Autour de Pablo

Ma vie n’a pas toujours été ainsi ; elle ne se résume pas à une succession d’aventures grotesques, décousues, & si peu concluantes, qu’elles sont sans aujourd’hui avant même d’avoir eu le temps d’être sans lendemain. J’ai été aimé (si, si – j’en suis presque sûr). J’ai aimé aussi (enfin, je crois). J’ai vécu de belles choses. Dans ma jeunesse. Il y a bien longtemps. Quand la plupart d’entre vous n’était pas nés.

Je me souviendrai toujours de ma rencontre avec Pablo, l’homme qui reste aujourd’hui encore l’amour de ma vie. C’était à Cambridge, en Angleterre, un 4 novembre. J’avais géré mon argent d’une façon que dans le monde de la finance on appelle pudiquement « innovante » – c’est-à-dire hasardeuse, ou comme dirait un altermondialiste (probablement sans trop savoir ce que cela veut dire, mais moins non plus, après tout) : « inique ». Cet épisode me destinait sans aucun doute à la carrière qui m’attendrait plus tard dans la City de Londres – mais c’est une autre histoire, sans aucun intérêt. En attendant, il me restait 10 livres pour finir le mois & toute occasion de manger gratuitement était bonne à saisir, même un dîner offert par le réseau homosexuel du MacBainsey Consulting Group.

La mort dans l’âme, je me suis donc rendu à Brown’s, le restaurant le plus tape-à-l’oeil de la ville, une chaîne qui ferait passer Flunch pour un sommet de la gastronomie moléculaire. Si, à l’anglaise, la nourriture laissait à désirer, le décor était en revanche, toujours à l’anglaise, soigné dans les moindres détails – au point d’être terriblement vulgaire. Avec les fauteuils en cuir, les tables en bois, les lumières tamisées & les huits tons de marron qui recouvraient les murs & les meubles, le décorateur avait sans doute cherché à lui donner l’air d’un gentleman club anglais. On y avait plutôt l’impression de manger du pâté pour chiens sur le décor de Dallas. C’est un peu cela le Brown’s de Cambridge : une niche géante au luxe tout texan.

On dirait presque Brown’s Cambridge

Pour pallier les désagréments que l’on peut attendre d’un dîner offert par une boîte de consulting, j’avais tout prévu, notamment un stock de pastilles à la menthe : le consultant a trop souvent l’haleine fétide. Travaille-t-il tellement qu’il n’a plus le temps de se laver les dents ? Je ne veux pas savoir. Quand cet être (qui, souvenons-nous en, fut un temps presque humain) parle, il remonte de ses profondeurs (que j’espère insondables) une odeur qui n’est pas sans rappeler celle qui vous saisit (d’effroi) quand s’ouvre la porte de toilettes chimiques bouchées, dans un camping  à la Grande Motte. Enfin, j’imagine. Pour les vacances, je vais plutôt à Saint-Tropez. Ou à Portofino. L’Île de Ré souvent. Les Hamptons ou Buzios parfois. Pas à la Grosse Motte, & nulle part où l’on utilise des toilettes chimiques, évidemment.

Pour contrer l’ennui émanant nécessairement des créatures mornes & cendreuses que je m’apprêtais à rencontrer, j’avais prévu mieux encore que des pastilles Vichy. Ce soir-là, j’étais l’homme Dior ; dans ma tête, en tout cas. Avec mes 500 grammes de surpoids & les vêtements dépareillés, pas forcément à ma taille, que j’avais achetés dans des dépôt-vente (causant au passage cette ruine momentanée dont je vous parlais), je ressemblais plus vraisemblablement au pire cauchemar d’Hedi Slimane, une publicité vivante contre, plutôt que pour, la mode qu’il dessinait & la maison qu’il dirigeait alors. Qu’importe ! J’étais heureux comme peut l’être un Slimaniaque, surtout s’il est un peu malvoyant.

En entrant dans cette masse marronnasse que la charité chrétienne nous pousse à appeler tout de même un restaurant, je repérais tout de suite un groupe d’humanoïdes pâlots & vêtus pareillement d’un polyester grisâtre. Une armée de costumes Marks & Spencer… tout est dit : c’était Eux, forcément Eux. Je me suis senti comme la proverbiale gazelle (qui, je le sens bien, commence à vous lasser) : la fashion queen que je suis fut prise par l’angoisse en pénétrant dans la niche du consultant. Me disant que cela valait toujours mieux qu’être pris par un consultant en pénétrant dans la masse maronnasse d’un autre, j’ai rassemblé mes forces. Je me suis approché d’eux, l’air résolu & le port altier. Après tout, j’étais l’homme Dior, j’avais des devoirs.

MacBainley avait manifestement choisi ses homos les plus laids pour les envoyer au devant des jeunes pousses fragiles que nous étions, afin de nous convaincre de les rejoindre. De la part d’une entreprise qui se targue de dispenser des conseils en stratégie, c’était plutôt étrange. Mais dans la masse de ces visages informes qui s’affaisent en doubles ou en triples mentons, parmi tous ces bedauds bedonnants, brillait un diamant. Moi.

Il y avait aussi Pablo. Je l’avais à peine remarqué, lui n’avait d’yeux que pour moi, l’homme Dior. J’adore.

4 commentaires

Merci pour votre humour et votre style (Dior, of course !)

Écrit par patriq le 27 septembre 2012 à 10:23

« Le style est l’homme même, comme dirait Buffon » (le naturaliste, pas le gardien de la Squadra Azzura – quoique…) Je prends donc cela comme un compliment pour toute ma personne & en suis d’autant plus flatté.

Écrit par lavoyelle le 1 octobre 2012 à 15:37

[...] qui a (par deux fois !) affronté la Petite Chose & en a triomphé, notre héros qui s’est battu contre des consultants dans la perfide Albion & qui, au crépuscule dans le Marais, a subi la terrible épreuve de l’homme qui [...]

[...] intrépide héros se repose de ses précédentes aventures dantesques, proustiennes & rabelaisiennes. Il vit ce soir, une soirée [...]

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