La coiffeuse face à l’homoparentalité

Chez le coiffeur, un matin pluvieux.

La coiffeuse soulève ma fille et l’assoit sur un fauteuil, surélevé par un gros coussin noir. Elle pose sur elle une blouse blanche décorée d’un affreux Mickey. La blouse est tellement grande qu’on dirait que ma petite est enfouie sous une bâche.

Au fur et à mesure qu’elle coupe ses cheveux, elle la transforme en vraie petite fille. La maman énamourée que je suis, regarde sa progéniture avec satisfaction, dans le miroir.

Et puis, la coiffeuse, qui n’a pas arrêté de bavasser, dit soudain à son attention:

- En rentrant à la maison, tu vas montrer à ton PAPA comme tu es jolie !

Je ne rétorque rien mais je déglutis avec difficulté. J’hésite à répondre mais je me dis que je n’ai pas à réagir à chaque fois qu’on nous ramène à la norme.

Sauf que la coiffeuse continue:

- Ta maman te voit elle, mais ton PAPA n’est pas là ! Il va te trouver très jolie quand tu vas rentrer !

Ma petite la regarde dans le miroir, puis me regarde, puis se regarde. Je la sens perplexe, un peu perdue. Elle ne répond rien.

Alors je craque et je décide d’assumer:

- Elle n’a pas de papa mais une ama.

La coiffeuse se tourne vers moi et s’exclame, d’un air ahuri:

- Une QUOI ?!

- Une ama. Une deuxième maman.

Et comme je la sens encore sceptique, j’ajoute:

- Je vis avec une femme.

- Aaaaaah ! Je ne savais pas que ça s’appelait comme ça.

- Ca ne s’appelle pas comme ça. Ca dépend des couples, chacun trouve son petit mot.

-Aaaaaah, mais c’est géniiiiaaal ! C’est la première fois que j‘en rencontre !

(J’encaisse le “en” au passage)

Et pour bien faire, la coiffeuse se retourne vers ma fille:

- Alors ton AMA va te trouver très jolie quand tu vas rentrer à la maison !

Ma poupée n’a pas dit un mot. Elle est maintenant en âge de comprendre sa différence familiale, mais bien jeune pour devoir l’assumer.

Elle qui joue au papa et à la maman avec ses peluches. Qui m’affirme que si l’une de ces celles-ci est triste c’est parce qu’elle cherche “sa maman” ou “son papa”. Elle qui a déjà compris que c’était différent chez les autres et que la plupart des enfants de son âge avaient un papa et une maman à la maison.
Mais quand même. J’ai pensé que cette coiffeuse prenait des risques à parler avec une telle assurance, du paternel de l’enfant qu’elle coiffait. J’ai pensé qu’à la place de ma fille, il y aurait pu avoir un petit que le père avait abandonné ou un autre qui subissait le divorce de ses parents. Bref, un de ces enfants qui, comme ma fille, n’a pas le modèle majoritaire sous son toit et qui se retrouvent confronté aux affirmations des autres.

Je reconnais que la coiffeuse avait peu de chance de se tromper et qu’il y avait 90% (80, 70% ?) de chance pour que l’enfant en question ait un papa à la maison et qu’elle flatte sa cliente en parlant de lui.

Mais je l’ai quitté en me disant que c’était pour ma fille, sa première confrontation au regard extérieur et qu’elle quittait définitivement le cocon protecteur de la toute petite enfance, quand l’incompréhension des mots empêche d’être blessé par autrui.

mickey



9 commentaires

E. va vite apprendre à rétorquer, et sans doute avec fierté car vous lui apprenez tous les jours ce qu’est le vrai sens du mot “famille”.

M. du haut de ses 3 ans nous a dit l’autre jour : “il y a des enfants dans la cour qui me disent que j’ai un papa et une maman. Je leurs dis que non, moi j’ai deux mamans.” On lui a expliqué pourquoi il était plus simple pour ses enfants d’entendre qu’elle avait une maman et une nanie. Et s’ils insistent, nous a-t-elle dit, eh bien je ne réponds plus…

Il n’empêche qu’en ce moment, elle met un point d’honneur à ce que nous l’amenions toutes les deux à l’école le matin. Elle marche tout du long en nous tenant chacune par la main et ce jusqu’à la porte de sa classe, fière et souriante.

Ils sont formidables nos enfants… :D

Écrit par nanou le 4 décembre 2009 à 12:22

c’est vrai que les premières fois on a du mal à confronter les petits à cette réalité…
mais très vite elle va répondre elle même, chez nous c’est arrivé il n’y pas longtemps dans un magasin, à une vendeuse qui parlait de son papa, elle a répondu très naturellement “non je n’ai pas de papa, j’ai deux mamans.”
la vendeuse avait un certain âge et a réussi à être naturelle en retour, pas facile pour elle non plus! ;)

Écrit par karen le 4 décembre 2009 à 14:39

Peut-être ce n’est que la première de nombreuses situations de ce style qu’elle va connaître.
Tu n’a jamais eu peur que ta fille te le reproche, un jour où l’autre, par exemple au moment de l’adolescence ? Te reproche le fait que tu aies choisi délibérément de mettre au monde un enfant sans papa, mais avec deux mamans, c’est à dire dans une famille hors normes ?
Bien sûr on peut dire qu’il vaut mieux un enfant heureux dans une famille homo au lieu d’un enfant malheureux dans une famille hétéro. Mais il y a aussi les enfants heureux dans des familles hétéro qui ont une relation extraordinaire avec leur père. Et c’est plutôt à ce modèle que ta fille pourrait comparer et te “demander des comptes”.
Je caricature évidemment, mais peut-être que tout part d’un choix égoïste de deux femmes en couple qui décident de concrétiser leur “envie” d’enfant… Voilà ce que m’évoque ton post, et voilà où j’en suis dans ma réflexion ; comment justifier ce choix auprès de son enfant si jamais l’absence de père se fait cruellement ressentir :(

Écrit par pam le 4 décembre 2009 à 17:29

C’est formidable! J’ai l’impression qu’on assiste à la naissance d’une nouvelle génération d’enfants simplement fières, qui assument à la place des parents! je crois que l’APGL y est pour beaucoup.
J’ai des amis qui ont 30 ans et qui ont été élevé par 2 femmes. Au lieu de dire “j’ai 2 mamans”, il préféraient répondre “je n’ai pas de père”, laissant planer un doute sur une possible disparition ou un abandon… C’est une façon d’éviter les questions, donc de ne pas assumer. Quand on se sent seul dans un modèle “hors norme” il est très difficile d’assumer. Mais les jeunes enfants d’aujourd’hui savent qu’ils sont nombreux et qu’ils peuvent faire de leur bonheur une fièreté. Vous ne trouvez pas?
Pam,
Je pense que tous les enfants manque de quelque chose et qu’il n’existe pas de modèle de perfection. (Issue d’un amour hétéro, mon père est plutôt une 2ème maman!! :-)
Je crois que nous avons autant de pères et de mères que ce dont nous avons besoin. Nos parents ne peuvent pas être le seul modèle. Des oncles/tantes, des profs, des grands-parents, des frères/soeurs, des écrivains, des artistes, des ami(e)s…….. Nous nous construisons une multitude de modèles parce que nous ne nous retrouvons pas toujours dans nos parents (hétéros ou homos), ils ne suffisent jamais. Au cas où l’enfant à besoin d’un modèle (masculin par exemple), il le choisira. Je ne connais pas d’enfant qui ai reproché à ses maman ce genre de chose. C’est une angoisse légitime, mais je crois qu’elle n’a pas de réalité.
Après, je pense que le vrai manque peut être celui de la connaissance de ses gènes, de sa source biologique, pas le manque du modèle.
C’est mon avis…

Écrit par Dodie le 5 décembre 2009 à 18:47

Nanou> Trop forte cette M. (mais on s’en doutait ; )
Elle sera un bel exemple pour ma poupette …
Karen> C’est vrai que la réaction des autres est très importante. Si cette coiffeuse avait fait la gueule suite à mon explication, ou si elle n’avait pas joué le jeu (même outrancier) d’une réponse “normale”, elle aurait probablement accentué le malaise de ma fille et sa “différence” !
Pam> Je ne ressens pas du tout ce que tu exprimes.
Je “prive” peut-être ma fille de père, dans une société qui valorise le modèle nucléaire (papa-maman-enfant), mais je ne la prive certainement pas de l’attention et de l’affection d’un autre parent !
Le désir d’enfant m’apparait de tte façon égoïste, qu’il soit issu d’un couple de femmes ou d’un couple hétéro. Je ne vois pas en quoi, la “majorité” devrait m’imposer un choix de vie qui n’a jamais prouvé qu’il rendait plus heureux (les adultes et les enfants).
Peut-être que ma fille me reprochera le choix que j’ai fait à sa place (mais que j’aurais fait de tte façon puisque le fait que je vive avec un homme ou avec une femme n’aurait rien changé à mon désir d’enfant) mais je ne suis même pas sûre de ça. Sa famille, c’est sa maman et son ama, je ne la vois absolument pas plus malheureuse que ses petits copains qui ont un papa à la maison !
De tte façon, je pars du principe que c’est d’abord aux parents d’assumer le choix qu’ils ont fait, ou qu’ils font, pour leurs enfants, et que dans le cas de l’homoparentalité, il faut d’abord avoir fait la paix avec soi-même (et son homosexualité) avant d’avoir un enfant dans sa vie. Etre fort pour son petit en somme ! ; )
Pam> Je suis aussi convaincue que l’évolution des mentalités fait bcp pour l’épanouissement de nos enfants et que plus ils se considéreront comme “normaux, dans une famille normale”, plus leur vie sera douce.

Écrit par Muriel Douru le 8 décembre 2009 à 18:01

Pam> faire un enfant est forcément un choix égoiste….

Écrit par GabTiB le 12 décembre 2009 à 12:44

La première (?) génération d’enfants en âge de s’exprimer et issus d’une famille homoparentale, devrait (je l’espère de tout coeur) mettre un terme aux préjugés qui ont la vie dure, et abattre à tout jamais le modèle nucléaire, comme étant le meilleur modèle de famille. Dans leurs témoignages, ils sont des enfants, des ados, des adultes comme les autres, qui ont grandis ni plus ni moins comme les autres. Et leur famille (extra)ordinaire fait souvent leur force dans leur vie future. Moi les enfants m’épatent souvent, ils sont parfois bien plus solide que nous adultes, sans doute parce-qu’ils ont encore cette vision inocente de la vie. Mon petit-frère (7 ans), qui a une mère et un père, l’autre fois, il voit deux femmes s’embrasser à la télé. J’en profite alors pour lui en parler. Pour lui, deux femmes qui s’embrassent, c’est commun, normal, comme si il en voyait tous les jours, alors que c’est pas le cas. Il me rétorque : “bah elles sont homosexuelles, et alors ?”. Ouais, et alors ! ;)

Écrit par Twiggy le 16 décembre 2009 à 12:26

Chaque enfant se sent différent à un moment (ou plusieurs) dans sa vie d’enfant, une façon de se préparer à sa vie d’adulte, quand personne ne sera là pour lui attendrir les réactions des personnes autour de lui…ta petite a eu sa façon de réagir, et elle aura sa façon de digérer, et peut-être que dans sa tête cette différence là, évidente pour toi, n’est peut-être pas la plus cruelle et la plus difficile à gérer….pour elle.

Écrit par Spoutnik03 le 26 décembre 2009 à 23:57

Bonjour Muriel,
J’espère que tu te souviens de moi! J’officiais sous le pseudo de Cartoone Girl sur les forums d’homoparentalité.
J’ai trouvé ton nouveau blog et j’aime beaucoup lire tes articles. J’ai parlé à ma moitié de la délégation d’autorité parentale et elle m’a dit “wow c’est génial que ce soit un tantinet plus facile qu’avant à obtenir, bah écoute dès que baby est là, on lance les démarches”. Ca ne m’étonne pas d’elle, mais bon, ça fait toujours plaisir à entendre.

Je te donne donc par la même occasion de nos nouvelles! on continue la longue, très longue rénovation de notre maison, à 80 km de Paris. J’ai trouvé un poste fabuleux et bilingue à Paris 8ème et Emilie attend de voir quelle tournure sa carrière prend avant de porter bibou, car on ne veut pas se précipiter tant que les conditions de base ne sont pas réunies. On a maintenant 29 et 26 ans donc ça va, il est encore temps!

Je t’embrasse, et bonnes fêtes à vous 3.
Sophie

Écrit par Sophie le 30 décembre 2009 à 14:11

Réagissez