Joie d’offrir, plaisir de recevoir [Je vis toujours des soirées parisiennes (2)]

À peine arrivé dans une soirée parisienne, notre héros s’est fait déposséder de son champagne par le téton sauvage qui l’a sauvagement agressé. Délesté de Pépère & Planplan, ses Rossinante & Dulcinée à lui, il se retrouve avec une seule arme : sa Chateldon, au moment même où il doit faire face, désespérément seul, à un ennemi autrement plus redoutable qu’une diva du maquillage, ou un nombril en fureur : un soupirant à délaisser & éconduire au plus vite. Son charme légendaire est, désormais, devenu son meilleur ennemi.

Oignons au Marché des Lices. André Lage FreitasIl s’appelait Pierre-Emmanuel, me dit-il tout de suite (pour préserver son anonymat, nous l’appellerons cependant Pierre-Emme). Toujours très « Nadine », je réussis à réprimer le haut-le-corps que provoquait sa vision & lui crachais mon prénom. Nadinissime en tous points, je décidais même d’adopter une attitude plus positive & courtoise. Me répétant afin de m’en convaincre que « l’amour est aveugle » ; je me fis la réflexion que Pierre-Emme était en fait un peu borgne. Comme « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois », je me demandais si somme toute, Pierre-Emme n’était pas le roi de l’amour & destiné, donc, à régner sur mon cœur. Un second examen de son physique m’a vite convaincu du contraire.

Son corps avait certes les proportions menues qui me plaisent d’ordinaire. Il était presque grand ; il avait la taille fine & des bras minces. Il avait même le joli teint délicat des porcelaines anglaises – un teint que ne venait pas gâcher, comme trop souvent chez les hommes de son âge, une acné galopante. Hélas, c’étaient là les seules qualités qu’il partageait avec les mannequins du Vogue Hommes, ou de L’Oréal, qui sont mes références. Je pensais à Pablo & me dit, qu’entre lui & Pierre-Emme, l’écart était décidément trop grand. Nous passerons par charité sur son front trop bombé, sur son regard torve dont nous avons déjà trop parlé, & sur ce nez trop large & bien dévié qui, à lui seul, expliquait sans doute pourquoi son œil gauche s’était perdu sur le côté : il contournait manifestement l’obstacle.

Mais surtout, Pierre-Emme avait le menton fuyant. Ce n’est rien de le dire : on a du mal à se représenter l’étendue du désastre à moins, peut-être, de penser à la retraite de Russie, & ses cohortes d’hommes en déroute : son menton c’était la débâcle ; une absence. Un seul menton vous manque & le visage est dépeuplé me dis-je (sauf si vous êtes Édouard Balladur, bien sûr, car il vous en reste quelques-uns en réserve – mais, lecteur aimé, êtes-vous Édouard Balladur ?). L’homme avait certes le menton-mou mais il était entreprenant, & parlait en continu pour maintenir une illusion de contact. Je le laissais déblatérer en l’écoutant à peine & je parcourais la salle du regard. Je vis au loin ma Moussaka d’amour qui, pour capter mon attention, cherchait tous les moyens de me montrer à quel point elle m’ignorait. J’aperçus aussi la porte de la chambre-vestiaire qui se fermait quand Pépère & Planplan furent rejoints par les deux seuls hétéros venus se perdre dans cette soirée. Notre hôte, quant à lui, passait en gambadant entre les groupes de convives désorientés, auxquels il montrait (en hurlant « & tu l’as vu ? & tu l’as vu ? ») diverses parties plus ou moins érogènes de son anatomie : joie d’offrir sans doute, mais plaisir de recevoir ? J’en doute.

Le monologue de Pierre-Emme continuait en bruit de fonds ; variant les tons j’acquiesçais ici ou là et finis par éructer deux ou trois « grave ! », pour montrer que moi aussi, je peux parler comme un ancien jeune. Pierre-Emme lut malheureusement dans ces marques d’approbation (que je voulais, pourtant, distantes) le signe de la communion de nos esprits. Il résolut de s’en saisir & de déclencher la communion de nos corps. Se hissant sur la pointe de ses petits pieds, il leva son visage vers moi & me tendit ses lèvres entrouvertes en essayant d’attraper les miennes. C’était difficile : son nez m’arrivait au niveau du cou. Il donnait l’impression d’un enfant de chœur attendant que je lui donne une hostie. Au lieu de me pencher & lui rendre son baiser, je me saisis d’un morceau de pain qui traînait pour le lui fourrer dans la bouche. J’aurais aimé dire que j’ai lu de la déception voire de la fureur dans son regard – mais lequel ? Celui de droite ou celui de gauche ? Je ne sais pas lire en stéréo.

Jeannot, notre Rhianna du samedi soir, nous observait jalousement depuis quelques minutes. Il bondit & se faufila entre Pierre-Emme & moi, rendant tout contact heureusement impossible : « & bien, tu ne me présentes pas ? Pour une fois que tu parles à un beau jeune homme ! Tu ne peux pas le garder entièrement pour toi. » Aussitôt les présentations faites, je m’éclipsai. Je parlais à la nymphomane de la soirée, une asiate hystérique qui, comme à son habitude, palpait les entrejambes de tous les hommes : comme une vieille dame à Maubert le samedi matin, elle comparait les produits & faisait son marché pour la fin de la nuit. Cette « insatiable » avait du mal à comprendre que comme beaucoup d’hommes ce soir, je ne portais aucun intérêt à ses fruits à elles, fussent-ils défendus, & très généreusement étalés sous tous les regards. Elle présentait cependant l’avantage d’être placée stratégiquement, près de la chambre-vestiaire. À travers la porte, j’essayais d’entendre ce que Pépère & Planplan pouvaient bien y faire. Après plusieurs minutes à tendre l’oreille en vain & quand les palpations de Madame Butterfly se firent trop insistantes, au point d’entraîner en moi une réaction inattendue par son ampleur, je me résolus d’entrer.

Combinant les plaisirs, nos quatre amis, qu’avaient rejoints un ou deux autres anonymes, se livraient à la fellation & à la sodomie : deux interprétations très différentes mais bien plus réjouissantes de notre dicton du jour, plaisir d’offrir & joie de recevoir. D’une œillade aguicheuse, & d’un regard flatteur vers mon entre-jambe qui n’avait pas encore dégonflée, les « hétéros » m’invitèrent à les rejoindre mais j’avais peur que, dans cette joyeuse assemblée, je sois un peu comme l’oignon dans une soupe : cet ingrédient qu’on ajoute à la fin & qui ne plaît pas à tout le monde. Je déclinai poliment d’un sourire & ressortis immédiatement, mon manteau à la main.

Ma Moussaka d’amour s’était mise en travers de mon chemin, mais me tournait presque le dos – tout en m’observant discrètement par-dessus son épaule. Je l’esquivais habilement. Je découvris aussitôt que Jean & Pierre-Emme avaient fait quelques progrès & entamé un rapprochement stratégique. L’ai-je assez dit ? Jean n’est pas un premier prix de beauté : les traits de son visage sont aiguisés comme des couperets – & ce soir-là, même son maquillage à la truelle ne parvenait pas à les adoucir. Son menton à lui, c’était la fuite en avant. Comme les seins de la Reine d’Angleterre, il rentrait dans une pièce quelques secondes avant son propriétaire.

Notre hôte bordelais fit à nouveau irruption & déclina avec force deux nouvelles versions de son obsession du soir : « & tu l’as vu mon testicouille ? » (c’est sans doute une expression girondine) « & tu l’as vue ma rondelle ? » L’offre étant loin d’être alléchante, dans tous les sens du terme, je décidai qu’il était vraiment temps de partir. Un dernier regard en arrière me permit de constater que chez les homos, qui se ressemble s’assemble effectivement : Jean était en train d’embrasser Pierre-Emme & leurs mentons s’emboîtaient comme dans un puzzle, ou une sculpture cubiste.

2 commentaires

Tombé sur elle (ta dernière entrée, biensur, pas ma raison ma tour eiffel!), je me suis lu toutes les autres d’une traite!
Je suis immediatament devenu fan incondicionnel, du style, des références, et de l’humour! En somme, je kiffe.
J’espère lire très bientôt la suite des aventures de notre (et oui, je me l’approprie éfrontément) héros!
Merci!

Écrit par Luc le 2 novembre 2012 à 13:35

Merci pour ces compliments, Luc. & milles bravos pour ton goût, qui est très sûr.

Écrit par lavoyelle le 3 novembre 2012 à 4:08

Réagissez