
LB25, c’est d’abord un titre énigmatique, derrière lequel se cache un nom de matricule. Celui d’une prostituée originaire de l’est, à qui l’on a imposé ce métier de la chair, et qui s’est faite assassiner une nuit de décembre 1999, dans le plus profond anonymat. C’est ensuite une pièce de théâtre, qui se joue actuellement à la Folie théâtre, dont l’énigme resterait irrésolue s’il n’y avait pas cette parenthèse en sous-titre - (putes) - ni cette affiche, aussi provocante que troublante. Un corps féminin, à quatre pattes, le string à peine baissé, les seins offerts et les talons noirs, animalisé par une gueule de chienne enragée. Une chimère, en somme, divisée par la honte de la soumission et le désir d’affirmation. Derrière lequel se cache aussi, une personne : la comédienne Valérie Brancq.

Je serai tentée de commencer par dire tout le trouble qu’elle a suscitée en moi, quand je l’ai vue sur scène, si arrogante, si abîmée, si ouverte, si vulgaire et si nue. Quand je l’ai vue «faire la pute», sans complaisance, avec une identification confondante de réalisme. Mais ce serait gâcher le plaisir de découvrir le cheminement qui l’a conduit là où elle est aujourd’hui.
Le théâtre ne relève pas tout de suite de l’évidence pour Valérie Brancq. Elle le rencontre, le découvre, le savoure à la fac à travers l’improvisation, mais souffre d’un manque de confiance en elle. Alors, elle se convertit à un métier plus «sérieux» - éducatrice spécialisée - qui lui rapporte des rentes régulières et où elle peut explorer, à sa façon, les différentes expressions artistiques que sont le chant, la danse et le théâtre. Après plusieurs années à n’effleurer qu’avec réserve l’art dramatique, elle fait une rencontre. De celle qui change la vie, ou plutôt la bouleverse. Olivier Tchang-Tchong, auteur et metteur en scène, croise sa route et «lui met le pied à l’étrier». Il la fait jouer, elle lui fait confiance. Il lui confie à quel point elle devrait ne faire que ça, du théâtre. Elle fait la moue. Hésite. Un été, seulement. Puis saute le pas, en se donnant un an pour réussir.
En 2001, elle démissionne, déterminée à tout investir dans le théâtre. Très vite, elle a une idée en tête, une idée fixe : faire une création autour de la prostitution. Parce que ça la passionne, ça la «questionne», ça la fascine, parce qu’elle aime la «différence, encore plus quand elle est maltraitée par la société». Cette idée se déploie suite à la rencontre quotidienne de jeunes prostituées, sur un pont de Clichy, près de son domicile. Elle les approche, les regarde, les observe, à tel point qu’elles deviennent des figures familières, presque rassurantes. Mais ne leur parle pas. Trop pudique, trop retenue par la logique du «Je suis qui pour me permettre d’aller les aborder. Puis, pour leur dire quoi…?» Le dialogue se fait silencieux, dans le regard, dans l’imagerie, quand un «monsieur très timide» la prend, un jour, pour une pute. Elle ne s’en formalise pas. Se dit juste que c’est un signe et qu’elle est prête à aller plus loin.
Frénétiquement, avec la passion zélée qui anime les prosélytes, elle collecte une masse d’informations diverses et variées, qu’elle trouve ça et là , au détour d’une bibliothèque et d’associations pour les prostitués. Elle lit beaucoup. Des livres qui restent dans la gorge, qui la nouent et qui se digèrent. Grisélidis Réal et Nelly Arcan, deux anciennes prostituées converties à l’écriture, la font vaciller : leurs mots, crus, dignes et authentiques, la touchent au creux du ventre, résonnent en elle à tel point qu’elle les dira sur scène. Ce sont eux qui habiteront l’âme de sa prostitution. Pour Valérie Brancq, qui aspire à l’essentiel des choses, la pièce est là , dans cette exhibition littéraire. Elle la monte avec le metteur en scène, qui nourrit pour cette cause une empathie telle qu’il injecte ses propres mots dans ceux des deux auteures. La pièce est jouée une première fois, dans une version soft. Sans dépouillement physique, avec une seule crudité verbale.

Puis vient le temps de la prise de recul. Valérie intègre une compagnie théâtrale, celle de David Noir. Le hasard fait bien les choses puisque ce dernier, metteur en scène, comédien et auteur, s’intéresse de très près au langage du corps, nu, primitif et soumis à ses pulsions érotiques. Avec lui, Valérie apprend à ne pas se sentir en péril face à la nudité dans l’espace scénique, mais à la voir comme un accès à une vérité plus organique. Elle joue donc dénudée, s’enchâsse dans d’autres corps au travers de mises en scène granguignolesques.
L’aisance à être dans ce plus grand dénuement devient si naturelle, une fois le surmoi dévoyé, qu’il lui apparaît indispensable d’introduire de la chair dans sa pièce. Cette chair doit souffrir, être victime, dégoûter, jouir et simuler. Valérie veut aller jusqu’au bout de ce qu’une telle pièce peut exiger. Elle travaille, plusieurs mois durant, à jouer de la nudité comme une nécessaire putasserie. Valérie fait tomber le string, le soutien-gorge, les tabous et ouvre sa chatte. A Avignon, d’abord. Qui l’accueille intrigué, avec d’un côté les pudibonds pas prêts à assumer un tel choc, les pervers, qui filment ce qu’ils osent ou n’osent pas explorer, et les autres, ceux qui y voient l’expression artistique d’une prostitution digne. Ou encore un pont entre leur vie, «rangée», et celle, sombre, salie et répudiée, des putes.

Peu après, il y a la Folie théâtre qui ouvre ses portes à LB25. Un lieu à taille humaine, idéal pour célébrer la dimension intimiste d’un tel spectacle. Chaque soir, ou presque, Valérie «joue la pute», sans complexe, sans jamais confondre sa réalité et leur réalité, «pour porter dans le vivant» les paroles des prostituées. Dont cette Grisélidis qu’elle rencontre au sortir d’une représentation et qu’elle admire pour cette extravagance affichée et ce militantisme passionné, à 70 ans passés.«Après cette rencontre exceptionnelle, on a échangé une correspondance soutenue, alimentée d’articles sur le sujet. Et je me souviens d’une lettre en particulier où elle m’annonçait officiellement me céder les droits de ses livres…», raconte-elle. Elle sent monter en elle le désir de rendre visible cette cause, sans pour autant en faire une lutte strictement féministe. C’est moins un réquisitoire contre la tragique faiblesse des hommes, que le miroir esthétisé d’une souffrance étouffée par les non-dits.
Voir cette pièce, c’est accepter de s’entendre parler aux sphères les plus intimes de son être, accepter de se faire traiter de pute, ou de se faire cracher à la gueule, de voir comment une femme simule, ou baise, comment elle avale le sperme, et comment elle met en voix sa fêlure. LB25 a tout d’une épreuve qui chahute les entrailles, révèle les fantasmes et catalyse les angoisses. On y ressort autre.
* Grisélidis Real est une ancienne prostituée genevoise et écrivaine, morte en mai 2005. Elle a signé, entre autres, La Passe imaginaire, dont s’inspire la pièce, en 1992 et A feu et à sang en 2003.
Nelly Arcan est une ex excort-girl et auteure québécoise décédée en septembre 2009, par pendaison. On lui doit Putain, en 2001, qui illustre à plusieurs reprises le spectacle, et A ciel ouvert, en 2007.
Voici quelques extraits du spectacle, qui vous donneront une idée assez juste de ce qui vous attend si vous avez la bonne idée d’aller voir cette pièce…
- Par Moémie |
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