Qui de la butch ou de la fem portera l’enfant ?

Depuis que j’ai publié mon premier livre pour enfants, intitulé “Dis mamanS” (dans lequel un petit garçon est confronté aux réactions de ses camarades de classe parce qu’il a deux mamans à la maison) la principale critique qu’on m’ait faite, c’est celle de colporter un cliché sur le couple lesbien, en représentant l’une des femmes plus féminine que l’autre.

Voilà l’objet du délit:

page dis mamans6

Comme vous pouvez le constater, l’une des femmes est en jupe (et en tablier !) et fait la cuisine, quand l’autre est en pantalon et … donne le biberon. Au moment de dessiner, j’ai tenté de montrer l’équilibre des tâches au sein du couple et pourtant, le représenter me posait un dilemme. Si je mettais les deux en jupes, on pouvait me dire que je prenais mes désirs pour la réalité, si je mettais les deux en pantalon, on pouvait m’accuser de colporter les clichés. J’ai donc tranché en choisissant d’en mettre une en jupe et l’autre en pantalon mais peine perdue ! Malgré leurs cheveux longs à toutes les deux (fait exprès pour ne pas tomber dans … les clichés), on me reproche de colporter … les clichés.

Je suis d’avis que les clichés ont toujours un fond de vérité et qu’ils ne sont, bien souvent, qu’une accentuation de la réalité. Si le clichés sur les Gays et les lesbiennes existent, c’est bien parce que les homosexuels les plus visibles étaient, au départ, les folles pour les Gays et les Butchs (ou camionneuses) pour les filles. Ce qui est dommage, et ce que je regrette, avec les clichés, c’est qu’ils ont la vie dure et que bien souvent, ils continuent de représenter aux yeux des autres, une catégorie de personnes qui ne s’y retrouve, elle, pas du tout.

Quand je vois le couple d’hommes qui habitent juste en face de chez moi (un couple de filles et un couple de garçons sur le même palier: on fait exploser les quotas !) et dont l’un des deux est instit’, je me dis que personne n’imaginerait que ces deux-là sont en couple depuis 20 ans.

Quand une copine me raconte que sa collègue, mariée et mère de famille, lui tombe dans les bras à la première occasion, qu’une autre de mes amies voit sa collègue (encore !) quitter son mec pour vivre avec elle, et qu’une dernière fait exploser un mariage, je me dis que, soit mes copines sont des serial-lovers, soit la réalité est bien plus complexe qu’on voudrait nous le faire croire.

Les couples de filles de mon entourage sont d’une telle diversité qu’il est impossible d’en faire un portrait-robot. Certaines sont ultra-féminines (les Fems comme on les appelle), d’autres ultra-masculines, et pour beaucoup, dans un entre-deux pratique et passe-partout (comme la plupart des gens quoi). A l’intérieur du couple, certaines sont absolument semblables dans leur féminité (Fem+Fem) ou leur non-féminité (Butch+Butch), d’autres sont associées à leur exact opposé (Butch+Fem). Mais dans la plupart des cas, elles se ressemblent juste dans leur “banalité” avec peut-être, un peu plus de féminité pour l’une des deux.

Or sur la maternité dans les couples de femmes, j’ai constaté que c’est bien souvent la plus féminine des deux femmes du couple qui porte l’enfant, en tout cas le premier. Ce n’est pas une généralité, juste une constatation fréquente. Chez la quasi-totalité de mes copines, ou des lesbiennes que j’ai rencontré, c’est celle qui se sent le plus “fille” qui est enceinte, ou qui accepte son désir de grossesse en premier.

Et quand je rencontre un couple de femmes avec enfants, je sais d’avance qui est la mère biologique. Bien sûr, il y a des exceptions, bien sûr, je ne peux pas faire de généralité sur ma simple expérience, mais c’est quand même une constatation récurrente et rarement démentie.

Même quand les deux ont chacune un enfant biologique, c’est souvent la plus féminine des deux qui a porté le premier, et ce n’est pas toujours l’âge des protagonistes le premier critère pour les “départager”, comme on pourrait le penser.

D’ailleurs c’est une remarque qui m’a été confirmée dans une des nombreuses études réalisées sur l’homoparentalité (celles que nos détracteurs continuent à négliger en hurlant qu’on n’a “pas assez de recul”) que j’ai lu au moment où je cherchais des réponses à mes questions: c’est souvent la plus féminine des deux qui porte l’enfant.

Souvent, je m’interroge sur le désir de celle qui est la moins féminine des deux. Parfois il est totalement absent, mais parfois, il est là, quelque part au fond d’elles, elles ont simplement plus de mal que leur compagne à le reconnaître ou à l’avouer. Comme si le fait de s’être toujours senties plus “masculines” que leurs moitiés, les contraignaient à taire leur éventuel désir de grossesse, à accepter de jouer le rôle masculin jusqu’au bout. Quand l’une d’elles m’avoue un désir non assumé, ou révélé trop tard, je la trouve d’une rare galanterie et j’estime qu’elle a fait preuve d’une grande agnégation pour laisser place à son amie.

Est-ce que ça les arrange de ne pas avoir à assumer ce désir ? D’éviter ainsi la grossesse et ses désagréments, ou d’échapper au regard d’autrui sur elles, elles qui ont toujours été considérées comme les “garçons” du couple ?

Et nous, les fems, sommes-nous toujours à l’écoute de leur désir ? Est-ce que ça ne nous arrange pas de les voir se défiler et nous laisser la place que nous convoitons ?

Sommes-nous prêtes, nous aussi, à les voir enceintes alors que ce qui nous attire chez elles c’est aussi leur part de masculinité ?

Dans un couple de femmes, il y a forcément “concurrence” si les deux souhaitent porter l’enfant. Si elles s’y prennent assez tôt, chacune peut vivre l’expérience de la grossesse, mais si celle qui commence met des années avant d’être enceinte, ce sera, non seulement au détriment de sa fécondité, mais aussi de celle de sa compagne !

Je me demande si, sur cette question, nous sommes complètement à égalité dans le couple et si le fait d’avoir deux ventres disponibles n’est pas un poids plutôt qu’un bénéfice …

Après tout, dans les couples hétéros la question de “Qui portera l’enfant ?” est d’une telle évidence qu’elle ne se pose pas et la différence biologique entre l’homme et la femme détermine le rôle de chacun.

Je n’ai pas de réponse à ces questions mais je me les pose parce que derrière notre grand combat pour plus d’égalité au sein de la société, il y a les petits combats à l’intérieur du couple, ceux qui doivent être menés pour réinventer un système imposé par l ‘ordre biologique qui a, jusqu’à présent, servi de fondement aux règles familiales.



10 commentaires

Hello,
Chez nous, deux Fems, deux aussi féminines l’une que l’autre.
Je trouve que la critique sur ton illustration est débile : les 2 sont féminines! Je ne suis pas en jupe tous les jours, et Emilie ne met pas de jupe l’hiver car elle déteste les collants (rires); Donc en fait selon tes critiques, ça voudrait dire que l’été elle est féminine et l’hiver, non? Euh en fait je ne vois pas en quoi un jean est masculin. Oui ok si c’est un baggy ou un achat chez Celio, d’accord, mais en l’occurence ma moitié et moi, c’est un concours de à qui mettra un jean ou un pantalon mettant le plus son popotin en valeur!
Nous ne voulons qu’un enfant et elle le portera. Il y a un milliard de raisons pour cela, mais déjà je rêve rêve rêve d’un petit ayant au moins un de ses traits caractéristiques: yeux kakis, fossette au menton, cheveux noirs si doux, pommettes saillantes.
Je trouve que les gens qui cherchent à savoir qui des deux est plus féminine ont tort; En effet, j’ai des amies avec qui je prend le train qui croyaient au départ que j’étais plus féminine qu’Em alors que c’est bien logique que si elles la voient en train de faire des travaux à la maison alors que moi elles me voient en tailleur pour aller au boulot, elles cont forcément me trouver plus féminine. Sauf que si elles nous voient sortir, on va être toutes les deux méga féminines. Et si elles nous voient faire des travaux, on va forcément l’être moins.
Quant à tes remarques butch/fem, je ne peux qu’être d’accord. Si les lesbiennes n’étaient pas effectivement souvent masculines, il n’y aurait pas ce cliché… c’est malheureux, mais c’est comme ça. En découle la surprise des gens quand ils apprennent qu’une femme féminine est lesbienne: “ah oui, j’aurais pas cru, ça ne se voit pas”. ça ne se voit pas forcément en effet… car on ne rentre pas forcément dans des clichés.

Oh la la que je blablatte ma pauvre!

Écrit par Sophie le 30 décembre 2009 à 17:29

Effectivement dans les couples hétéro on ne se pose pas la question de qui portera l’enfant. Mais la question reste marginale face à toutes les autres: combien d’enfants, à quel(s) moment(s), répartition/division des tâches,…

En passant, en tant qu’hétéro mâle, j’ai apprécié que le pantalon donne le biberon.
En revanche, les talons hauts pour faire la cuisine cela me semble plutôt bizarre.

Écrit par jid le 30 décembre 2009 à 18:12

Sophie> Heureuse de te retrouver ici !
Je suis bien d’accord avec toi: être féminine ce n’est pas être en jupe tous les jours et nombreuses sont les femmes féminines en pantalon ! Je pense que la critique de mon illustration tient au fait que j’ai dissocié les deux et que l’une soit plus féminine que l’autre. Mais c’est un parti-pris que j’assume parce que j’ai remarqué que c’est, malgré tout, souvent le cas dans les couples de filles (mais pas tt le temps bien sûr … pas de généralité ! ; ).
A bientôt
Jid> Bienvenu “hétéro mâle” ! Je trouve que ça manque par ici ; )
Je suis bien d’accord avec toi sur la remarque des talons hauts ! Ce n’est pas un fantasme ni une lubie, juste le plaisir d’en dessiner (j’ai fait des études de stylisme et les croquis de femmes longilignes aux talons vertigineux doivent me manquer …). Quant au fait que “le pantalon donne le biberon”, je l’ai fait exprès mais je trouve ça un peu ridicule car dans un couple de femmes, les tâches sont souvent réparties à égalité et ce n’est pas forcément celle qui porte la jupe qui s’occupe le plus des enfants. On est obligé de faire des compromis pour ne pas se faire trop taxer de colporter les clichés (ce qui arrive de tte façon).
A bientôt

Écrit par Muriel Douru le 31 décembre 2009 à 11:43

Salut, voilà un petit moment que je n’avais pas réagi à tes écrits.
Mais là, je vais complètement dans ton sens lorsque tu dis que peut-être cela nous arrange de voir nos moitiés se défiler et nous laisser le bonheur inestimable de porter un enfant. On aime pas les stéréotypes mais finalement nous nous y complaisons, pour ma part lorsqu’ il s’agit de sortir la boîte à outils, faire réparer les voitures ou encore “mettre les mains dedans” pour les gros oeuvres de la maison. Et pourtant elle est si féminine,si belle (et je suis objective!!) lorsqu’ elle prend du temps pour se pomponner lorsqu’ on sort.
Je rejoins Sophie pour l’histoire des jeans! Ultra féminin un beau jean bien moulant! ;-)

Écrit par stéph le 31 décembre 2009 à 11:57

Je trouve ce post très intéressant. Juste une remarque, je ne me ferai jamais à ces termes “butch” et “fem” qui désignent et rangent dans des catégories. Je les trouvent hyper moches en plus. Halte à la taxinomie des filles ! Au risque de se retrouver bientôt étiquetées au muséum d’histoire naturelle ;)

Écrit par pam le 4 janvier 2010 à 0:37

Il faut s’en foutre des clichés, penser aux clichés s’est se soucier de l’image que l’on peut véhiculer et donc de redouter sans cesse le jugement des autres.
Les malveillants trouveront toujours à critiquer de toute façon.
Est ce que d’éviter à tout prix les clichés n’est pas, de ne pas s’assumer ?

Écrit par Thierry91 le 4 janvier 2010 à 2:55

J’ai ce petit livre dont tu parles et franchement les clichés mon gamin il s’en fiche! Pour lui on y parle de sa famille, alors savoir qui porte la culotte?

Écrit par GabTiB le 4 janvier 2010 à 18:14

Alors ,histoire de ne pas créer un nouveau cliché ; ) de “c’est la plus féminine des 2 qui porte en premier”, chez nous, cela semble le contraire, reste à savoir comment on définit la féminité… si c’est par l’apparence, ma chérie ne peut pas sortir sans maquillage alors que moi je me maquille 2 fois par an… En revanche, si on définit la féminité par le côté maternel… moi je ne peux pas m’empêcher d’entrer en relation avec tout enfant s’approchant à moins de 5 m de moi.( on comprendra que c’est moi qui est porté notre premier enfant et qui apparemment portera les suivants si suivant il y a ).

Écrit par aurphi le 4 janvier 2010 à 23:26

Stéph’> Oui, on n’aime pas les stéréotypes mais parfois, nous nous y complaisons malgré nous …
Pam> Tu as raison et moi non plus je n’aime pas trop ces termes, très réducteurs. Mais quand on veut expliquer une situation comme celle-ci, ils sont très utiles ! ; )
Thierry> C’est bien pour cela que, même si je regrette le côté “imposant” des clichés, je ne les blame pas tant que ça. De mon point de vue, ils ne sont souvent qu’une accentuation de la réalité, bien qu’ils soient aussi, parfois, complètement à côté de la plaque !
Il est impossible de cataloguer tout le monde sous une seule généralité ou image …
GabTIB> Merci, ça me fait bien plaisir !
Aurphi> C’est bien pour ça que je suis d’accord qu’il ne faut faire aucune généralité ! Tu as raison de poser la question de la “féminité”. Dans mon texte, je pensais à la féminité d’apparence. J’ai souvent constaté que celle-ci s’accompagnait du désir de la grossesse (et pas du désir d’enfant qui est partagé). Mais votre couple est bien la preuve que ce n’est pas un fait établi qui concerne absolument tous les couples de femmes. A bientôt.

Écrit par Muriel Douru le 5 janvier 2010 à 11:18

ah ba voilà, c ça que je dis:
à force de vouloir mettre des étiquettes partout on se rend compte que c’est pas si simple qu’on le croit. Surtout à sa porter parce que ici effectivement ici il n’y a aucune étude scientifique ou sociologique comme vous le soulignez très justement.
Le danger donc de l’étiquetage est bien de tombé soi même dans les clichés contre lesquels on se bat!
C’est exactement ce que je m’évertuais à vous expliquer! merci pour cette démonstration

Écrit par Lucie le 14 janvier 2010 à 18:33

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