Dans ce sixième épisode de ses aventures, notre héros qui a (par deux fois !) affronté la Petite Chose & en a triomphé, notre héros qui s’est battu contre des consultants dans la perfide Albion & qui, au crépuscule dans le Marais, a subi la terrible épreuve de l’homme qui disparaissait, notre héros, donc, commence aujourd’hui un voyage qui s’annonce sans retour, une descente aux enfers : notre héros va à la Scream Party…
Je savais que je n’aurais pas dû aller à la Scream. J’en étais sûr : ce n’était pas pour moi. Évidemment, j’étais trop habillé. Pour commencer, j’étais habillé & dans une soirée pareille, c’est déjà beaucoup trop. J’ai pourtant vécu mes plus belles heures au Gibus quand, au milieu des années 90, j’allais y écouter Pulp, the House of Love ou Suede, coiffé & habillé comme un Brett Anderson au petit pied, une longue mèche de cheveux me fendant le visage, et le blouson de cuir tellement serré qu’on aurait dit une chemise. Samedi, j’ai à peine reconnu l’endroit. Sauf au moment de payer, quand je me suis posé la même question qu’à chaque fois : « cela vaut-il le coût ? combien faudrait-il d’entrées pour me payer un costume Lanvin ? » (toi que la question taraude, lecteur aimé : à peu près 80).
Regrettant déjà cette dépense somptuaire, je gravis quelques marches, pour monter dans la courette qu’avec un certain degré d’optimisme (ou de sens commercial), on appelle ici « terrasse ». Puis, je pénétrai les entrailles de la bête. Tout en bas d’un escalier au mur sanglant, au lieu de la foule mince et stylée qui se rend aux concerts de rock indé, il y avait abondance de torses nus, de pectoraux que trop d’heures passées à la gym avaient développés hors de toute proportion humaine, d’abdominaux en saillies (quand ils devraient être en retrait), des poils & de la sueur comme s’il en pleuvait – ce qui semblait (hélas) être bien le cas. Comme l’aurait dit Chirac : « si vous ajoutez à cela le bruit & l’odeur », une mauvaise techno hurlant dans des enceintes qui crachotent, et la transpiration qui imprégnait tout, j’eus un instant l’impression de m’être trompé d’endroit & d’avoir atterri dans le Rocher aux Singes du zoo de Vincennes (renseignements pris, c’était impossible car il était fermé pour travaux) ou pire : à Vauxhall.
Jean – je n’étais pas venu seul – m’a convaincu qu’un verre me mettrait de meilleur humeur & m’a traîné jusqu’au bar. Le serveur était un latino-américain autrefois musclé, qui rentrait son ventre tant bien que mal (mais plutôt mal que bien) & exhibait des seins en gant de toilette me rappelant la dernière femme que j’avais touchée (heureusement, c’était au siècle dernier). Je détournai mes yeux de cette vision d’horreur & demandai à notre bonnet-A : « Vous avez de la Chateldon ? Non ? Alors un verre d’eau ». La consommation n’était pas incluse, & les soldes étant dans quelques mois seulement, j’avais décidé d’économiser.
Entre-temps, mon Jeannot, qui semblait étrangement dans son élément, s’était à moitié dévêtu. Son ventre faisait un petit bourrelet par-dessus son jean & cachait sa ceinture. Avec une énergie que je ne comprendrai jamais, surtout en ces circonstances, il but sa pinte d’un trait & m’entraîna dans ce qui devait se révéler le deuxième cercle de l’enfer : les toilettes. (Il faut toujours citer Dante : personne ne l’a lu, mais tout le monde comprend les références, donc cela fait cultivé – un peu comme Proust, en fait. Un cumulard peut même aller jusqu’à dire : « finalement, Dante c’est assez proustien » voire « en fait, Proust, c’est dantesque » – ce qui n’est d’ailleurs pas faux, puisque ça ne veut rien dire.)
Dans la queue pour les toilettes, où s’exhalaient mon ennui & des odeurs d’urine, gros-Jean prit langue avec quatre quadra quasi quasimodesques : si mal musclés qu’ils en étaient presque bossus. Je détournai le regard quelques instants pour cacher mon effroi & penser aux sylphes diaphanes qui devaient hanter les Souffleurs à cette heure. Nos quatre monstres en profitèrent pour disparaître. Quelques minutes d’enquête plus tard, je les découvrais dans une cabine. La forme créant la fonction, ils utilisaient le sexe long et dur de Jeanneton pour un usage alternatif visant à les stimuler. Mêlant l’utile à l’agréable, le troisième l’engloutit même tout entier. Ce que fit le quatrième, (larirette, larirette) n’est pas dit dans la chanson : effrayé, j’avais déjà fui. J’atterris au troisième cercle de l’enfer, dans un de ces lieux où le soleil est silencieux & qu’on appelle, me dit-on, backroom, à la recherche de Pépère & Planplan, un couple d’amis qui s’y étaient engouffrés dès leur arrivée au Gibus. Je ne les voyais pas.
Des silhouettes s’agitaient sans autre bruit que des grognements (peine, plaisir ou peur) ; on distinguait à peine des corps qui se dénudaient & d’autres déjà dévêtus qui, comme à Canary Bay, se dépensaient en « jeux fripons » ou en se faisant « des choses bizarres », que la morale doit certainement réprouver (mais encore faut-il avoir une morale : ce n’est pas mon cas). Plusieurs mains se sont glissées sur moi. C’était presque excitant : la nuit tous les chats sont gris, et les homos sont jolis. J’étais usr le point de me laisser aller quand j’ai réalisé que leur sueur pouvait tâcher mon Missoni, & que l’homme à ma droite – que dans un moment d’optimisme littéralement aveugle, j’avais imaginé jeune & beau – risquait de se laisser emporter par la fougue qu’il déployait contre ma jambe & souiller d’une tâche à la Monica Lewinsky mon jean A.P.C., un jean brut que, comme il se doit, j’évitais religieusement de mouiller, pour qu’il ne se délave pas.
J’ai cédé à la tentation de protéger mes vêtements & retrouvé en un instant la voie de la raison qui m’amenait à quitter le Gibus. J’ai sauté dans un taxi pour le Silencio. C’était la soirée de clôture de la Fashion Week. J’y avais plus ma place.
- Par lavoyelle |
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3 commentaires
Beau billet, et joliment troussé.
Et quelle modestie, vous n’avez jamais lu le bouquin “où le soleil est silencieux” ? Vraiment ?
Je ne sais trop à quel cercle vous me vouerez en apprenant que j’ai lavé mes jeans bruts APC, en cycle main, certes, mais bon…
Bravo. Tout le jeu est là, dans la prétérition : il y a peut-être des références à saisir, malgré le déni de références. Il doit y en avoir d’autres (plus évidentes : Autour de Madame Swann ; Nom de Pays : le Pays ; Nom de Pays : le Nom…), mais ce serait vraiment cuistre de ma part de les mettre en avant (nouvelle prétérition ; & mettre en avant les prétéritions, c’est doublement plus cuistre).
Je suis content que le style vous plaise & très sensible à ce compliment. Rendez-vous le 19 pour le billet suivant (puis le 29, puis le 9, puis le 19, puis le 29 puis le 9, si tout va bien).
[...] intrépide héros se repose de ses précédentes aventures dantesques, proustiennes & rabelaisiennes. Il vit ce soir, une soirée [...]