
Vous n’imaginiez tout de même pas que j’allais dévoiler, pour vous, les preuves de mes désamours?
Vous n’imaginiez tout de même pas que j’allais, avec l’impudeur des pauvres, étaler à vos yeux condescendants, les multiples plaies dont je nourris, depuis… depuis le jardin jusqu’ici, secret, qui cerne ma jolie maison? Utiliser les mots qu’il faut pour vous émouvoir? Faire de l’émouvant comme on fait du soap-opéra à la télé? Geindre, gémir, tordre ces robustes et viriles mains qui tirent leur douceur de n’avoir jamais pu caresser un autre corps que le mien?
Dans ce jardin, poussent à l’envi d’étranges fleurs aux couleurs flamboyantes. Chaque juillet y ramène des fruits d’un exotisme étonnant. Mais prenez garde! Ce ne sont que fleurs vénéneuses du regret. Fruits bientôt blets, bientôt pourrissants, de n’être jamais cueillis. Le lourd soleil de juillet, puis d’août, n’apporte rien d’autre à ces fleurs et ces fruits qu’un goût amer, qu’un parfum de mort. Cimetière. Nécropole de mes amours ratés… Fleurs du regret. De la tromperie. De la veulerie. Mensonge. Cruauté. Mépris. Sadisme. Mensonge. Mensonge. Toujours mensonge… Quel splendide et terrible parterre que je ne cultive pas, que je ne désherbe pas, comme si j’allais le laisser m’envahir et me noyer peu à peu… Masochisme? Peut-être… Volonté de me laisser engloutir par cette floraison? sûrement!

Mais, si je n’avais fini par accepter ces fleurs et ces fruits dont l’image et le parfum délétère hantent mes jours, et plus encore mes nuits, si j’avais, avec l’habituelle virilité, avec l’habituel courage qui sont miens, tenté, ne serait-ce qu’une fois, de lutter contre leur envahissement, tenté de les prendre à bras le corps, que serais-je devenu? Il n’y avait, pour survivre, et survivre à peu près joyeusement tant d’années, qu’une seule solution: accepter.
Ma plus belle histoire d’amour, c’est celle que je ne vivrai jamais.
Et pourtant, regardez mes photographies. Prises par moi-même, elles sont bien maladroites, je le sais. Mais vous y verrez le portrait d’un homme de 73 ans. Un homme qu’on ne saurait donc qualifier de franchement laid. De franchement repoussant, puisque, à cet âge que l’on qualifie un peu vite, d’âge mûr, il est encore bien loin d’être laid… Alors, imaginez-le à 20, 30 ou 40 ans… Danseur sur la scène de l’Opéra de Nice, gymnaste en sa salle d’Avignon… Si à 73 ans, il peut encore se dévoiler à ce point athlétique, comment donc pouvait-il être si repoussant à 20 ans, que déjà, à cet âge, on n’ait pas su lui accorder, ne serait-ce que l’ombre d’un amour durable?

“Monsieur le Bourreau, monsieur le bourreau, je vous en prie, rien qu’un instant! Juste un petit instant!” Pauvre du Barry!
Il m’en fallait pourtant bien peu! Un instant.. rien qu’un instant. Mais un instant de véritable amour… Et s’il n’y avait eu qu’un corps solide à offrir! Mais il y avait, et il y a toujours, un cerveau à toute épreuve. Il y avait un courage, ce courage des timides, ce courage des couards qui se savent couards et l’avouent très simplement. Un humour ravageur seulement tempéré par une immense révolte contre l’injustice et le mal que l’homme fait aux autres hommes, aux femmes, aux enfants, à la Planète. Un goût immodéré pour toutes les musiques, pour tout ce par quoi l’humanité a su s’élever, dès ses âges les plus tendres, au-dessus de la bête: le sourire et l’art.
Si vous imaginez que j’en demeure aigri et que j’en ai tiré de la haine pour ceux qui n’ont pas cru devoir s’arrêter un peu pour m’aimer, vous vous trompez. J’ai seulement bien du mépris pour moi-même. Du mépris de n’avoir pas compris, que, pour être aimé, il ne suffisait pas de posséder un beau corps sain et viril. Un mental aimant, généreux, prêt à tout pardonner. Prêt à ne jamais brimer. À ne jamais imposer ses idées propres. Prêt à donner, donner. Bien au contraire, j’aurais dû admettre que, pour connaître l’amour, il fallait ne songer qu’à prendre, prendre. Hautainement prendre. Hautainement repousser. Paraître lointain. Sembler mystérieux, inatteignable.Ne donner son amour qu’au compte-gouttes, le bien doser comme un garde-malade sait le faire si bien.
J’ai mal agi. Je n’ai pas calculé ou mal calculé. Je ne savais même pas qu’il fallait calculer. Trop. Comment ai-je pu, à ce point manquer de discernement? Peut-on être aussi naïf et aussi stupide?
Ai-je été assez émouvant?
Jean-Louis Sternis-Koster
- Par TÊTU |
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3 commentaires
Bravo pour ton texte. Il est très dur. Mais il est magnifique. Si tu n’écris pas déjà, alors tu dois écrire. Vite.
Magnifique texte, histoire, tranche de vie… chapeau !
Je pense que celui-ci avait lui aussi sa place dans la version papier.
Mes respects à l’auteur