie à cause de vous qui l’avez laissé pour mort dans le parc des Lilas. Il est en vie grâce à un exhibitionniste. Maintenant et pendant le restant de ses jours, il va vivre dans l’angoisse que ces souvenirs effacés ne lui reviennent. Le Bruno d’avant, c’était une passion : la littérature. Le Bruno d’aujourd’hui, c’est une passion brisée car incapable de lire et de se concentrer. C’est aussi une maladie neurologique qui fait qu’il n’a pas conscience de son état.” Les têtes des accusés sont plongées sous le guichet de leur box, ne laissent voir que le sommet  des crânes.

La plaidoirie de l’avocate de SOS homophobie
Pour SOS homophobie, la plaidoirie de Maître Caroline Mécary a un double fil conducteur : le choix et les faits, en nommant à chaque fois la personne liée à ces faits. Elle rappelle ainsi qu’à chaque moment, les agresseurs avaient la possibilité d’arrêter, et que pourtant ils ont choisi en toute connaissance de cause d’aller jusqu’au bout de leurs “actes ignobles” : “Ils ont choisi le lieu : les portes du Marais. Ils ont choisi de boire. Ils ont choisi de dépouiller les victimes. Ils ont choisi de répondre avec des pluies de coups de pieds et de poings. Ils ont choisi d’effacer les empreintes comme ceux qui tuent. Ils ont choisi la barbarie gratuite face à des hommes différents, différents parce qu’ils sont homosexuels ou perçus comme tels. Ils ont choisi de recommencer une fois, deux fois, trois fois. Ils ont choisi de faire croire qu’ils étaient gays. Ils auraient pu laisser Bruno Wiel en chemin dans Paris, ils avaient le choix, ils savaient qu’il n’avait pas de carte bancaire dans son pantalon ou sous son t-shirt. Non. Ils ont fait le choix du parc à Ivry. Ils ont fait des choix terribles dans ce parc : cogner, plusieurs minutes, une éternité. Ils avaient la possibilité d’arrêter de fracasser la tête de Bruno Wiel quand il suppliait d’arrêter. Non. Ils ont choisi de continuer. Ils avaient la possibilité d’arrêter. Non. Ils se sont acharnés sur un homme à terre et l’ont laissé pour mort. Chaque coup, chaque insulte homophobe est un choix.”

Caroline Mécary poursuit en s’adressant directement aux agresseurs : “Il faut que ce que je vous dis, vous l’entendiez. Ce n’est pas la peine de plonger vos têtes dans vos mains, il faut que vous l’entendiez avec des mots crus et pas avec vos mots éthérés et édulcorés. Que reste-t-il dans la bouche des agresseurs ? De petits mots anodins : ‘on a fait une petite connerie’, ‘vous savez quand ca part en couille’, ‘il y a eu des dommages collatéraux’… Le pire du pire, c’est de taper à coup de pied dans le bâton enfoncé dans l’anus de Bruno Wiel.” Et elle continue sur les choix conscients fait par les agresseurs contre le corps traumatisé de Bruno Wiel : “Ils ont choisi de déplacer le corps comme on déplace un cadavre. Ils ont choisi de donner une deuxième mort symbolique à Bruno Wiel en brûlant sa carte d’identité et ses vêtements. Ils ont choisi de massacrer son visage, signe de l’individualité et de l’identité, par haine des homosexuels. Ils ont fait le choix de le laisser mort. Ils ont fait le choix d’organiser leur défense.

Puis, ouvrant son réquisitoire sur le viol, elle accentue son propos : “Ils ont fait le choix du viol, parce qu’enfoncer un bâton dans l’anus, c’est un viol. Il faut redonner du sens aux mots. Dans cette affaire, la police a fait un travail remarquable, les juges ont fait un travail remarquable, l’audience d’assises a permis un débat complet. Mais comment cela s’appelle-t-il, ce qu’a subi au plus profond de sa chair Bruno Wiel ? Cela, Mesdames et Messieurs les membres du jury, c’est un viol homophobe. C’est parce qu’il est homosexuel que Bruno Wiel a été sodomisé, a subi des sévices sexuels, a été victime d”actes de barbaries. Dans ce procès, on ne parle pas de la ‘Chose’, on ne la nomme pas, d’ailleurs on n’a pas retenu le qualificatif de viol. Or qu’est ce qu’introduire un bâton dans l’anus, lui faire subir des mouvements de va-et-vient, de le ressortir couvert de sang et de recommencer, si ce n’est un viol ? Vous voyez, Mesdames et messieurs les membres du jury, il y a encore du chemin à parcourir pour que soient pris en compte les crimes homophobes. Et c’est ce que vous allez devoir juger : un crime homophobe. SOS homophobie se porte partie civile pour que les hommes et les femmes victimes de crimes homophobes et qui ne peuvent se défendre parce qu’ils et elles ont peur, parce qu’ils et elles ont honte, parce qu’ils et elles n’osent pas le faire. Des hommes et des femmes qui préfèrent le silence qui pèse sur ces crimes. En tant que juré-e-s, vous avez une responsabilité importante dans l’arrêt que vous allez rendre. Il faut que Bruno Wiel entende qu’il a été victime d’un viol homophobe. Il faut que les 3 millions d’hommes et de femmes de ce pays qui ont peur de ces prédateurs qui utilisent la faiblesse entendent que les actes de barbarie sont intolérables en France. Qu’ils sont une atteinte à la dignité humaine. Votre arrêt est très important car il est attendu. Il est nécessaire, il est impératif pour tous les agresseurs d’homosexuel-le-s que votre arrêt soit un coup d’arrêt à la violence homophobe.”

Caroline Mécary termine sa plaidoirie en rendant hommage publiquement à Bruno Wiel pour le courage dont il a fait preuve face à ces agresseurs : “Bruno Wiel est un homme digne et debout. En rendant justice à Bruno Wiel, vous rendrez justice à tous les hommes et les femmes qui ont été victimes d’actes homophobes.”

A suivre : les réquisitions de l’avocat général et les plaidoiries de la défense.

6e jour : “Son homosexualité a contribué au déchaînement de violence”

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Le procès reprend ce mardi par l’audition d’experts. Certains présents, d’autres excusés, se sera le président de la cour d’assises qui lira leurs dépositions.

Pour débuter la journée, un expert biologiste vient présenter l’examen toxicologique effectué sur Bruno Wiel. La question posée est de savoir si au moment de l’agression, Bruno était sous l’emprise de l’alcool, comme l’on expliqué à plusieurs reprises ses agresseurs, et de la drogue. Les examens sont négatifs. Suivent les conséquences physiques et neurologiques subies par Bruno Wiel suite à son agression : séquelles neurologiques et thoraciques, grande fatigabilité, troubles de la parole, troubles de la mémoire, modification du caractère, troubles mnésiques, troubles neurocognitifs… Quatre ans et demi après l’agression, Bruno Wiel n’est toujours pas en état de reprendre une activité professionnelle et est toujours sous curatelle de sa mère.

Bruno parle de sa vie après l’accident
Le président lit ensuite le rapport de l’expert psychiatre – absent – établit deux ans après les faits, dans lequel il présente le contexte familial et effectue une analyse de la personnalité de Bruno Wiel suite à son agression. Suite à la lecture de cet examen, Bruno prend la parole : “J’ai un tel détachement par rapport à ce qui est présenté, que j’ai l’impression que ce n’est pas moi qui ait vécu cette histoire [...] Je ne sais pas où j’ai trouvé la force de survivre, ce n’est pas possible que je sois encore vivant. [...] J’ai une souffrance psychique de n’être maintenant simplement perçu comme un homosexuel agressé.” Et il termine en disant : “Mon petit frère ne m’abandonnera jamais.“  Puis il s’adresse aux accusés : “Comment peut-on faire subir cela à un être humain, je n’arrive pas à comprendre comment ils ont pu me faire cela. [...] Je ne saurai jamais la vérité, car les accusés changent de position chaque jour.” Et se tourne vers sa mère : “Ma mère m’a élevé deux fois, j’étais redevenu un enfant.

Son avocate, Me Maltet, lui demande alors comment il occupe son temps. La réponse est claire : “Je suis complètement déstructuré dans mon emploi du temps. Je me lève à n’importe quelle heure, je mange n’importe quand, je me couche à n’importe quelle heure. Ma seule activité, ce sont mes séances de rééducation chez l’orthophoniste, je passe mon temps à regarder la télévision, je n’ai plus de vie. Je ne sais pas de quoi sera fait mon avenir, j’avance étape par étape.” Il ajoute : “Mes séquelles physiques font que je ne peux plus courir.” Et se tourne vers le Président : “Essayez d’imaginer ce que c’est de ne plus pouvoir courir.”

Le témoignage de Matthieu, le petit frère de Bruno Wiel
Le président souhaite ensuite entendre le témoignage de Matthieu, son frère cadet qui est assis à ses côtés depuis le début du procès. Visiblement très ému, Matthieu raconte d’abord l’angoisse de l’absence de son frère pendant deux jours, puis l’annonce que Bruno est à l’hôpital et qu’il faut y aller pour le reconnaître. Un traumatisme, pour ce jeune homme qui a alors 18 ans. Les médecins ne sont pas d’accord pour que Matthieu voie son frère dans l’état dans lequel il se trouve. “Ils avaient peur de ma réaction“, dit-il, la voix remplie d’émotion. Et il raconte le choc que représente pour lui son frère plongé dans le coma, l’intubation, les incertitudes des médecins, l’engagement du pronostic vital. “Au réveil de Bruno, j’étais tellement heureux qu’il ne soit pas mort, mais quand vous découvrez quelqu’un au regard fixe, sans même que ses yeux vous suivent, c’est comme un deuxième coup de bâton. C’est pire que tout.”

Puis Matthieu raconte les sept mois d’hospitalisation, de rééducation, de souffrance, la dépendance pour les actes simples de la vie courante : boire, manger, etc.  Matthieu Wiel finit par s’adresser à Antoine Soleiman, Julien Sanchez, David Deugoue N’Gagoue et Yohan Wijesinghe, qui jamais ne le regarderont : “Je vous demande de vous lever. Aujourd’hui j’ai une vraie question. La semaine dernière vous nous avez dit que vous alliez nous dire comment, et pourquoi…  Je sais que quatre ans et demi, c’est long. Mais aujourd’hui je veux savoir ce qu’il s’est passé, comment ça s’est passé, pour qu’on puisse se reconstruire, mon frère, moi, ma famille. Je veux la vérité.”  Cette “vérité”, personne ne la connaîtra probablement jamais, tant les témoignages des accusés sont flous, confus, approximatifs, en contradiction avec les déclarations faites lors de l’instruction.

“Son homosexualité a contribué au déchaînement de violence”
Elément important, ce mardi matin : Antoine Soleiman est le premier des quatre accusés à reconnaître que l’homosexualité n’était pas étrangère à l’agression. “On a profité du fait qu’il soit homosexuel pour profiter de lui, le voler ; son homosexualité est un fait qui a contribué à au déchaînement de violence.” Et Antoine Soleiman, termine en disant à propos de Bruno Wiel : “Il pourra nous cracher à la gueule, il aura le droit, j’ai l’impression d’être une merde, une petite merde, comment ai-je pu en arriver là ?“  A une question du Président, Julien Sanchez indique à son tour : “L’acte que j’ai commis peut être qualifié d’homophobe“, avant d’ajouter : “Oui, on était fier d’avoir tabassé un mec.

L’après midi est consacrée à une affaire similaire, mettant en cause trois des accusés pour l’affaire Bruno Wiel, ainsi que deux autres hommes. La victime, Timothy H – gay irlando-américain -, agressée violement à son domicile parisien par ces cinq personnes qui lui occasionnent 31 jours d’ITT, ne souhaite toujours pas se porter partie civile, comme elle l’avait indiqué le premier jour du procès. Tous les avocats et le Président leur font reconnaître que leurs actes de violence n’étaient justifiés en aucune façon, puisque Timothy ne pouvait se défendre seul contre cinq personnes.

5ème jour de procès : les faits

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Après une première semaine consacrée à la personnalité des agresseurs de Bruno Wiel, Maurice T. et Timothy H., la cour consacre la deuxième semaine du procès aux faits. L’audience a oscillé toute la journée entre auditions de témoins et versions des agresseurs.

François P., agent de police
Chaque témoin appelé à la barre a, dans un premier temps, la liberté de s’exprimer librement sur l’affaire, sans question, avant que le président, puis la cour, les parties civiles, l’avocat général et enfin la défense ne lui posent des questions. L’agent de police à la brigade de sûreté de Vitry-sur-Seine au moment des faits, François P., est le premier témoin auditionné de la journée. Dès que le président lui donne la parole, il raconte très précisément, sans hésitation, comment il a découvert le corps de Bruno Wiel le vendredi 21 juillet : “Je suis requis au parc des Lilas pour la découverte d’un homme vivant nu, au visage tuméfié et au corps couvert d’ecchymoses, découvert par l’agent du parc. Quand j’arrive à 13 heures, le Samu a déjà transporté le corps pour lui apporter les premiers soins, son pronostic vital étant engagé. Les objets – jean, chaussures… – sont trempés, ce qui indique que le corps est là depuis au moins 18 heures, puisque la dernière averse remonte à la veille au soir.” L’objectif de l’enquête, dès lors, est de remonter le temps.

L’instruction reconstitue les heures précédant l’agression : le mercredi 19 juillet au soir, Bruno dîne chez sa tante avec son meilleur ami, Albert B. Ils vont ensuite tous trois au Cargo, un bar à Châtelet, dans le centre de Paris. A 1h20, Bruno, qui a oublié son téléphone portable chez lui, est le dernier des trois à vouloir rester, les deux autres rentrent chez eux. Bruno va ensuite au Banana Café, dont il serait parti vers 5 heures du matin. Le videur du Banana Café l’aurait vu accompagné de deux personnes à la sortie. Le jeudi soir, sa tante et son meilleur ami n’ayant pas de nouvelles vont signaler à la police sa disparition. Le lendemain matin, l’agent du parc des Lilas se rend dans le sous-bois du parc des Lilas à la recherche d’un exhibitionniste qui aurait agressé une femme. Il découvre Bruno.

L’échange entre le policier et le président de la cour continue. Ensemble, ils commentent les photographies du dossier projetées sur des écrans, qui représentent d’une part le sous-bois dans lequel Bruno a été retrouvé (”la végétation est dense ; à l’extérieur du sous-bois, on ne voit rien“), d’autre part le corps de Bruno à son arrivée à l’hôpital. Silence dans la salle. L’huissier fait défiler un à un les clichés révélant les cicatrices, plaies, hématomes et ecchymoses qui recouvrent son corps, inanimé. Bruno tourne la tête pour ne pas voir l’écran. A la fin de l’audition de l’agent de police, son avocate ne pose qu’une question : “Si l’agent du parc n’avait pas cherché l’exhibitionniste, aurait-il trouvé Bruno ?” L’agent de police est catégorique : “Non.”

Philippe N., commandant de police
Chef de la police judiciaire, chargé de l’enquête, Philippe N. est le deuxième témoin auditionné. C’est notamment lui et son équipe qui ont interrogé les proches de Bruno au moment des faits. “Faute de pistes, le travail dans un premier temps était de connaître la victime.” D’après les témoignages de son entourage, le commandant décrit Bruno comme “quelqu’un sans histoire [...] qui quitte rarement Paris [...] et qui assume complètement son homosexualité“.

Mi-août, un mois après l’agression, les multiples appels à témoignage et les informations recueillies par la mise en place d’un numéro vert spécialement pour cette affaire conduisent les policiers à une voiture, louée par un certain Yohan Wijesinghe. Julien Sanchez et Antoine Karim Soleiman, amis de Yohan, sont également interpellés. L’activation de puces par leurs téléphones dans la nuit du 19 au 20 juillet concordent avec le déroulement des faits tel qu’ils apparaissent dans les multiples auditions et témoignages déjà recueillis. Les trois hommes reconnaissent les faits, mais nient le caractère homophobe. A ce moment-là, David Deugoué N’Gagoué n’a pas encore été identifié, et les trois mis en cause ne donnent pas son nom mais évoquent bien un quatrième homme prénommé “Maël”, ce qui se révèlera être le pseudonyme de David Deugoué N’Gagoué. “Tous les trois ont plus ou moins rapidement reconnu leur implication, chacun apportant néanmoins un certain nombre de nuances et désignant les trois autres protagonistes“, poursuit le commandant de police. Le quatrième se présentera spontanément à la police en février 2007, six mois après.

Leurs auditions permettent de connaître le déroulement de la soirée de leur point de vue : ils quittent Thiais, dans le Val-de-Marne, aux alentours de 23 heures, circulent dans différents arrondissements de Paris, et finissent la nuit à Châtelet. Ils y rencontrent Bruno, qu’ils décrivent comme alcoolisé, et l’emmènent avec lui dans l’espoir de le dépouiller. Les témoignages des accusés divergent alors sur les raisons de leur rencontre et le déroulement précis des faits. Ce qui est sûr, c’est que Bruno n’a pas d’argent, ce dont se rendent très rapidement compte les quatre hommes. Ils l’emmènent néanmoins au parc des Lilas (”on va délirer un peu“), où Bruno sera alors sauvagement agressé. “Tu voulais nous baiser, on va te baiser.”

“Une soirée qui avait commencé comme tant d’autres”
Maurad M., 39 ans, est l’agent de parc qui a signalé à la police la découverte de Bruno. Il est auditionné pendant 10 minutes, avant que le président du jury n’interroge un à un les accusés sur leur soirée avant la rencontre avec Bruno Wiel. Julien Sanchez parle d’une “balade” (”on erre dans Paris, on va d’arrondissement en arrondissement“), et indique qu’ils ne sont allés dans aucun bar ni discothèque ce soir-là. Yohan Wijesinghe, qui conduit la voiture, explique qu’à 4 heures du matin, David Deugoué N’Gagoué lui aurait demandé de s’arrêter pour sortir de la voiture et serait revenu quelques minutes plus tard avec Bruno, ce que nie l’intéressé. Les quatre hommes reconnaissent avoir bu (”il y avait deux-trois bouteilles au début de la soirée dans la voiture, elles étaient toutes vides à la fin“), mais leurs versions divergent. Antoine Karim Soleiman, lui, indique que “la soirée avait commencé comme tant d’autres“.

Après le déjeuner, de nouveaux témoins sont auditionnés : Alexandre L., jeune homme avec qui Bruno aurait flirté le soir des faits au Banana Café – les deux sont repartis chacun de son côté -, qui déclare que Bruno avait un peu bu mais “pas au point d’être complètement ivre” : “il savait ce qu’il faisait.” Sa tante, ensuite, est entendue par la cour. Dès les premiers mots, elle s’effondre en larmes, et s’adresse aux accusés : “Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il vous a fait, Bruno ?” Elle raconte le choc de la découverte, la thérapie que sa famille a dû suivre suite aux événements (”ça n’arrive pas qu’aux autres ; et quand ça vous arrive, c’est horrible.”), la difficulté de voir son neveu et parrain de sa fille, qu’elle décrit comme “sérieux” et “cultivé“, “ne pas savoir où est sa bouche, ne pas pouvoir bouger sa main.” Elle rappelle qu’il a fallu sept mois de rééducation à Bruno pour reprendre le contrôle de son corps. Elle est catégorique : “Bruno ne se laisse pas aborder facilement, et il n’a pas pu monter dans une voiture avec des inconnus.” Derrière elle, Bruno essuie également quelques larmes.

Bruno pour la première fois à la barre
Suite aux déclarations de sa tante, Bruno est appelé à la barre. “Vous n’imaginez pas tout ce que ça a déclenché dans ma famille, cette agression.” Cinq secondes de silence, il reprend : “Avant tout ça, j’avais une vie dont tout jeune de 25 ans pouvait rêver. Et maintenant, je suis vivant, je marche et je peux parler. Je n’ai aucun souvenir, et dieu merci, de ce que j’ai subi.” Il dit qu’il n’est “pas déprimé“, et qu’il “se protège avec une certaine distance quant aux événements.” Pour Bruno, les déclarations des accusés n’ont pas de sens : “Nous sommes face à de splendides comédiens. On parle de moi. Je sais qui je suis.”

A 15h30, le président auditionne à nouveau les accusés sur les faits. Julien Sanchez ne peut pas dire “pourquoi Bruno est monté dans la voiture“. Il y avait pourtant du monde sur la place du Châtelet : “pourquoi Bruno Wiel serait-il allé vers eux en particulier, et pas d’autres ?“, lui demande le président. L’accusé bredouille. Silence. Me Maltet enchaîne : “Pourquoi n’avez-vous pas arrêté le véhicule et n’avez-vous pas fait descendre M. Wiel quand vous vous êtes rendus compte qu’il n’avait pas d’argent ?” L’accusé évoque un trouble de mémoire. Silence. “Et vous dites que vous avez tâté les poches de son blouson pour savoir s’il avait de l’argent. Mais Bruno Wiel était en t-shirt, ce soir-là.” Silence.

“Une blague de mauvais goût”
David Deugoué N’Gagoué est plus explicite : “On a feint l’homosexualité pour obtenir sa carte bleue. Bruno a résisté un peu pour monter dans la voiture, mais pas très longtemps.” L’accusé aurait voulu le faire descendre à Bastille, où ils seraient passés en voiture, se rendant compte qu’il n’avait pas d’argent sur lui, mais Yohan Wijesinghe aurait proposé de l’emmener au parc des Lilas “pour délirer un peu“. L’idée, à ce moment-là, n’est pas d’agresser physiquement Bruno mais de le déposer au parc et de le laisser en plan. Pourquoi ? “On appelle ça une blague de mauvais goût“, répond l’accusé.

Yohan Wijesinghe nie le fait d’avoir su, quand ils étaient dans la voiture, que Bruno n’avait pas d’argent sur lui. Il nie également le fait qu’ils soient passés à Bastille en voiture (”ça nous aurait fait faire un détour“). Il dit voir Bruno en train de toucher David à l’arrière de la voiture, et ressent du “dégoût“. Certains éléments des discours des accusés sont contradictoires entre eux, et même entre ce qu’ils disent ce lundi et leurs déclarations de vendredi, trois jours auparavant. Antoine Soleiman aurait ainsi vu Bruno Wiel enlever son t-shirt à l’arrière de la voiture, ce que Julien Sanchez et David Deugoué N’Gagoué, à ses côtés, démentent. Antoine Soleiman indique à de nombreuses reprises qu’il avait bu beaucoup d’alcool, qu’il était malade, et n’a que des souvenirs extrêmement flous et éparses de la soirée. Me Maltet l’interroge : “Vous étiez très alcoolisé, mais vous avez pu aller chercher Julien et David quand ils étaient avec Bruno, passer un coup de fil à Yohan qui attendait dans la voiture, et retrouver le véhicule ?” L’avocate de l’accusé demande à son client de ne pas “se diluer dans un magma.” Les faits restent flous.

La journée se finit par l’audition de l’ami de Bruno qui était à ses côtés jusqu’à 1h30 du matin au Cargo, qui dit de lui qu’il était “peureux, ne prenait jamais le métro seul, et ne sortait pas de Paris intra-muros“. Puis sont entendus à la barre les deux experts médicaux qui ont suivi Bruno Wiel juste après l’agression.

A suivre : la suite des faits, et l’audition de Bruno Wiel.

4e jour du procès : les agresseurs donnent leur version des faits

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

Suite du 4e jour
Le président appelle chacun des prévenus à donner, en déclaration préliminaire, sa version des faits. Suite aux traumatismes qu’il a subis cette nuit-là, Bruno Wiel n’a lui aucune mémoire de ce qui s’est passé. Selon eux, M. Wiel, lui-même également alcoolisé, les aurait suivis volontairement dans leur voiture, espérant passer un bon moment.

Julien Sanchez
Premier appelé à s’exprimer, Julien Sanchez reconnaît les faits. Il exprime des regrets, des remords. Il explique la rencontre de Bruno à Paris, “une rencontre sans arrière-pensée, presque amicale“, et leur parcours jusqu’au parc. Le président lui demande de préciser sa participation : “Des coups de pied, debout, à terre. A la tête. Des pieds à la tête. M. Wiel était à terre.” Il poursuit en sanglotant : “J’ai fait un acte horrible… J’ai mis un bâton dans son orifice… Ca m’a fait un choc… Je suis reparti à la voiture… On est rentrés [...] J’ai honte. Je pense être le plus impliqué, le plus violent [...] Je ne peux pas expliquer. Ca me pèse plus que la détention.” Il continue de sangloter, et restera courbé sur les genoux jusqu’à la fin de l’audience.

Yohan Wijesinghe
Il conduisait la voiture, il est allé vers ce parc alors qu’il était question de chercher un hôtel. Sur place, “Bruno est venu vers moi en ouvrant sa braguette, je l’ai giflé. Je voulais juste récupérer sa carte bleue.” Il répète qu’il a voulu séparer ses amis, “ils n’ont pas écouté” : “M. Wiel était à terre, nu. J’ai vu les coups de poing, de pieds, les balayettes.” Il a rejoint sa voiture, ses amis sont arrivés 2-3 minutes après, et ils sont repartis. Le lendemain, ils ont brûlé la carte d’identité et le tee-shirt de Bruno, restés dans la voiture.

Antoine Karim Soleiman
Arrivé au parc, “alcoolisé“, il dit avoir vomi en sortant de la voiture, David l’a rejoint. “Il était question de délester M. Wiel, David avait vu qu’il  n’avait rien dans les poches, que faire ?” Ils entendent alors une claque et rejoignent le groupe. Il a  alors vu M. Wiel, paniqué, s’approcher de lui, il l’a repoussé, lui a donné des coups : “M. Wiel voulait des relations sexuelles, c’est monté crescendo, je ne peux pas expliquer, c’est la stupidité, suivre le mouvement… [...] M. Wiel s’est retrouvé au sol. J’ai été écarté, les coups ont continué… Il était dénudé, recroquevillé, il saignait du visage… Yohan et Julien étaient partis, David voulait le déplacer, j’ai refusé… David l’a déplacé pour qu’il ne soit pas exposé, on a rejoint les autres. [...] Je ne saurais pas expliquer ces atrocités, comment ça a pu arriver.” Il exprime regret et honte, et dit espèrer que Bruno Wiel saura trouver la force de lui pardonner.

David Deugoué N’Gagoué
On a participé plutôt que séparé… On était tous frustrés, en colère… M. Wiel a subi la haine que nous avions… C’est malheureux, c’était pas prémédité.” Il dit comprendre maintenant pourquoi Yohan a réagi par une gifle : “C’est à cause de son passé familial.” Il poursuit : “On était éméchés, M. Wiel aussi. Il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, et nous aussi. On lui aurait jamais parlé à jeûn vu qu’il était homo.“  Le président lui demande de préciser ses actes dans le parc : “Je le vois à terre, je tape, je tape, je tape.” Puis il a déplacé Bruno dans le sous-bois. “J’avais l’intention d’appeler les secours, mais j’avais plus de batterie. Je voulais le faire en rentrant, mais je me suis assoupi. Le lendemain je pensais pas qu’il était dans un état tragique, je pensais qu’il était rentré. Nous sommes la cause de ce traumatisme, on va assumer.”

Cette dernière heure d’audience s’est déroulée dans un silence total. Au cours de cette première audition sur les faits, aucun des prévenus n’a évoqué les brûlures par cigarette qui ont été infligées à Bruno Wiel.  L’examen détaillé de l’enchaînement des faits et des responsabilités de chacun débute ce lundi 24.

A suivre : L’examen des faits.

4e jour du procès : audition des experts, psychologues et psychiatre

Chaque jour du 18 au 28 janvier, SOS homophobie tient le journal du procès des quatre agresseurs de Bruno Wiel.

La quatrième journée du procès, vendredi 21 janvier, a été essentiellement consacrée à l’audition des experts, psychologues et psychiatre, qui ont examiné les prévenus lors de leur détention. Puis chaque prévenu a été invité, pour la première fois, à donner sa version des faits.

Les expertises psychologique et psychiatrique
Les experts ont été appelés à la barre afin de présenter oralement leurs rapports et répondre aux questions de toutes les parties. Les expertises psychologiques ont été conduites en juin et août 2007, soit un an après les faits. Elles ont pour but d’éclairer la cour sur la personnalité des prévenus, en aucun cas de se prononcer sur leur culpabilité. Les prévenus, qui n’étaient pas satisfaits du portrait dressé d’eux à l’issue de cette expertise, ont demandé une contre-expertise, qui sera réalisée un an après par une autre experte, psychologue et psychanalyste. D’entrée de jeu, l’experte, psychologue et criminologue, explique que les quatre prévenus lui ont tous précisé que l’orientation sexuelle de Bruno Wiel n’avait pas eu de rôle dans les faits. Il se sont tous présentés comme hétérosexuels exclusifs. A l’exception de M. Wijesinghe, ils ont tous déclaré avoir des problèmes d’alcool et de drogue (cannabis) au moment des faits.

Yohan Wijesinghe
Examiné un an après les faits, il a déclaré qu’il n’avait “rien à voir avec cette histoire“, qu’il n’était que le conducteur, qu’il avait “essayé de le protéger” mais n’avait “pas réussi à les séparer“. Il n’a alors manifesté ni regret ni sentiment de culpabilité. L’experte explique que les éléments qui ont pu faciliter les actes jugés sont l’alcool, l’effet de groupe, et la fragilité de la victime, qui nourrit l’agressivité. L’avocate de SOS homophobie lui demande quel sens donner au fait d’introduire un bâton dans l’anus d’une personne. L’experte explique qu’une agression sexuelle peut avoir deux motivations: la recherche du plaisir, ou être utilisée comme arme : elle s’inscrit alors dans un comportement d’agressivité. “Le viol est le summum de la satisfaction dans la relation de domination, dans la volonté de contraindre et de salir“, déclare-t-elle.  Lors de la contre-expertise, 10 mois plus tard, Yohan Wijesinghe ne dira plus que “c’était une petite connerie“. L’experte relève un problème d’introspection, car il se présente comme “trop gentil, calme, posé“. Elle note elle aussi un manque d’empathie vis-à-vis de Bruno, et ne sait pas si l’évolution de Yohan entre les deux expertises est réelle ou utilitaire.

Antoine Karim Soleiman
L’experte le décrit “à l’aise, riant, minimisant son rôle” : “J’ai presque rien fait“, lui a-t-il dit. Elle l’a trouvé “immature, très sûr de lui, il joue l’homme fort, blasé, il ne présente ni regrets ni remords, la victime l’indiffère, il n’a pas de sentiment de culpabilité.” Me Mécary, avocate de SOS homophobie, lui demande de confirmer une mention de son rapport d’expertise : “Il peut mentir en toute sérénité.” L’experte confirme. M. Soleiman demande alors la parole pour expliquer qu’il est incarcéré depuis 54 mois, qu’il n’est plus le même, qu’il a fait un travail sur lui et a mûri. Lors de la contre-expertise, un an et demi plus tard, il dira avoir beaucoup évolué, regretter et avoir des remords. Il explique qu’il ne se sentait pas homophobe, et qu’il a pris conscience de ses  “erreurs“. Il reconnaît qu’il n’a pas tenté de protéger un homme à terre. L’experte estime que le risque de récidive viendrait de la consommation d’alcool ou de drogue.

Julien Sanchez
Un an après, M. Sanchez a reconnu devant l’experte la totalité des faits. Il montre des émotions, exprime honte et regrets. L’experte le décrit comme immature, en recherche affective et ayant des problèmes identitaires. Il lui déclare : “c’est moi qui ai fait le pire, aidé par Yohan. Je lui ai mis le bâton.” Il ne comprend pas comment les choses ont pu en arriver là, et se dit apaisé d’avoir tout dit au juge.

David Deugoué N’Gagoué
L’experte a été intriguée par le “double” que David s’est créé, Maël, et auquel il attribue ses mauvaises actions. Il reconnaît sa participation, sa responsabilité, manifeste des regrets et présente une estime de soi “effondrée“. L’experte relève sa fragilité affective, elle l’estime mature et capable d’autocritique.

Les rapports d’expertise psychiatrique

L’expertise psychiatrique a elle pour but de déterminer :
- si le prévenu souffre d’une pathologie mentale au moment de l’examen ;
- s’il était ou non pleinement responsable de ses actes au moment des faits ;
- s’il est accessible à une sanction pénale, c’est-à-dire s’il peut en comprendre le sens.
Selon l’expert, aucun des quatre prévenus ne souffrait d’une pathologie mentale, ils étaient tous pleinement responsables, ils étaient tous accessibles à une sanction pénale. Près de deux ans après les faits, l’expert a constaté chez Yohan Wijesinghe “un discours superficiel vis-à-vis de la victime“.

A suivre : la version des faits des agresseurs