J’étais peinard, j’étais « trankil », comme disent les ados aujourd’hui (du moins, ceux qui fréquentent les sites de rencontre je n’en connais évidemment pas d’autres). Je venais de finir de lire L’Équipe à l’Open Café, provocation inutile & d’autant plus savoureuse. L’âme fortifiée par cette rébellion virile contre la bien-pensance de mes congénères homosexualistes, j’avais le cœur léger. Je bondissais donc (toujours « trankil », d’ailleurs) dans la rue des Archives. L’Équipe toujours à la main, je me voyais moins comme la gazelle de Confucius (quittant, soulagée, le territoire du crocodile) que comme un triple sauteur gagnant l’or aux Jeux Olympiques. Les crânes rasés qui semblent vivre jour & nuit sur le trottoir du Cox voyaient sans doute une folle-couture se dandinant dans un pantalon rouge trop serré à l’entrejambe, mais c’est une autre histoire.

J’entrais à l’Uniprix pour y acheter la salade à 215 kcalories qui me sert d’unique repas chaque jour. Après tout, c’est toujours Fashion Week quelque part dans ce bas monde & nul ne peut être surpris en flagrant délit de surpoids à cette période cruciale, fût-ce à Kaboul – où l’on n’ira évidemment jamais. De derrière un rayon, tel le lion du proverbe africain, se jetant sur la gazelle qui pénètre son territoire, surgit une petite chose fragile : un Anglais. C’était un petit être séduisant – malgré les dents (anglaises aussi, hélas). Reprenant mes esprits après le choc de cette rencontre inattendue, je me dis qu’entre le crocodile et le lion, le territoire de chasse de la gazelle ne devait pas être bien grand, sauf si Confucius n’était pas africain, ce qui expliquerait bien des choses évidemment. Je me promis d’éclaircir ce point sur Wikipedia un jour ou l’autre – mais plutôt l’autre de préférence. (Note pour moi-même : vérifier aussi ce que peut bien chasser la gazelle. Le bulot ?) Ouvrant grand les yeux, je dévisageais le lutin d’outre-manche qui durant ces longues minutes de réflexion philosopho-zoologique continuait de me faire face. Il me dévorait des yeux (un lion, vous dis-je). Comme à Patricia Kass (ou quelque chose comme ça), il me dit que je suis hot, qu’il n’attendait que moi. « Quoi ? Tu attendais l’amour à l’Uniprix ? » Apparemment, j’étais tout ce dont il rêvait (on me le dit souvent, surtout avant l’amour). Il veut même être mon boyfriend (ça ne m’arrive jamais, surtout après l’amour). J’ai beau protester que nous ne nous connaissons pas, que « je ne suis pas celle que vous croyez », il ne me quitte pas &, tel un chien fidèle, me suit à la trace dans le Marais.
Dix minutes plus tard (après un crochet par l’Okawa pour donner un sandwich à ses amis anglais qui feraient mieux de manger plus sainement pour se défaire de leur surcharge pondérale : c’est forcément Fashion Week quelque part vous dis-je), nous échangeons des baisers fougueux & désordonnés dans le square un peu pourri qui est en face du Cud. Il embrasse maladroitement. Je demande donc son âge. 20 ans ! (Dans ma grande sagesse, j’eusse dû m’en douter). Il travaille à la réception dans un camping entre Soissons et Compiègne. Il parle mal français mais adore la France. Il était vraiment prêt à tout pour venir en France, même travailler en Picardie. C’est dire. C’est là que sans raison apparente, le nain britannique détend d’une main l’élastique de son short vert pastel & se met à faire l’hélicoptère avec son (tout) petit pénis (tout) rose. Nous sommes toujours dans la rue. C’en est trop. Je le ramène illico à l’Okawa pour le remettre à ses amis qui – surprise ! – parlent avec Moïse…
Pour le lecteur qui n’a pas encore lu les épisodes que je n’ai pas encore écrits, Moïse est un Argentin sexy qui est chef dans un restaurant. Deux heures après l’avoir rencontré, il m’écrivait le plus sérieusement du monde que je lui manquais déjà. Vingt-quatre heures plus tard, je le rencontrais par hasard au plus mauvais moment, lors d’une discussion difficile avec celui que nous appellerons, par pudeur, Ma Moussaka d’Amour. J’essayais alors de comprendre où nous en étions tous les deux. Manifestement pas très loin, et d’autant plus loin du but que les attentions que me témoignait Moïse firent croire à la Moussaka que je me désintéressais d’elle. Ce matin-même, après plusieurs jours à échanger par textos & plusieurs nuits à faire l’amour, Moïse m’avait dit qu’il ne fallait plus qu’on se voit car il se remettait avec son ex. Moïse, en somme, c’est le mec lourdingue – celui qui tombe toujours au mauvais moment.
Ma vie de pédé étant décidément trop compliquée, je décide de lâcher là mon anglais prépubère ; j’évite Moïse, et je rentre chez moi en pensant sincèrement à me faire moine – bouddhiste ou pas d’ailleurs – pour réfléchir aux mystères essentiels de la vie : les tropismes comparés de la gazelle confucéenne et du Moïse argentin.
- Par lavoyelle |
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4 commentaires
Merci pour le style de ce texte : distrayant et rafraichissant.
Merci teadolls. Je viens seulement de voir ton message. Pardon pour le délai.
[...] ce cinquième épisode de ses aventures, notre héros (car c’en est un), retrouve une connaissance… et montre son vrai visage (pas bien [...]
[...] intrépide héros se repose de ses précédentes aventures dantesques, proustiennes & rabelaisiennes. Il vit ce soir, une soirée [...]