J’avais mis mon jean le plus moulant, un pull immense & habillé ainsi, je me faisais l’effet d’un crypto-hipster. C’était limite ridicule : j’étais donc fin prêt pour aller aux Souffleurs, le bar « queer » (« gay » c’est tellement vieux jeu !) qui serait l’autre face du Marais.
Sur place, gros succès. On me demande deux fois si mon pull « c’est du Missoni ? ». « Oui, chéri. Ma vie est fabuleuse. » Un beau brun échange plusieurs regards timides, qu’accompagnent un sourire à chaque fois moins discret. Troisième échange sur mon pull, toujours du Missoni – mais cette fois c’est un fashionisto moustachu qui est en train de draguer ouvertement mon beau brun. Je réponds vaguement à Mr Fashion (qui se révèle vendeur chez Nike…). J’en profite surtout pour entamer la conversation avec le beau brun qui, très vite, se fait tactile. Très tactile.
Vexé & tenant à le faire savoir, Mr Nike-à-moustache m’applaudit d’avoir réussi si vite là où il galérait depuis une heure. Le bôbrun prend peur & le prétexte de devoir retrouver ses amis pour s’éclipser – mais promet de revenir. « Il est trop beau pour revenir », me dit le Nikiste, sentencieux comme un moine bouddhiste. Je réussis heureusement assez vite à lâcher ce dalaï-lama de la drague homosexuelle & à rejoindre Bôbrun qui était sorti. Je cock-bloque à nouveau un plouc qui draguait pareillement mon bôbrun & qui s’en va dépité. Le bôbrun me remercie de l’avoir sauvé par deux fois, & nous partons ensemble au Duplex, le bar des folles-intellos.
La conversation se poursuit sur le chemin, puis dans le bar. Le bôbrun est étudiant en art à Beauvais (si, si). Il a un nom breton imprononçable où le w abonde. Il sort (forcément) d’une longue relation amoureuse dont il n’arrive pas à se détacher. Sincère, je lui parle de ma relation avec Pablo ; cynique, je fais passer le message que pour mettre fin à une longue relation, la meilleure solution c’est de rebondir avec un autre. Ma psychologie de bas étage & mon message (pourtant peu subtil) passent, & passent bien : les contacts physiques s’intensifient. Il me caresse la main, mêle ses doigts au mien, prend ma cuisse en étau entre les siennes. Il me dit qu’il ne m’embrassera pas ici car son ex (qu’il appelle désormais son copain) compte trop pour lui. Beau joueur, je cesse tout contact & je lui dis que je comprends. Comme prévu, après quelques secondes à peine, il reprend & intensifie le contact.
Quand nous sommes joue contre joue & que le dénouement ne fait plus aucun doute pour personne, j’hésite un instant. Il me demande de lui garder son tabouret pendant qu’il va aux toilettes. Je m’exécute. J’attends. J’envoie un texto à contretemps : quand il devrait en toute logique revenir. Il n’est toujours pas là, j’envoie un deuxième texto. Le temps se fait long. Pour ne pas me disperser, je refroidis plusieurs mecs qui me chauffent & qui me plaisaient pourtant bien. Un barbu sexy qui parle de cinéma avec ses amis revient à la charge. Pour couper court, je le complimente sur son polo & lui en demande la marque. Réponse évasive, regard fuyant : il est mortellement vexé. Confondre une folle-ciné avec une folle-couture, c’est se faire un ennemi pour la vie… Il m’écrase en silence de tout son mépris d’intello de café du commerce & se remet à énumérer les noms de réalisateurs obscurs & ennuyeux avec ses amis. Mission accomplie.
Et là, je me rends compte que trois quarts d’heure ont passé, que le bôbrun aurait dû revenir depuis longtemps. En somme, je me suis fait planter un lapin par quelqu’un avec qui je n’avais pas même pas de rendez-vous… Le bonze à moustache, l’adorateur de la déesse Nikê, le Confucius des bars obscurs avait raison : un peu comme la gazelle sur le territoire du crocodile, « l’homme beau ne revient pas. »
Sous le choc, je pars à la dérive dans le Marais. Passant devant une glace, je me découvre un cheveu blanc, le premier. Avec mon jean trop serré & mon pull trop large, je me dis que j’ai plus le look de Jane Birkin à 60 ans qu’autre chose… Intense déprime.
Heureusement, je suis en Missoni, & cette pensée suffit à me dire que finalement, la soirée est réussie.
- Par lavoyelle |
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4 commentaires
Passionnant j’aime beaucoup
Merci beaucoup, Lowiic ! Content que ça te plaise.
J’aime bien cet article.
Tu as une jolie plume, je lirai la suite de tes tribulations avec enthousiasme
Merci Alex. À bientôt donc. Et pardon pour le délai dans la réponse à ton commentaire !