Drôle de stress pour une rencontre

machineàecrireJe m’appelle Yves Dereims, je suis enseignant formateur en langue vivante. J’ai publié des travaux en rapport avec mon métier, et cela fait quelques temps que je me suis lancé dans l’aventure de la fiction, qui m’attire de plus en plus. Je trouve palpitant d’imaginer des histoires à partir de moments de vie que l’on me raconte ou que je vis moi-même, dans des lieux existants ou fictifs, et de les peupler de personnages imaginés à partir de rencontres… que celles-ci soient réelles, ou totalement imaginaires…Qu’en pensez-vous?

J’aurais dû traverser.

* * *

Dans la salle de cinéma, je lisais un bouquin en attendant que le film commence. Plus bas, sur ma droite, le mur était orné d’un faux grand vitrail rétro-éclairé de toutes les couleurs, de la taille d’un immense miroir.

Il était arrivé quelques minutes après moi. J’avais tout de suite accroché. Il était brun, les yeux noirs, les cheveux un peu ébouriffés, mais la nuque suffisamment dégagée pour que d’emblée cela me donne envie de nicher mon visage dans le creux de son épaule.

Il avait choisi un fauteuil à deux rangées de moi, un peu sur ma gauche, à l’opposé du vitrail dont les couleurs se reflétaient subtilement sur sa chemise blanche. Il avait enlevé sa veste, son écharpe et sa sacoche, les avait posés sur le siège à côté de lui, et ça l’avait obligé à se tourner légèrement vers moi. Nos regards s’étaient croisés, et tout de suite, il m’avait fait un sourire. Et moi aussi. Un peu timidement.

Je n’osais pas le regarder franchement. Lui arrivait-il de tourner son visage vers moi ? Je tentais bien par moment de percevoir son profil, l’air de rien, mais sans succès. N’y tenant plus, je finis tout de même par risquer un coup d’œil ; juste à ce moment-là, il détourna rapidement la tête pour se replonger dans le journal qu’il feuilletait.

C’était inattendu. Ça aurait été trop beau !

Son regard était intense, profond : je fus pris d’un tremblement nerveux. Il y avait peut-être enfin l’espoir d’une rencontre ? Une boule se noua dans mon ventre. L’adrénaline, certains appellent ça ! Ça les stimule ! … On verra bien.

Le noir se fit dans la salle, et le film commença. Nuit d’ivresse printanière. Le titre ne traduisait guère le drame que les trois personnages allaient traverser. Dans l’obscurité, j’essayai de discerner les mouvements de sa tête : lui arrivait-il de quitter l’écran des yeux ? Mais je finis par me laisser absorber par le film, somme toute la raison initiale de ma présence dans ce cinéma : l’histoire relatait le tragique destin d’un homme marié, tombé passionnément amoureux d’un autre homme dans la Chine contemporaine. L’histoire d’amour qui démarrait m’enveloppa de son apparence de bonheur, ce ne fut qu’éphémère.

Quoi qu’il en soit, bien que nous fussions happés par le film, je sentis dans l’obscurité de la salle, une fois, peut-être deux, son visage tourné dans ma direction, son regard par-dessus son épaule. Je me mis à penser à ce qui allait se passer après la fin du film. Rien ! Comme d’habitude.

Les lumières se rallumèrent doucement. Nous restâmes assis jusqu’à la fin du générique. Il faudrait que j’ose un coup d’œil dans sa direction. Impossible ! J’avais particulièrement envie d’aller aux toilettes, mais je ne voulais pas qu’il croie à une invite de ma part ; ou que je m’imagine l’y retrouver. Je voulais qu’on se parle, qu’on fasse connaissance, que ça se passe autrement.

Quand il s’était installé à sa place, mon homme avait dans la main une petite bouteille d’eau à laquelle il ne cessait de s’abreuver ; il aurait lui aussi sans doute envie de passer aux toilettes. Le générique se finissant, je n’attendis pas plus longtemps : il me fallait le devancer si je ne voulais pas non plus qu’il croie que je le suivais pour l’y rejoindre. Sans un regard, je me levai, les jambes branlantes, mon cœur battant à toute berzingue.

Il faut que je l’ignore. D’un bond je filai dans l’allée. Je passai devant le vitrail. 90° à droite ! Hop, je grimpe les deux trois marches, puis virage à gauche, et me voilà dans l’exigu couloir menant aux toilettes. Le sang m’est monté au visage ! Je pense à lui. Je ne l’ai même pas effleuré des yeux ! Peut-être qu’il sera là, attendant à l’extérieur que j’en sorte. On sera obligé de se frôler l’un contre l’autre, le passage est tellement étroit ! Il ne faut pas qu’il parte sans m’attendre.

Mon pipi n’en finissait pas ! Avais-je donc tant bu d’eau avant de venir ? Il va croire qu’il m’a laissé indifférent et s’en aller… Je quittai les toilettes et je me retrouvai à nouveau dans la salle de cinéma : les nouveaux spectateurs étaient rentrés et s’étaient –déjà !- confortablement installés. Je pressai le pas. Vite ! Le couloir, les marches, le hall, la porte ! Enfin dehors ! La lumière du soleil traversait des nuages dispersés. C’était la fin de l’après-midi. Le trottoir était trempé. La ruelle, plongée dans l’ombre portée des immeubles, descendait vers la rue des Ecoles. J’espérais, bêtement pensais-je, qu’il serait toujours là, sans avoir l’air de m’attendre : prenant son temps, feignant de regarder une affiche, des photos, consultant le journal du cinéma… que sais-je ? Mais après avoir lâché la porte du cinéma derrière moi, je regardai en haut, en bas, devant le cinéma, dedans… force me fut de constater qu’il n’était pas là. Éperdument je le cherchais du regard sans le trouver.

Ce n’est pas possible qu’il n’ait pas attendu.

Après les regards que nous avions échangés, il ne pouvait pas ne pas avoir pensé donner une chance à notre rencontre, ne serait-ce que par curiosité. Je ne le voyais pourtant nulle part et il n’y avait qu’une sortie possible.

Je ne me résignai pas. Il n’avait pas complètement disparu. Je le sentais. Je regardai encore en haut… En bas de la rue… Et là, au loin, devant le coin de l’immeuble sur le trottoir d’en face, j’aperçus la silhouette d’un homme, immobile, tourné dans la direction du cinéma ! Il est là ! Comment faire ? Il y avait un je-ne-sais-quoi dans sa façon d’être, comme s’il était en attente. Je cru même déceler un sourire se dessiner sur son visage semblant vouloir me dire que lui aussi était content de me voir apparaître : tout va bien, je suis là !

Il avait une belle présence : grand, mince, le visage légèrement émacié, séduisant ; et nous étions là, debout, souriant, séparés l’un de l’autre par la rue à traverser et à descendre pour le rejoindre ; moi, le cherchant du regard, lui, fumant une cigarette, l’air de m’attendre – pour quelle autre raison resterait-il tout seul, debout à côté d’un panneau de signalisation indiquant l’arrêt et le stationnement interdits ? Si seulement il avait eu envie de me rencontrer ! Mes jambes vacillantes semblèrent vouloir m’emmener très loin ! Comment faire pour établir le contact, l’aborder ? Le trottoir d’en face était particulièrement étroit. Je décidai de descendre la rue en restant de mon côté de la chaussée jusqu’au trottoir plus large de la rue des Écoles, puis de traverser. Je descendis la rue. Je ne maitrisais plus grand chose dans mon corps. Un fois en bas, je ralentis pour traverser. Je pris mes distances. A mesure que je m’approchai, je sentis monter progressivement dans ma poitrine comme des grincements stridents que le martellement brutal de mon cœur rendait particulièrement aigus. Tout s’accélérait ! Pourtant je m’efforçai d’avancer doucement. De biais, mon regard croisa le sien. Je n’entendais plus rien. Je n’osai pas le soutenir. Pourquoi ne dit-il rien ? Le voilà déjà derrière moi ! Je ne voyais plus rien : que du gris défilant sous mes pieds à une allure assourdissante ; des points noirs et du gris. Comment faire maintenant ? Rivés au sol, mes yeux fixaient le trottoir comme deux roues prisonnières d’une voie de chemin de fer, et je continuais à marcher droit devant moi. Pourquoi n’a-t-il rien dit ? Pourquoi ne pas m’avoir abordé ? « Excusez-moi ! » J’aurais levé la tête, il m’aurait posé une question quelconque : l’heure, une direction, n’importe quoi. Je m’en fous, moi, que ce soit banal ! Et puis il m’aurait proposé d’aller boire un verre dans un café… Et pourquoi je n’ai pas moi été capable de l’aborder lui pour lui demander une cigarette ?

Un peu avant le carrefour suivant je me retournai dans l’espoir qu’il m’ait suivi du regard, mais il avait disparu. Bon sang ! Ce n’est pas possible. Un pas, deux pas. Je me retournai encore. Où est-il passé ? Il n’a pas pu disparaître aussi rapidement ! Assis par terre, adossé à l’immeuble, il y avait un type louche qui avait l’air de se demander ce que je faisais. Il croyait peut-être que je me retournais à cause de lui… Je me sentis soudain mal à l’aise. Vite ! Trouver une solution ?

Je le vis ! Il était sur la chaussée, en train d’enfourcher une bicyclette : la bicyclette attachée au panneau ! Bien sûr ! Maintenant, il me tournait le dos, prêt à démarrer dans la direction opposée. Vite ! Demi-tour ! Je ne le quittais pas des yeux. Il va bien se retourner… Chance ! Le feu était rouge ! Retourne-toi au moins une fois. Il passa au vert. Il allongea le bras droit.

Sans un coup d’œil, il disparu derrière l’immeuble de la Sorbonne. J’accélérai le pas. A l’angle, je regardai au loin. Déjà si haut ? En si peu de temps ! Je tentai de me rassurer. De toute façon, s’il en avait vraiment eu envie, il m’aurait abordé. En même temps, mon attitude pouvait l’avoir repoussé. Un mélange bouillonnant de frustration enragée me retourna le ventre ; je fulminais intérieurement de l’avoir laissé filer sans rien tenter. Sans doute m’avait-il déjà oublié, de toute façon. Voilà pourquoi il attendait-là, debout à côté du panneau ! Pour fumer sa cigarette avant de monter sa bicyclette. Il s’est pourtant bien tourné vers moi, il m’a bien souri… Ça n’était quand même pas les affiches au dessus de ma tête qu’il regardait. A quoi pouvait-il donc bien penser quand je suis sorti du cinéma ?

* * *

Il faut qu’il se dépêche, j’ai bientôt fini ma cigarette. Ah, le voilà qui sort ! Pourvu qu’il commence par traverser la rue ! En arrivant à ma hauteur, il sera obligé de me demander pardon. Je plaisanterai sur l’étroitesse du trottoir ; à sa réaction, je verrai bien si je peux lui proposer d’aller boire un verre…

Yves Dereims

2 commentaires

Bien écrit…déjà vu, déjà vécu et terriblement banale. Une histoire qui parle à tout le monde et qui rassure ! Nous sommes donc tous pareil.

Écrit par Alex le 13 octobre 2012 à 10:33

Peut être que sa semble banal mais sa parle à tous le monde j’adore on s’y prend tellement facilement
Situation tellement FRUSTRANTE!!

Écrit par Foureyes le 18 octobre 2012 à 20:02

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