Dans le pré

Vivre à la ferme par Jérémy

Tirer les rois.

Le ciel surplombe un paysage de désolation. La pluie claque sur les carreaux, rebondit sur les taules des hangars en continue. C’est la période creuse du presque rien et l’hiver s’est amené comme le prolongement de l’automne. Tout semble inerte et mort. Il y règne l’angoisse des rues vides et lugubres, où le silence ne se brise que par l’aboiement des chiens. C’est le temps long d’un janvier picard, de ses jours noyés dans la pénombre.  La campagne s’est éteinte, laissant derrière elle un désert. Plus que jamais, elle m’isole, m’écarte du monde. Je goûte à l’âpre solitude des champs. Réfugié dans les maisons, personne ne semble vouloir en sortir. J’ai des regrets sur la bouche et personne à regarder au coin d’une rue où je flânerai. Ça me laisse vide moi aussi.

rois_magesEt puis, il y a dans cet exil, dans ce confinement, l’avantage de ceux qui reviennent aux sources. Les souvenirs se heurtent un instant et les pas que l’on a franchi, les doutes sur ce que nous sommes nous reviennent. C’est le propre de la vie. On tire les rois, pour la tradition, et dans ce manège ancestral et générationnel, je fais le constat implacable de ma chance, dans un soupir de soulagement: ça aurait pu mal tourner. Tout n’était pas gagner d’avance, tout aurait pu être remis en question lorsque j’ai fais mon coming out. J’étais fils d’agriculteur, vivant dans un village perdu au beau milieu de la Picardie. Mais finalement tout aurait pu aller plus loin. Je suis né dans une famille catholique pratiquante, mes grands mères sont très investies dans l’église. Et encore ce n’est pas tout… Ma mère son boss bah… C’est Dieu. Elle travaille dans un évêché. Bien que les apparences comme pour toutes la société peuvent être parfois trompeuses. Sur le papier, comme ça, tout aurait pu devenir un cauchemar.

La réalité est que mon père utilise plus que je ne pourrai le faire des cosmétiques hommes et doit avoir une passion pour les chaussures encore plus grande. Quant à ma mère, elle a su faire passer son fils avant ses croyances et bien au delà. On ne sait jamais réellement les réactions et je ne peux m’empêcher de  penser à tout ces autres qui n’ont pas eu ma chance.

Alors on tire les rois comme depuis toujours. Année après année, la frangipane dégage cette odeur attractive, puissante, détachant l’espace d’un moment la langueur au cœur de l’hiver.

Bonne année à tous!

Epouse moi!

Le temps se suspend, les rues sont toujours désertes. La fin de l’automne offre les premières gelées, l’herbe se fige dans le blanc glaciale, alternant avec les jours de pluie. La campagne, la terre à nue s’endort paisiblement. L’hiver approche…

Perdu au milieu de ce nul part, d’un endroit insignifiant, en Hermite j’écoute, je m’interroge. Dans la banalité des poubelles alignées de cette campagne portant le poids des traditions je me demande.

Le mariage ? Pour moi ? Ici ?72472438

Je pourrais rêver d’un mariage paysan, au milieu de la paille, un lancé de poules pour signifier un lancé de colombes, un tracteur pour voiture balai, ou un de ces mariages, classique que l’on voit à la campagne, traînant ces longs cortèges de voitures à travers les champs, dont le bruit des klaxons fait fuir les vaches à l’autre bout des près, créant l’espace de quelques minutes un mini-événement, troublant la quiétude des villages.

Je ne peux m’empêcher d’avoir un doute, j’ai ce sentiment étrange de décalage. Le temps, semble parfois ne pas avoir d’emprise sur les prairies. Je ne peux m’empêcher à ces ptits vieux, vivant dans leur monde, rural, où leur maison sent, respire le passé, la grande table de la cuisine devant l’immense cheminée. J’ai ce sentiment de décalage, devant la normalité, devant les valeurs de la vieille France qu’ils revendiquent.

Alors bien entendu, je le souhaite, je l’espère, il y aura la loi, avant toute chose. Demain, peut-être, je pourrai me marier s’il le cœur m’en dit. Viendra alors le temps de nouveau choix, de savoir si au milieu des boites déposées sur un enclos j’aurai ma place.

La disparition

32282688Aussi paradoxale que ce soit, je me suis endormi pendant tout cet été. Durant ces jours et ces heures j’ai disparu. Perdu au milieu de la campagne picarde, le temps devant moi, je suis resté prostré dans le calme, répétant machinalement mes gestes d’exécutant. Bien sûr, je n’ai pu m’empêcher de retrouver la ville, Paris même que je n’avais revu pendant ces trois ans que quelques heures, le temps de faire Paris nord, Montparnasse pour regagner Rennes. Mais rien n’y fait.

J’ai disparu, l’exil n’était pas ce que je croyais. Une saison complète est passée, la plus belle : l’été. Il y a eu son lot de tâches. La moisson dont le vrombissement de la moissonneuse aurait pu me faire vibrer d’avantage. Rentrer la paille, où je me suis retrouvé en plein week-end de canicule à lancer des petits ballots de paille sur une remorque… Insoutenable ! Après avoir réalisé un de mes rêves d’adolescent qui était de vivre à Rennes, je me retrouve là, à cet endroit que j’ai voulu fuir à tout prix. Dans ce milieu, que plus jeune j’ai tant haï, que je ne comprenais pas, qui m’a toujours paru hostile. Au contraire, j’ai toujours aimé le bitume, me perdre dans le dédale des rues qui s’ouvraient devant moi, y marchant parfois plusieurs heures la nuit, sans savoir où je voulais aller. Mais j’ai grandi, mûri, pourtant je me retrouve à dix mètres de mes parents avec la certitude de ce que je vais faire le lendemain, de l’endroit où je vais aller.

Alors, doucement je me réveille, je quitte cet état de torpeur. J’ai appuyé sur le bouton « on » de mon cerveau, repris mes lectures…

J’ai disparu tout ce temps et la campagne a déjà retrouvé son brouillard. La chute des feuilles s’est accélérée me préparant à l’hiver qui revient petit à petit. Moi aussi je reviens.

D’un autre temps

Ici, le temps prend le goût d’une saveur différente. Loin du tumulte des métros trop bondés du matin. Il y a quelque chose qui s’étend et s’allonge, un fil que l’on déroule longuement, minutieusement. Le temps change de rythme, me laisse sur le bord de l’ennui. C’est une de ces rêveries que la campagne rend propice. Elle comble le vide de l’instant présent.

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Dans la chaleur naissante d’un printemps en retard, mon esprit divague et ré-enroule le fil jusqu’à mes plus lointains aïeux. Je pars à l’aventure, dans les secrets des lieux. Vieux fer à cheval, roue de charrette et vieilles charrues entassées là depuis plusieurs générations. J’imagine leurs vies longues, le témoignage par empreintes de vieux fermiers. Je pense à tout ce monde grouillant dans la ferme, entendant le claquement des sabots des chevaux, raisonnant aux oreilles de leurs ouvriers vivant dans les greniers, de leur maréchal ferrant rougit, entouré du croassement des corbeaux. Les heures passées pour entretenir ces terres que l’on cultive aujourd’hui en une. Le travail des champs, couper le blé, saupoudrer de cette même poussière. Je pars dans une songerie bucolique, imaginant leurs secrets d’impénétrables paysans, leurs vices et caractères.

Le temps, le temps toujours, qui se martèle comme une emprunte ; par le travail différent de chaque saison. Année après année ce sera toujours le même cycle récurrent: l’automne le travail de la terre, l’hiver l’entretient, le printemps les semis et l’été la récolte. Amenant par cette certitude l’apaisement. Alors le vide du présent s’atténue par la perspective que je ne suis qu’un fil qui se superpose au dessus d’autres.

Retour au Bercail…

Je retrouve les paysages vallonnés et pluvieux picards. Les champs s’étendent à perte de vue. Les feuilles sont poussives, encore incertaines. Les boules de guies fixés aux arbres restent impassibles. Le vent balaye les plaines, le désert vert. Je retrouve ce microcosme qui a bercé mon adolescence, où les heures s’allongent et passent par saccades, mais où les jours se déroulent à un rythme effréné. Nul besoin de guide pour se repérer, nul besoin de carte ou de plan, ni même d’horaires pour se déplacer. Le silence se brise par le passage d’une rare voiture ou le bus de l’école. Une espèce de paix se dégage au milieu de ce vide.


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IL paraît que l’on ne peut échapper à ses racines, plonger dans un déterminisme qui régirait ce  que l’on est. Il y a quelque chose de nouveau qui s’extirpe de moi. À vrai dire, au delà de ce qui se remarque, je deviens un nouvel homme. Les apparences elles, ne sont que le reflet de la mutation qui se fait. Je deviens de plus en plus sauvage, ne me confronte qu’à moi-même. Petit à petit je perds mes mécanismes de citadin : je ne prends plus soin de moi, ne me coiffe plus, laisse pousser d’avantage ma barbe. Je retourne à un état presque sauvage, me laissant aller. J’oublie une partie de ce que j’étais pour en découvrir une autre. Une quiétude de surface se fait sentir. C’est ce qui s’appelle repartir à zéro.

Revenir à la terre, déjà, si vite, si tôt, avec la peur d’être piégé dans un système, dans un environnement qui y est propice. Quand on est enfant de la terre, des champs il y a un risque d’en être prisonnier par la tradition, dans la filiation. IL y a comme une obligation de continuer ce que nos ancêtres ont construit. La terre est nourricière. Être gay ne semble pas changer quoi que ce soit.

Mon retour était surtout marqué d’une condition : ne pas retourner vivre dans la maison familiale. À 24 ans la réadaptation parentale me semblait être difficile après être parti depuis cinq ans dont trois à plus de quatre cents kilomètres. Alors, il fut décider que j’occuperais les deux grandes pièces inoccupées de la vieille maison de ferme. Néanmoins quelques travaux furent indispensables. Mes débuts à la ferme furent donc de me transformer en bâtisseur. Pour la première fois un nouvel univers s’est ouvert à moi : les magasins de bricolages. J’ai découvert les cours de matériaux, les plaques de plâtre, les rails pour cloison, les dimensions des fenêtres et autres curiosités à mes yeux. Pour la première fois je devais prendre des décisions concrètes : le carrelage pour la douche, l’emplacement de celle-ci, le choix de ma cuisine, des sols. Mon imagination s’est tout de suite mise à fonctionner, comme lorsque plus jeune je chantais old Mac Donald had a farm E.I.E.A.O, me prenant cette fois pour un Charles Ingalls en version plaque de plâtre. Exacerbant par cette vision flatteuse de moi un instant ma virilité, courtisant mon orgueil de jeune mâle. Mais la réalité fut un peu moins glorieuse. Mon incapacité à montrer jour au moment où il fallut faire l’enduit entre les plaques, anéantissant tous mes rêves de puissance…. Mais c’est promis, je me rattraperai !

Garçon de ferme

Dans-le-préL’appartement est empli de cartons. Ce sont mes derniers jours à Rennes. Ai-je bien fait?  Je vais flâner une dernière fois dans la ville, regarder, visiter les endroits, les choses qui m’ont tenues pendant ces trois dernières années. Je respire une ultime fois la ville, sentant son atmosphère particulière, le rythme des métros trop bondés du matin, la sortie de la station Saint Anne avec les bouquinistes et leurs tables pleines de livres me rappelant vaguement les quais de Seine. Je longe la Vilaine. J’aimerai que cette ballade s’étire et s’allonge à l’infini. Je dois pourtant me rendre à l’évidence; je retourne vivre à la ferme.

Il y a cinq ans jour pour jour, je quittais la ferme familiale juste  un peu avant mes vingt ans. Je fuyais cette atmosphère du nord, lugubre, de l’automne où le ciel gris s’étend jusqu’à la terre et n’est que le seul horizon. Les rues sont désertes, elles vous offrent cet ennui et cette solitude. Au-delà, ce sont les champs à perte de vue, les élevages de poules de mon père. Les seules choses qui rompent le silence de ce village ne sont que les croassements des corbeaux, le chant des piafs et l’angélus de l’église chaque fois qu’il sonne sept heures. Il n’y a rien : aucune boulangerie, bar tabac ou épicerie.
J’ai cette appréhension de ceux qui savent à quoi s’en tenir. La difficulté du jeune homo que j’étais alors était ce milieu agricole, parfois un peu rustre à l’opposé de mon univers. On pourrait  y appliquer le “don’t ask don’t tell”. Ne rien dire en permanence dans ce petit monde où tout le monde vous connaît ainsi que vos parents , ancré dans la normalité des jolis pavillons familiaux, avec leurs barrières et leur golden retriever derrière, les poubelles bien alignées ; à chaque fois j’entends la musique du générique de weeds “little boxes”…

Mais tout n’est pas que cela: l’été ce sont les soirées au bord de la terrasse, la chaleur (lorsqu’elle est là) des nuits, l’odeur de la moisson, la possibilité de revoir les étoiles, le fantasme du garçon de ferme… Je reviens toujours y passer quelques semaines lorsque ma vie s’égare, un retour à la simplicité, des actes concrets, du travail vital pour se nourrir. Quoi que j’en dise, je suis un fils de la terre moi aussi.

Je vais pourtant devoir m’y refaire, m’y habituer à nouveau. Ma combinaison de travail orange m’y attend et le boulot qui va avec. Quand est on fils d’agriculteur, gay ou pas, il faut s’y investir comme nos aïeux qui s’y sont succédés, presque comme un devoir. La filiation est permanente.