Chroniques épicuriennes

Par Moémie

L’histoire d’une lesbienne aux urgences…

Quand Elise, une amie médecin, m’annonce ce soir-là que je dois filer aux urgences, que tous mes symptômes portent à croire que je frise l’hémorragie méningée, je tombe des nues.

C’est vrai que, depuis quelques jours, j’ai de forts maux de crâne, qui se déclenchent assez étrangement. Un samedi matin, alors que je fais ce que toutes les lesbiennes récemment en couple font pour inaugurer l’arrivée d’un bon week-end (il ne s’agit pas d’un brunch, hein, mais de sexe), je sens comme une explosion soudaine à l’arrière gauche de mon crâne. Le mal est tel que je dois interrompre mes activités sportives du matin. Je m’allonge, tente de le chasser, mais il reste là, coriace. Je passe la journée à courir dans tous les sens (pour le coup, c’est une métaphore), pensant que j’oublierai ces maux lancinants. Mais ils persistent. Ce n’est que le lendemain, quand je me réveille d’une courte nuit de sommeil, qu’ils s’en vont. Puis, plus rien.

Deux jours après, pressentant que ces maux de crâne sont anormaux et intimement liés à la pratique sexuelle, je décide – oui, ce texte sera plein d’aveux – de me masturber. J’ai le sentiment que c’est mon clitoris qui me joue des tours. Et, ça ne manque pas. Après plusieurs minutes de gentille branlette, paf ! Ca réexplose. La même chose que deux jours auparavant. La même violence. Ça me dure toute la soirée, jusqu’au lendemain matin. Après ces deux épisodes, je deviens de plus en plus sceptique. Que m’arrive-t-il, moi qui ne suis pas franchement migraineuse ? J’appelle Elise. Lui explique. Bien sûr, c’est comique, elle rit. Moi aussi. Mais, quand même, elle s’inquiète de l’irruption de ces «céphalées aiguës». Elle me dit de surveiller ça de près.

Le lendemain, tandis que rien ne me guette, je décide de réitérer mon acte masturbatoire (dangereux !), pour être sûre que je ne m’invente pas des sources grossières de maux de crâne. Et, je vous le donne en mille… Ca recommence ! A l’identique. Un peu paniquée, je rappelle Elise. Et c’est là qu’elle me dit de filer aux urgences. D’abord décontenancée, j’en reste coi, encore sous le choc de la disparition de mon amie (cf : texte, “A toi, ma belle”). On se rejoint aux urgences de Lariboisière, spécialisées dans les migraines. Je ne fais pas ma belle, vu l’explication détaillée que je vais devoir fournir pour justifier ma présence là-bas… En même temps, je crois que l’idée de «bousculer» un peu le corps médical m’amuse.

Après quelques minutes d’attente, on est reçues par le service d’accueil qui nous demande d’expliquer la raison de notre venue. Elise parle en mon nom et en des termes scientifiques : «Voilà, il se trouve qu’elle a des céphalées aigues post-coïtales». Je pique un fard. Le mec qui note tout ça, aussi.

Commencent alors mes aventures tragi-comiques. Je rentre dans une première salle où un infirmer m’interroge sur ce qui se passe. Naturellement, je lui explique que j’ai eu une explosion dans la tête suite à des rapports avec ma, et non, mon partenaire. Et qu’ils sont réapparus à chaque fois que je me masturbais. Il tente de garder son sérieux, mais c’est pas facile. Bah ouais…! Peu après, on me met dans une autre salle, où un nouvel infirmier me dit de me déshabiller et de mettre la fameuse blouse bleue des hôpitaux. Ce que je fais, en me demandant quand même ce que je fous là et en m’inquiétant quelque peu du sort qui m’attend. Ce nouvel infirmer me redemande d’où viennent mes maux de tête. J’explique ce que je vous ai dit précédemment. Lui, a une réaction un peu différente de son collègue. Il semble, a priori, ne pas broncher. Mais c’est pour mieux préparer l’élégante phrase qui suit : «Mais vous êtes trop sexy pour être lesbienne !», s’exclame-t-il d’un air trop fier. Lassée par cette affligeante remarque, je ne lui réponds rien. Seulement un regard qui lui fait comprendre que sa présence, désormais, m’est hostile. Il part, la queue entre les jambes (ahah). Je reste seule, assise sur le brancard. Je prends un bouquin, je lis. Car si je fais rien, je me fais chier. Encore plus là.

Peut-être 30 minutes plus tard, une nouvelle personne débarque dans la salle où je repose, pas vraiment en paix. Cette fois, c’est une jolie jeune femme. Je m’attendris. Elle se présente : elle est interne et va s’occuper de moi. Elle commence par des tests nerveux type, donner un coup sur le genou pour voir s’il réagit, marcher comme si j’étais sur un fil, etc. J’exécute tout ça, un brin interloquée. Puis, viennent les fameuses questions sur les raisons du pourquoi. Bon, eh bien, je répète le même discours. Elle ne peut empêcher un léger sourire. Bien que sa conscience professionnelle la pousse à prendre un air inquiet. Après tout, ça peut l’être, inquiétant. Elle-même n’aurait pas pu expliquer d’où ça sortait. Elle me prévient qu’elle va discuter avec le neurologue, pour voir si on fait un scanner. Mes yeux s’écarquillent un peu. «Un scanner ?», je m’écris. Oui, juste pour vérifier.

Quelques temps après, alors que Elise m’a rejoint dans la salle et me détend grâce à des conversations diverses et variées, une infirmière arrive. Assez froide. Néanmoins efficace. Elle me fait une piqûre, me prend du sang. Puis me laisse un petit objet planté dans mon bras – dont le nom m’échappe… Un ? Une ? Qui sait ?! – en cas de nouvelles perfusions. A ce moment de la soirée, je me demande franchement où j’ai atterri. Ah oui, il doit être autour de 21h. J’attends à nouveau. Ou plutôt, je discute avec mon acolyte de la soirée, très sympa de rester avec moi.

Enfin, une autre personne arrive, me dit que je vais devoir faire un scanner à injection (ouais, j’ai appris plein de nouveaux mots), me demande de m’allonger sur le brancard et m’emmène dans la salle des brancardés. Oh putain. Que des gros malades : un qui risque de mourir bientôt, un qui s’est fracassé le crâne, et moi qui n’ai rien. En apparence. Je flippe un peu. En même temps, je suis tout à fait fascinée par mon actuelle et inattendue situation. Au final, deux brancardiers, qui ne sont pas des brancardiers mais en fait des aides-soignants (comme je pose beaucoup de questions, j’ai appris que les brancardiers ne travaillaient pas la nuit et qu’ils étaient remplacés par des aides-soignants qui râlaient à l’idée de trimballer des lits. Ce qu’on peut comprendre). Ils m’emmènent dans des couloirs étroits, dignes du film “Shining”. Sans rire. Mon cÅ“ur se met à battre. C’est quoi cette histoire, franchement… Bon, je relativise quand même. Ce n’est qu’un scanner, après tout.

J’arrive dans une nouvelle salle, presque une salle secrète. Je m’allonge sur un nouveau lit. Un mec vient à ma rencontre, me fout une perf, me dit que ça fait chauffer sévère dans le corps quand elle fera effet, mais qu’elle est nécessaire pour tout voir dans le cerveau. Ok. Je l’écoute, attentive. Puis, il file dans un autre endroit de la salle, séparé par une vitre transparente. La machine, juste au-dessus de ma tête (on dirait un monstre qui va me bouffer) commence à tourner de toutes ses forces. Ça fait un de ces bruits ! Mais je dis rien. Je dois pas bouger. Je m’immobilise donc du mieux que je peux et d’un coup, GROSSE chaleur dans mon corps. Enfin, plutôt dans mon bas ventre. Oufff, ça fait un effet ce truc. Très étrange. La machine continue sa folle épopée, puis se calme peu à peu. Je reprends mes esprits. On me sort du lit et on me fout en stand-by dans un couloir. Là, je suis seule. Je me sens toute abandonnée, du coup, je sors mon bouquin. Oui, je l’avais gardé avec moi. Toujours un livre avec moi. J’attends peut-être 15 minutes, puis les deux aides-soignants vénères d’être brancardiers arrivent. Ils arrêtent pas de téléphoner en même temps qu’ils me transportent. Je continue de leur poser des questions quand même : je crois que c’est ma manière de relativiser. En tout cas, ça marche !

Je retrouve, le cÅ“ur en joie, Elise qui m’attend toujours. Elle s’amuse de ma condition et c’est vrai que c’est comique. En plus, je ressemble de plus en plus à une ahurie, les cheveux tout décoiffés, mon espèce de tunique bleue qui se barre en sucette, mes épaules qui se dévoilent. Bref, je deviens la mascotte (ironique, of course) des urgences ce soir-là. L’équipe me sourit, d’un air amusé. Quoi ? Ils savent tous ce que j’ai ? Sans doute, ça doit courir les bruits à l’hôpital… Puis, c’est chiant de travailler la nuit alors un peu de gossip dans la soirée, c’est cool, non ? Bon, continuons.

Alors que, pendant une bonne heure, j’interroge Elise sur «Comment on change de sexe» (ça me fascine, ça aussi), le neurologue vient. Il me dit que j’ai rien. Soulagement. Je suis déjà en train de récupérer mes chaussettes et mes chaussures quand, d’un coup, il m’arrête. Hein ?! Je dois encore rester. Il pense que c’est plus sûr si je fais aussi une ponction lombaire. A l’annonce de ce nouvel examen, les mots «ponctions lombaires» résonnent dans ma tête. Ca me dit quelque chose, et surtout, ça m’inspire un truc louche. J’en fais part à Elise, qui m’aide, une nouvelle fois, à relativiser. Me disant qu’avec ça, on peut établir un diagnostic définitif. Alors, j’accepte. Tout à la fois excitée de faire une nouvelle expérience (je suis comme ça, moi. TOUT apparaît comme une nouvelle expérience), et angoissée.

Je vais dans une nouvelle salle, cette fois-ci une chambre de malade. Une infirmière – jolie comme un cœur – me dit de me mettre en position assise à la perpendiculaire du lit. Ce que je fais. Et là, rentre une horde de médecins : l’interne, le neurologue, et deux autres infirmiers. Ils portent tous des masques. Quoi, je suis contagieuse ? On me demande avant «l’opération» (je le voyais pas comme ça, moi) si je veux inhaler un gaz pour me détendre. Parce que ça fait quand même un peu mal la ponction. Je dis oui, J’aime pas avoir mal. On va le chercher. La belle infirmière me le met sur le nez. Je commence l’inhalation, profondément, pensant que ça va m’aider à vaincre le mal. Et là, alors que l’interne me palpe les vertèbres pour trouver l’endroit exact où ponctionner (avec une énoooorme aiguille, que je n’ai pas vue, heureusement), je sens ma bouche former un rictus. Quand soudain, jaillit de mes entrailles un fou rire irrépressible. Je pleure de rire. Ce qui est contagieux puisqu’à la fin, tout le monde se met à rire. Le gaz, hilarant (il l’appelle comme ça), a un effet immédiat sur moi. Je ne peux plus m’arrêter. Mais bon, je dois me calmer, après 5 minutes d’extase faciale.

Je reprends mon calme, difficilement, et l’opération reprend. Il se passe alors une chose incroyable. Au fou rire, succède une étrange expérience. J’inhale toujours aussi fort le gaz quand je sens tout à coup mon corps s’engourdir au plus haut point. D’énormes fourmis m’envahissent, à tel point que je me sens partir. Partir, oui. Partir comme si je “mourais”. Je commence à entendre de très loin les voix de ceux qui m’entourent, je tente de bouger mon corps en vain. Alors je panique et une horrible mais très nette pensée me traverse l’esprit : «Je vais mourir alors que j’ai prévenu personne.» J’entends autour de moi les médecins qui me disent de me réveiller, de bouger. Mon corps ne répond pas. Je me mets seulement à haleter du nez (si, si, c’est possible) mais mon souffle est comme coupé par ce que j’inhale. Je manque de m’étouffer quand, enfin, un réflexe de survie se déclenche : je respire par la bouche. Grande libération. J’ai l’impression de revenir d’un coup à la vie. Suite à ça, de forts sanglots me saisissent. Les médecins, étonnés de la tournure que prennent les choses, arrêtent momentanément la ponction. Ce n’est qu’une fois calmée, encore un peu dans les vapes, qu’ils la poursuivent. Là, je sens, de manière très diffuse, une sensation, non pas douloureuse, mais gênante. Un truc qui irradie tout mon dos, comme s’il était malmené. La ponction est loin d’être finie. Il reste encore 5 tubes à prélever…

Quelque chose comme dix minutes plus tard, le calvaire est terminé. Au vu du liquide transparent que contiennent les tubes, je n’ai rien. Je dois toutefois attendre encore une heure allongée, au risque de me choper des maux de crâne encore plus violents (la ponction prélève du liquide directement du cerveau, comme vous le savez tous, hein). Je poursuis mes conversations animées avec ma pote (eh oui, j’avais encore de l’énergie), n’oubliant pas de lui raconter ce qui vient de se passer. Elle suppose que j’ai fait un malaise vagal. Comme Sarko. Ah.

L’aventure s’achève autour de 2h du mat’, quand le gentil neurologue m’affirme que je n’ai rien de grave. En gros, je vais pas mourir, même si on sait toujours pas ce qu’il a pu bien se passer dans ma tête. Je prends tous les documents qui précisent bien mes actions homosexuelles et mon rythme masturbatoire. Puis, je pars, vidée.

Sachez qu’un mois après cette drôle d’expérience, mes maux de tête sont passés. Pour combien de temps ? Dieu seul le sait. Aussi, si quelqu’un connaît ce genre de problèmes, inédit selon les médecins, ne vous mettez pas martel en tête… Relativisez.

A vos fourneaux !

Pour la première fois début septembre, j’ai découvert le salon Maison et Objet, qui se déroule au Parc des Expositions de Villepinte. En flânant dans un décor de casseroles, de verres, et d’assiettes design, je me suis arrêtée net devant un vaste stand. Celui de Zwilling, une marque haut de gamme qui fabrique des ustensiles de cuisine allant de la cuisson à la découpe. Je fus subitement attirée par l’odeur un brin épicée d’un plat en train de mijoter. A la confection de ces fruits exotiques cuisinés façon wok, Dounia, une brune pétillante d’une trentaine d’années toute de blanc vêtue. Après avoir reniflé à pleins poumons ces saveurs incongrues, j’ai fini par poser quelques questions à cette cuisinière. En discutant, j’ai senti que j’avais là un autre sujet gourmand à portée de main…

Quelques jours plus tard, je me retrouvais chez elle, au nord de Paris, dans un appartement réchauffé par des couleurs douces. Notre entretien dura deux heures, mais aurait pu se prolonger jusqu’au bout de la fraîche nuit qui s’annonçait. J’ai tenu à vous le faire partager, sous forme de portrait au présent, pour mieux faire revivre les souvenirs.

Dounia 21Quand j’arrive, autour de 18h30, Dounia me prépare une tisane aromatisée à la menthe, qu’elle fait pousser chez elle. C’est autour de ce verre que s’entame la discussion. La cuisine n’est pas tout de suite une vocation chez elle, même si, à l’évidence, le goût pour la nourriture existe bel et bien. Déjà toute petite, elle «adore jouer à la dînette.» Plus tard, elle observe avec une grande attention les gestes d’une mère férue de plats traditionnels français (coq au vin, lièvre, bourguignon, gratin) et algériens (couscous, tagine, galette, pâtisseries). A 18 ans, Dounia se met naturellement à la cuisine. Ses plats sont gourmands, variés et… réussis. Elle commence à sentir «un truc» mais sans envie, sans ambition professionnelle. Son esprit pragmatique la pousse vers un métier stable et solide. Pendant 7 ans, elle occupe un poste de commerciale dans l’import-export pour Plastic Omnium (entreprise spécialisée dans le moulage plastique à destination de l’automobile et des équipements urbains). Si ce travail ne la fait pas vibrer, elle y trouve des compensations satisfaisantes : elle apprécie le fait d’avoir des responsabilités, de voyager plusieurs fois par mois (en Algérie notamment, «[ses] racines»), d’avoir l’opportunité de goûter les spécialités culinaires locales et de rentrer en contact avec des gens nouveaux.

Toutefois, à ce moment-là, son rapport à la nourriture n’est pas simple. Jeune, elle ne s’était jamais posé de question sur sa manière de manger : à l’époque, elle faisait du sport, «du karaté, de la danse modern jazz et du volley-ball», et ça lui allait bien comme ça. Jusqu’à ce qu’elle remarque quelques rondeurs, apparues vers la fin d’adolescence. Au lieu de se lancer à corps et à cris dans des régimes farfelus et inadaptés, elle décide de lire des ouvrages sur la diététique, «pour rentrer dans le vif du sujet». Elle n’y trouve pas de réponse immédiate, mais réalise que «son alimentation ne doit plus être aussi inconsciente que durant ses jeunes années.» Elle s’oblige à faire attention à ce qu’elle mange. Sa résistance face à la mode des régimes draconiens commence alors à s’effriter. Elle tombe dans «un cercle vicieux de plusieurs années qui la conduit à alterner aliments “tabous et minceur”». Si parfois, elle arrive à s’accorder des repas gastronomiques, notamment chez des chefs étoilés qui «[la] font rêver» (Georges Blanc, la Tour d’Argent, Alain Ducasse etc.), le plaisir n’en reste pas moins gâché par la culpabilité. Cet «effet yoyo» dure plus de dix ans et «[lui] polluera la tête.»

A 27 ans, elle cherche à soulager son corps grâce à des thérapies naturelles. Une quête qui l’amène à faire la connaissance d’une naturopathe, à qui elle explique son rapport complexe à la nourriture. La thérapeute l’écoute, tout en lui donnant des conseils de diététique. Très vite, une relation amicale se crée. Dounia découvre au même moment le bio, «qui apparaît comme une solution à un équilibre futur.» Ses premiers doutes quant à sa carrière professionnelle se font ressentir, et ce avec d’autant plus de force qu’une séparation brutale surgit dans sa vie personnelle. Comme toute rupture, c’est douloureux mais c’est peut-être là, la clé de son changement. Toujours en poste dans son entreprise, elle songe à débuter une formation à la Faculté Libre des Médecines Naturelles et d’Ethnomédecine (FLMNE) de Paris, qu’elle suivra tous les week-ends. L’apprentissage, sur un an, se fait sans encombre, car il est désiré. Elle comprend que sa voie est ailleurs que dans l’industrie et les bureaux. C’est alors qu’elle change tout.

Au contact de son amie naturopathe, elle multiplie les expériences en cuisine. Dounia découvre une «cuisine naturelle, simple, légère, gourmande.» Ses progrès sont visibles à l’œil nu. Une collaboration se profile même entre elles, pour un projet de salon de thé bio en province. Au premier abord, l’idée l’enthousiasme. Motivée, elle acquiert chez Le Nôtre de «vrais gestes» de chef. Elle s’offre même une journée entière de cuisine gastronomique chez Alain Ducasse. La chance lui sourit, car elle aime sourire aux plus audacieux. Le chef de cette session la remarque et lui propose immédiatement un poste. Trois mois après avoir quitté son travail, elle a du mal à y croire, hésite même un peu car elle s’est déjà engagée ailleurs… Elle trouve donc un compromis : faire au moins un stage d’un mois et demi chez Alain Ducasse. Elle y apprend la cuisine raffinée. Dans le même temps, elle commence à s’interroger sur le bien-fondé de son projet avec la naturopathe. Elle ne le «sent» pas, «ne réussissant pas à trouver sa place.» Elle se désengage, persuadée par l’idée qu’en acceptant, elle s’enfermera «dans une prison dorée.»

Comme après toute décision importante, Dounia connaît un passage à vide, très vite effacé par de nouvelles envies, dont celle d’apprendre à donner des cours de cuisine bio. Dans son cursus de naturopathie, elle fait une deuxième rencontre déterminante en la personne de Brigitte Mercier Fichaux, intervenante en nutrition à la FLMNE. Le hasard fait bien les choses puisque cette dernière propose, à Rennes, des cours pour devenir animatrice en cuisine diététique et bio. Début 2008, Dounia décide d’aller les suivre. Elle découvre un nouvel univers qui «reconsolide toute [sa] connaissance nutritionnelle.» Peu à peu, «[son] style culinaire prend forme», ses théories sur la cuisine bio se font de plus en plus personnelles. Alors que ses activités démarrent, elle signe chez Anagramme Editions son premier livre, La beauté gourmande, qui répertorie «des recettes culinaires, cosmétiques et gourmandes pour entretenir sa beauté aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.» Puis, face au succès de cet ouvrage, elle enchaîne avec Les Ferments – yaourt, faisselle, kéfir, soja, boissons fermentées… L’année 2011 s’annonce encore plus prolifique puisqu’elle prévoit déjà de sortir plusieurs livres. Grâce à son expérience grandissante et à ses différents ouvrages, Dounia affiche aujourd’hui «des références» qui lui confèrent une véritable crédibilité aux yeux des professionnels et du grand public.

Le 6 juin 2008, elle crée son association, baptisée Doo-Eat ! (voir le site ici), en écho à son prénom et à une formule anglaise qui encourage à bien se nourrir. Depuis la création de cette structure, elle donne régulièrement des cours de cuisine santé & vitalité bio à des groupes, des particuliers, des entreprises ou des organismes publics, propose des animations en magasins bios, cuisine des buffets à la demande et intervient dans des salons pour des démonstrations culinaires. A l’aube de ses 35 ans, elle est ravie de son sort. Avec un emploi du temps rythmé et varié qui se remplit de semaine en semaine, elle peut désormais vivre de sa nouvelle activité. Mais, elle le sait, elle se lassera un jour. L’idée lui trotte déjà dans la tête d’ouvrir son propre restaurant bio. Le premier à recevoir – qui sait ? – une étoile Michelin.

Rêver les yeux grands ouverts… Voilà une devise qui semble lui réussir à merveille.

Maintenant que vous avez en main ces quelques indices pour mieux saisir le personnage de Dounia, je vous propose de découvrir une recette bio de son cru, illustrée, étape par étape, par les photos de Mélanie Bert :

Le tartare de hareng et sa purée de patates douces

Pour deux personnes
Préparation : 30 minutes
Pour le tartare
2 filets de hareng fumé
2 échalotes
6 brins de ciboulette
Coriandre fraîche
Le jus d’1/2 citron
Huile de noix
1 betterave chioggia
Mesclun salade (feuilles de chène, feuilles d’épinards)

Pour la purée
4 patates douces
Fleur de sel de Guérande
Graines de sésame
Poivre noir du moulin

1 Préparez tous vos ingrédients
Dounia ingredients

2 Coupez en plusieurs morceaux les patates douces
Dounia-Cuisine

3 Plongez les dans un fait-tout pendant 20 minutes
Dounia-Cuisine

4 Emincez les deux échalotes. Coupez en petits dés les filets de hareng
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5 Ciselez la ciboulette et la coriandre
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6 Rassemblez dans un saladier échalotes, hareng, ciboulette et coriandre
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7 Citronnez et poivrez le mélange
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8 Egouttez et pelez les patates douces
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9 Les écrasez à la fourchette
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10 Versez sur la purée de l’huile de noix
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11 Saupoudrez de sel de Guérande et de graines de sésame
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12 Déposez sur une assiette un fond de purée de patates douces dans un cercle à pâtisserie
Dounia-Cuisine

13 Couvrez la purée du mélange
Dounia-Cuisine

14 Disposez le mesclun dans un angle de l’assiette
Dounia-Cuisine

15 Préparez une quenelle avec la purée restante, à l’aide de deux cuillères
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16 Découpez une fine rondelle de betterave chioggia pour décorer l’assiette
Dounia-Cuisine

17 Démoulez le mélange
Dounia-Cuisine

18 Déposez délicatement trois tiges de ciboulette sur le mélange
Dounia-Cuisine

19 Arrosez l’assiette d’un filet d’huile de noix
Dounia-Cuisine

Votre chef-d’oeuvre est fin prêt. Il ne vous reste plus qu’à… déguster !
Dounia final

L’histoire (vraie) d’un coup de gueule

Ce texte, je l’ai écrit il y a quelques années. Je ne vais pas vous cacher qu’il s’inspire de faits réels, qu’il a été écrit sous le coup d’une profonde frustration et d’une grande colère. Aussi, il est excessif. Mais c’est peut-être ça qui fait son intérêt… Je vous laisse en juger.

Aujourd’hui, ça va pas. J’ai passé un week-end de merde. Rarement connu un week-end aussi merdique. Pourtant, tout avait bien commencé. Aucun signe, rien. Tout semblait se profiler pour le mieux. Jusqu’à ce samedi, écho terrible au dimanche dernier, quand on a rencontré ces connards qui insultaient de pute une pauvre caissière. Des mecs qui, après, s’en étaient pris à nous parce qu’on a osé riposter, se révolter contre cette sale humiliation.

On part donc ce samedi après midi à Paris, toute pleine d’espoir, de bonne humeur, d’amour. On s’aime, on se fait des bisous, on se taquine. On se dirige vers le Palais de Tokyo, dans le XVIe. On pense à rien, juste à nous deux, aux Å“uvres qu’on va voir. On arrive. Il est 17h, ça ferme à 17h45. On se dit que ça sert à rien d’acheter un billet pour les expos. Il y a déjà des expos gratuites. Mais elle a envie de pisser. Parce que juste avant de partir, on est allées chez un de ses potes boire un thé. Et c’est diurétique le thé. En plus, c’est moi qui ai voulu qu’on aille boire ce thé. Mais c’est aussi elle qui a décidé d’aller le voir, son pote. Putain, la vie, ça dépend de rien. Une décision insignifiante et ça fout tout en l’air !

Elle va aux toilettes. J’aimerais aller voir les expos en attendant, mais je sais pas… Je décide de la suivre. Je vois l’état des chiottes, c’est dégueulasse. J’ai pas assez envie de pisser pour y aller. Elle, par contre, y va. Elle pisse. Et d’un coup, comme ça, elle crie, elle panique. Je comprends pas. Je ressens juste une peur intense. Elle dit qu’il y a un mec à côté, dans les chiottes d’à côté. Ca me fait complètement flipper. J’attends qu’elle sorte. On va voir le vigile, qui tape à la porte du mec pour lui dire de s’en aller. Nous, on va s’isoler. Elle est sous le choc, moi aussi. On tremble. Je lui pose des questions. Je comprends que le mec était allongé par terre, nu, en train de se branler en regardant le cul des meufs. De ma meuf ! Ca me rend folle. Je vais aller le voir, lui cracher à la gueule. Je vois le vigile, je lui demande où il est. Il me dit qu’il est parti en courant, qu’il est chauve, petit, gros. Je le crois, sur le coup, parce que ça me rassure. Elle décide de retourner aux chiottes, pour finir ce qu’elle avait à faire. On rentre toutes les deux. Je vois les toilettes du putain de pervers toujours fermées. Il y a un manteau par terre. Je regarde en dessous. Je vois juste le manteau. Je me dis rien. Je ferme mon esprit. Je me dis que c’est pas possible qu’il soit toujours là. Elle fait la même chose, elle refoule, elle occulte.

On part du Palais, on est énervées, dépitées, on comprend pas ce qui se passe depuis deux semaines. Elle n’arrête pas de subir des agressions. Parfois je suis pas là. Parfois je suis là. On se sent mal, sales, salies. Je suis en colère. Une colère sourde. On part. Elle veut s’acheter une arme pour se sentir plus en sécurité. On y va. Elle veut tout prendre. Elle raisonne pas. J’essaye de l’aider. Finalement, elle prend juste une bombe lacrymo. Elle se sent mieux. Pas moi. Ca part pas. J’ai la haine. Elle essaye de relativiser, de faire des efforts. Pas moi. Je fais rien. Je fais la gueule. J’arrive à faire rien d’autre. J’arrive pas à la prendre dans mes bras. J’arrive pas à la consoler. Elle en a besoin, mais ça vient pas. Je me renferme. Tout m’agresse. Elle m’énerve. Elle me dit qu’il y a pas beaucoup de mecs comme ça. Je lui dis que si. Elle veut pas voir les choses en face. Elle comprend pas qu’il y a plein de mecs qui sont des bâtards. Méchants, vicieux, violents avec les femmes. Pourquoi elle le voit pas ? Ca m’énerve. Ca me met hors de moi. Je me contrôle. Je lui dis juste qu’elle a besoin de quoi ? De se faire violer pour comprendre qu’il faut se méfier d’eux ?! Elle le prend mal. C’est normal : c’est excessif. Mais je continue. Je me dis que si elle me dit ça, c’est qu’elle kiffe les mecs. Ma paranoïa me met encore plus en rogne. J’ai trop peur de ça. Je veux pas qu’elle se fasse prendre par un mec. Mais je peux rien empêcher et ça me frustre. Je suis encore plus désagréable pour la punir de sa faiblesse, de son indulgence. Je veux qu’elle les déteste. Mais c’est pas le cas. Elle a plein de potes mecs, elle les fréquente, les apprécie. Moi, je les séduis, pour mieux apprécier leurs faiblesses.

Je fais encore moins d’efforts du coup. Je la calcule pas. Elle comprend pas. Puis, elle pète son câble. Enfin. On rentre chez elle. Elle s’isole, seule, dans sa chambre. Je sais pas quoi faire. Je suis en colère. Je veux l’aider. C’est trop tard, j’aurais dû le faire avant. Mais je le fais quand même. Je la prends dans mes bras. L’enlace, lui fais des bisous. Elle réagit pas. Puis me dit qu’elle en veut pas, qu’elle en voulait tout à l’heure mais j’étais pas là. Elle me balance que je suis égoïste, capricieuse. Je prends sur moi. C’est vrai, dans un sens. Puis, elle me sort la phrase de trop. Si jamais je lui dis encore une fois qu’elle kiffe les mecs, elle ira en voir un. Mon cÅ“ur se glace. Il ne faut pas me dire ça. Je la provoque puisque je lui en parle tout le temps, mais ça me rend furieuse qu’elle me le dise, qu’elle l’envisage. Je pars. Je vais dans le salon. Je pleure. Elle aussi. Je l’entends. Je sais plus quoi faire. Partir ? Rester ? L’aider ? Oui, bien sûr, je suis sa meuf. Je l’aide. Mais elle a joué avec ma plus grande angoisse.

J’y vais quand même. Je lui fais des câlins. Elle se laisse faire. Puis, j’oublie ce qu’elle m’a dit, pour le moment. Je lui reparle de ce qui s’est passé. Je lui dis que c’est bizarre la présence de ce manteau la deuxième fois qu’on est retournées aux chiottes. Elle me dit c’est vrai. On se regarde. On comprend quelque chose. Il était toujours là. Le manteau était aussi là la première fois. J’ai pas tilté sur le moment mais bien sûr qu’il était toujours là, sinon, j’aurais vu ce pied nu, j’aurais vu quelque chose. Prise de conscience. Elle veut aller au commissariat. Je comprends. Je la suis. Je veux l’aider. Me rattraper, mais aussi affronter mes démons. Sur la route pour Paris, elle me dit que je la stresse parce que je suis encore énervée. Je lui pose plein de questions sur ce qui s’est passé, la met en garde contre ce qu’il faut dire et pas dire à la police. Je l’aide, mais pas comme elle veut. Alors elle se braque.

On arrive à la police. On explique une première fois, puis une deuxième. Le flic qui prend la déposition est fluet, il tremble. On sait pas ce qu’il pense. Elle porte plainte contre l’agresseur et le vigile, qui nous a pas protégées, qui a pris ça à la légère. Qui nous a certainement menti. Ca dure longtemps. On est épuisées. On croise des flics cons qui nous demandent si elle a eu peur. Ils comprennent pas. Ils peuvent pas comprendre. Les pauvres. On doit après faire un repérage. Elle regarde la tête de plusieurs agresseurs enregistrés dans les dossiers. Elle en sélectionne quelques-uns. Qui se ressemblent presque tous. Ils sont gros, moches et chauves.

On rentre chez elle. Il est minuit. On est mal. J’ai la dalle, je mange. Elle se couche. Je la rejoins. Je m’endors pas tout de suite. Elle si. On se réveille à 5h. Je panique, je repense au mec, qui était encore là. Au mec qui a regardé. Je lui dis que j’ai peur. Elle a peur aussi. Je la prends dans mes bras. Je la sers fort. J’en ai besoin. Mais j’ai toujours peur. Elle se rendort. Moi aussi. On se réveille à 11h. Je veux savoir comment elle va. Elle me tourne de dos. Elle me parle pas trop. J’insiste pour savoir comment elle va. Si elle veut que je reste pour aller voir le psy aujourd’hui. Elle me dit que oui. Je la laisse seule, pour qu’elle se retrouve un peu. Je me lave. Je reviens. Elle rit au téléphone, avec sa famille. Ca a l’air d’aller. Alors qu’avec moi, ça allait pas. Refoulement ou pas ? Moi, j’y comprends plus rien. Je suis soûlée. Je m’isole, je vais bouffer des céréales toute seule. Elle me donne un truc à boire. C’est gentil. Puis elle s’assoit. Elle a eu sa famille. Je lui demande si elle en a parlé à sa sÅ“ur. Elle me dit non. Je lui dis que c’est con. Que la famille, c’est fait pour réconforter. Pour parler. Pas avec elle. Pas avec sa famille. Je le sais, mais je comprends pas. Au moins sa sÅ“ur. Mais non, pas pour elle. Elle en a pas besoin. Elle préfère nier. Mentir. Elle est forte pour ça. Pour cacher, pour dissimuler. Elle part de table. Je sais pas si elle est énervée ou pas. Je veux pas la provoquer alors je vais dans le salon. Je lis mes bouquins. Elle me dit de venir la rejoindre. J’y vais.

Elle veut réserver l’hôtel pour l’Italie. Mais l’Italie, ça nous porte malheur à toutes les deux. Donc forcément, on s’engueule. Je lui dis de prendre une auberge de jeunesse, c’est moins cher. Ils font des chambres bien à deux. Elle me dit non, sèchement. Je veux savoir pourquoi. Elle me dit parce que je me suis fait agresser. Je comprends encore moins. Pourquoi elle m’en a pas parlé avant ? Et pourquoi encore une histoire d’agression ?! J’insiste. Elle veut rien me dire. Je m’énerve un peu. Je lui dis que je veux savoir. Elle me dit finalement qu’un mec, une nuit, dans une chambre à 5, est venu la voir, et lui a touché le sexe. Ca me lance dans la tête. Encore putain ! Encore quelqu’un qui l’a touchée ! Je lui demande ce qu’elle a fait. Elle a rien fait. Ca m’énerve mais je dis rien.

Après je lui demande pourquoi elle m’a pas prévenue avant que je parte au Mexique, pour que je me méfie puisque j’étais toujours dans des auberges de jeunesse. Et là, elle aboie, elle me menace d’un ton vulgaire. Elle me dit de fermer ma bouche, que je dis que de la merde. Elle me parle mal. Ca me fouette le sang. Je me lève brutalement, prends mes bouquins. Les balance par terre. Fort, violemment. Comme un coup que je lui porterais. Elle réagit pas. Je me retourne vers elle. Je lui dis qu’elle me soûle, d’un ton aussi cassant. Et je pars. Blessée, impuissante. Face à elle, à tout ce qui s’est passé.

Le Preum’s, une cuisine de choix

Découvrir un restaurant, ce n’est pas toujours facile. Il faut prendre le temps :
- d’aller sur Internet ;
- de débroussailler la liste sans fin proposée par google ;
- de parcourir le site d’un lieu trouvé au petit bonheur la chance ;
- à la rigueur de jeter un œil sur les commentaires des internautes.
Mais souvent, ce temps-là nous manque ou bien on le bâcle. Le mieux, c’est quand on est conseillé.

Photo façade restoJe l’ai récemment été, par une amie aussi gloutonne que moi. Elle m’a emmenée dans un restaurant métro Jules Joffrin. J’entends d’ici votre clameur : quoi, Jules Joffrin ?! Entre celles qui soupçonnent à peine l’existence de cet arrêt de métro et celles, comme moi, qui trouvent que c’est bien trop excentré, c’est pas gagné. Pourtant, en prenant la ligne 12 de Concorde ou de Saint-Lazare, on y est finalement assez vite. Au croisement de la rue Duc et de la rue Mont-Cenis, une façade vert pomme abrite un restaurant semi-gastronomique au nom éloquent : le Preum’s.

Quand on franchit le pas de la porte, on remarque une déco sobre : marron avec toujours cette touche de vert pomme. Un alliage de couleurs moderne, à l’image de la cuisine proposée par la propriétaire du lieu, Julie. Une cuistot de choc qui s’est formée dans les plus prestigieuses maisons françaises – Robuchon, Fauchon, Le Victor etc. A force de côtoyer le fleuron du milieu culinaire, une myriade d’idées lui est venue en tête pour créer sa propre cuisine. Car elle voyait déjà grand : ouvrir un restaurant à Paris. «Je ne supportais plus de devoir faire mes plats en fonction d’un patron plutôt qu’en fonction des clients et de mon imagination. Je voulais être seule responsable de ma cuisine», explique-t-elle.

Comme rien n’est impossible pour celles qui y croient, cette aventure hors du commun a pris forme, notamment grâce à l’énergie contagieuse de sa petite amie, Sabina. Depuis l’ouverture du restaurant il y a six mois, cette jeune femme de 24 ans s’improvise administratrice du lieu et commis de salle. Avec autant de panache que les bulles de champagne qui ont inauguré ce dîner.

Julie

Julie


Sabina

Sabina

Pour honorer cet élégant apéritif, on nous a proposé une tapenade de chèvre et de poireaux, avec ses petits toasts frais – premier aperçu des créations culinaires de Julie, qui réinvente la nourriture française à son gré. L’appétit ouvert, nos yeux se sont rivés sur la carte. Sur deux pages, elle suggère des plats au coût raisonnable. Pour les petites faims, sont proposés des tartines, des quiches, des pâtes et des veloutés, avoisinant les 11 euros. Ou bien des menus séduisants : une formule à 15,5 euros – velouté du jour et plat du jour OU plat et dessert du jour. Une autre à 2  euros, avec la totale : entrée, plat et dessert du jour.

Photo médaillon de foie grasPour le soir, quand le temps permet de savourer à son rythme une entrée, un plat et un dessert, le choix est assez varié. Ca va de la ballotine de saumon fumée et son mesclun (7 euros) au médaillon de foie gras accompagné de sa confiture de figues et de son pain brioché (11,5 euros) en passant par la mousseline de volaille aux champignons et sa roquette (6 euros). Ce soir-là, je me suis laissée tenter par une verrine débordante de tomates cerises et de mozzarella, agrémentée d’une sauce de caractère au pistou de poireaux.

Parmi les différents plats soumis à la convoitise de mon estomac, se pavanait la rose de saumon, sauce vierge et ses légumes au wok. Recette qui a retenu mon attention, quelque peu hésitante face au croustillant d’agneau et sa compote d’aubergines. Après un temps d’attente qui offre le loisir de désirer son autre met avec une douce impatience, j’ai flairé l’arrivée de mon plat de résistance : une assiette, qui arborait fièrement le saumon, mi-cuit, à l’esthétique florissante, garni d’une escorte de légumes à la cuisson croquante et au goût parfaitement équilibré.

Photo TiramisuLe ventre repu par ces proportions gourmandes, je suis allée à l’encontre de ma satiété en parcourant, non sans un nouveau regain de gourmandise, la carte des desserts. Tiramisu banane noix de coco (7 euros), moelleux chocolat vanille glacée (8 euros), café gourmand (6 euros)… La tentation était trop forte : le tiramisu a eu mes faveurs. Servi dans une nouvelle verrine potelée, il est arrivé, frais, habillé d’une petite touche décorative – un subtil bâton aux trois chocolats. Les couches de mascarpone se mêlaient avec volupté aux portions humidifiées de gâteau, tandis que les éclats de banane venaient se confondre aux miettes de noix de coco. Pour une dégustation… des plus goûtues.

Un digestif à la cerise nous a été conseillé pour achever le tout en beauté. Satisfaite, j’ai gratifié ce couple chaleureux de mon sourire le plus béat. En profitant encore des dernières extases gustatives de ce dîner, j’ai décrété que je reviendrai et que j’écrirai ce papier. Manger des plats aux formes aussi généreuses, c’est aujourd’hui bien trop rare pour taire l’existence de cette adresse.

Photos © Mélanie Bert

Nouvelle érotique

- Je… Je crois que je suis prête à te donner ce que tu veux.

Ma tête bourdonne. Elle, celle qui échauffe mes rêves depuis si longtemps, elle est prête ? Je la regarde, étonnée. Elle est collée au mur, ses yeux verts me fixent. Son regard semble déterminé. Le mien se brouille. Mon cÅ“ur cogne, au rythme haletant de la musique du bar. Je m’approche, d’un coup. Et me retrouve contre elle la seconde d’après. Ma bouche, avide, vient s’écraser contre la sienne, généreuse. Nos langues se mêlent dans des mouvements qui hésitent entre l’agitation fiévreuse d’un désir trop longtemps étouffé, et une sensualité ravageuse. Toute sa bouche plonge en moi. Je flotte et oublie tout, sauf ce contact qui soulève mon cÅ“ur et gonfle mon sexe.

Je l’emmène, par la taille, dans ces toilettes vides. La pousse contre le mur, poursuis mes baisers. Mon cœur sursaute dans sa cage. Mon souffle est à deux doigts de se briser, sous le choc violent de l’émotion. Mais je m’approche encore plus, colle mes seins contre sa poitrine, prends sa tête dans mes mains moites, je regarde nos langues se tourner autour. Je la regarde, plantant mes yeux dans les siens, délicieusement fermés. L’abandon la rend magnifique. Mon désir n’en fait qu’augmenter. Je l’engloutis autant que je peux.

Mes mains se pressent autour de son cou, de sa poitrine, de sa taille, de ses fesses. Ses fesses, je les approche jusqu’à ce que son sexe se chevauche au mien, je le frotte contre moi, sens cette palpitation qui me rend dingue. J’impose un rythme lancinant… Nos lèvres, déchaînées, accélèrent le mouvement. Le baiser devient impossible. Il n’y a plus que nos deux sexes, qui se caressent, nos deux corps qui ondulent ensemble, dans une harmonie qui ouvre toujours plus mon vagin. Le plaisir est presque insoutenable. Mais je sais que je ne veux pas jouir comme ça.

Alors je lui prends la main, celle qu’elle glissait au creux de mon dos, la dépose dans mon pantalon déboutonné. J’entends sa surprise, un souffle à peine contenu. Sa main est trempée, mon clitoris prêt à imploser. Elle me caresse, j’aide ses va-et-vient par des gestes précis qui me font frissonner. Des fourmis envahissent ma tête. J’ai chaud. Je lui fais comprendre que je veux qu’elle rentre en moi. Ce qu’elle fait, d’abord timidement et, face à ma respiration affolée, de plus belle. Elle rentre, sort, rentre, sort. Je l’encourage, mon bassin se tend vers ses doigts qui me possèdent. C’est ouvert, humide. Mais je les retire. Juste à temps.

Je la veux, elle. Je la retourne, le désir accentue la détermination de mes gestes. Son jean me gêne, je la baisse vite, enlève sa culotte. Plaque ses mains contre le mur. Je frotte mon sexe nu et dur contre ses fesses. Humide, il glisse de haut en bas, facilement. J’en peux plus. Je pourrais jouir comme ça. D’autant qu’elle lâche complètement prise. Ma main retourne vers ses fesses, les caresse. J’embrasse son dos, son cou, tourne sa tête vers la mienne, ma langue revient vers son cou, son oreille. Elle respire fort, contre ma bouche, puis contre le mur.

Je descends ma main droite, la passe le long de sa fente, fais des allers-retours doux sur son clitoris, aussi gonflé que le mien. Je continue comme ça, quelques minutes, j’entends, dans sa tête, qu’elle veut plus. Mes doigts, lubrifiés par son excitation, s’introduisent dans son vagin. Il est brûlant, douillet. C’est bon de rentrer en elle. Elle s’enfile sur mes doigts, que j’entraîne avec elle. Elle tente d’étouffer les petits cris qui lui échappent. Mes doigts dégoulinent. Je me perds en elle. Puis, d’un coup, le son de sa voix se suspend. Son sexe m’enserre, son corps se fige. Un long moment. Mon souffle à moi se coupe aussi. Et elle relâche la tension dans un soupir bruyant. Elle tremble. Je me rapproche d’elle, continue quelques va-et-vient pour sentir ses derniers soubresauts. Doucement, je me retire. Je la prends dans mes bras. Par derrière, toujours. L’embrasse dans le cou. Puis, l’enlace, sans dire un mot. Elle frisonne encore, par moments. Puis, ça se calme. Elle se retourne, chope mes lèvres.

Et aussitôt, ça remonte. Là, c’est elle qui prend les devants. Elle m’entoure d’un bras, pendant que l’extrémité de l’autre me pénètre. Fort, vite. C’est fulgurant. Mon visage me lance, mon cœur bat la chamade. Ces frissons encore, qui s’emparent de moi. Et cette jouissance, brutale, inattendue qui surgit d’un coup. Après, le vide. Les larmes qui montent aux yeux. Le regard profond, le baiser langoureux. Elle sourit.

C’était sa première fois.

Lia ou l’art de charmer les serpents

Certains visages marquent. D’autres, moins. Tel est le cas de Lia Vinova, jeune femme originaire de Haute-Savoie. A 27 ans, elle rayonne d’une grâce enfantine, soulignée par un regard qui oscille entre naïveté et profondeur. Pourtant, elle en a traversé des épreuves, bien souvent marquées par son goût pour l’extrême. Car ce qui l’a toujours attiré, c’est le risque, la mise en danger.

Photo © VincentLg & AlexBertone

Photo © VincentLg & AlexBertone

Rien d’étonnant à ce qu’elle ait décidé d’occuper son temps libre à charmer les serpents. Enfin, charmer est plus «une jolie appellation» pour présenter un numéro qui exige avant tout de l’empathie. Ici, il s’agit moins de dresser que de «ressentir». «Ce sont des animaux particuliers, qui ne crient pas quand ils ont mal, ou que ça ne va pas. Il faut pouvoir anticiper leurs besoins», déclare la charmeuse de serpents. La relation qu’établit Lia Vinova avec le reptile passe par le toucher, par la caresse et par l’intuition. Une attitude qui s’acquiert avec le temps, la patience et une vraie curiosité à l’égard de l’écosystème de l’animal, acquise via des formations spécialisées au sein de La Ferme Tropicale (société leader dans le domaine de la terrariophilie en Europe). Respecter son environnement naturel apparaît fondamental. Tout comme apprendre la manière de les nourrir, le cycle de leur mue (changement de peau), le fonctionnement de leur anatomie etc. Sourds et muets, ce sont des animaux qu’il faut ménager. L’éleveur doit s’adapter à eux. Et non, l’inverse. Pleinement consciente de la discipline que requiert l’élevage d’un serpent, Lia Vinova organise sa vie depuis 2 ans en fonction de son animal, sans qui son métier n’existerait pas.

Cette aventure, pour le moins originale, a débuté par hasard. Ou plutôt, par coïncidence. Grâce à la rencontre impromptue d’un voisin féru de reptiles, elle endosse en 2005 son rôle de charmeuse de serpents. Au cours de soirées branchées, elle ondule son corps sur des airs de musique orientale, en suivant les mouvements sinueux de l’animal. Trois ans plus tard, elle décide, après une brève période de doutes, de travailler seule et de rejoindre le cercle très restreint des charmeuses de serpents. Premier pas significatif : elle achète son propre reptile – un Boa constrictor déjà grand, qu’elle baptise Django. En mémoire à Django Reinhard, dont la perfection rythmique n’est pas sans rappeler celle qui irradie des ondoiements du serpent.

Avec Django, Lia s’accomplit, alliant sa passion artistique à son amour pour ces bêtes. Théâtre, danse, improvisation, elle met en scène les différentes formations reçues à l’école d’art dramatique Jean Périmony et au Centre des arts vivants à Paris, dans un numéro qu’elle veut à chaque fois différent. Pendant 20 minutes, elle et lui, fusionnent sur scène, portés par de la tribal fusion. Un choix chorégraphique mûrement réfléchi : «Je tends à faire évoluer mon numéro vers cette danse, patchwork de flamenco, kathak, Bharata Natyam, hip-hop et danse orientale, car elle rappelle les mouvements du serpent», précise Lia.                  

Photo © VincentLg & AlexBertone

Photo © VincentLg & AlexBertone

Si le numéro n’est pas sans risque (le serpent reste un animal sauvage), Lia aime à penser que son partenaire la reconnaît, ne serait-ce qu’avec cette langue sifflante qui capte les particules de sa peau. Pour elle, la menace reste mineure. C’est peut-être ce message qu’elle veut faire passer lors de ses représentations à Paris, en province ou à l’étranger : que le danger, ou ce qui est perçu comme tel, est maîtrisable tant qu’il est subtilement apprivoisé. L’esthétisation de son show participe tout entier à déconstruire la diabolisation biblique dont est victime le serpent, associé au pêché. Et à prouver que c’est un animal «innocent, merveilleux et solitaire.» La délicatesse des courbes (que ce soient celles de la femme ou celles du serpent), la beauté des costumes et la lascivité avec laquelle le serpent évolue le long de sa “branche” humaine, éveillent une véritable fascination. L’angoisse, peu à peu, disparaît.

Et le charme agit.

Découvrez aussi son myspace, avec vidéos à l’appui !

Anything Maria, « artiste transgenre »

C’est dans un café métro Strasbourg Saint-Denis que je la rencontre. Pour de vrai. Je l’avais déjà vue sur scène, dans la peau de ce personnage lunaire portant autour des yeux un masque blanc – accessoire tribal qui souligne son air de killeuse. Là, elle est au naturel, jolie blonde, 26 ans, sourire généreux. Intellect qui carbure.

© Samuel Guigues

Photo © Samuel Guigues

S’il y a bien une chose qui m’a frappé chez cette fille, outre la candeur de ses traits et la malice de son regard, c’est la qualité de ses propos. Hors des sentiers battus, elle a tenu un discours réfléchi sur l’art. Il ne s’agissait pas que d’elle, de sa musique, de sa personne, contrairement à tous ces artistes atteints d’un incurable narcissisme. Il s’agissait avant tout de s’interroger sur des notions aussi complexes que la musique, l’artiste.

Vivement influencée par Nietzsche, elle voit dans l’art un moyen privilégié d’accéder à la grandeur. «On vit pour aller de l’avant, pour faire avancer les choses», clame-t-elle. La musique est perçue comme une transe, une extase, un mise en péril. Sur scène, elle a l’impression d’être une demie-déesse. D’être en pleine possession de sa puissance, avec cette guitare – objet phallique par excellence –, ce couteau – arboré comme une arme de défense et d’attaque. Elle est homme, dans la plastique d’une femme. Ou non, elle est les deux à la fois, elle est «transgenre», comme elle dit. Au-delà de la dualité masculin/féminin.

De genres, il en est question dans ses textes. Mais aussi de politique, d’esthétisme, de philosophie et d’amour bien sûr. Les hommes ? Les femmes ? La question n’est pas là. Elle va toujours plus loin, aspirant à l’amour absolu, au dépassement de soi.

En vivant trois ans à Berlin, de 2004 à 2007, elle comprend plein de choses. Dont celle qu’il est nécessaire de bousculer les frontières de la musique. Oui, c’est ça qu’elle découvre. Qu’elle peut, elle qui a commencé à chanter Summertime à 15 ans le trac et la gniac au ventre, faire quelque chose de ses mains, de son corps, de sa voix et de son talent. Mais quelque chose d’unique, de décomplexé. Qui lui ressemble, parce que c’est vrai qu’elle n’est pas comme tout le monde. Elle évolue dans un univers habité par les fantômes de Cat Power, PJ Harvey, Kate Bush, «la personne à laquelle j’aimerais être comparée !», David Bowie. Par ceux de DJ comme Miss Kittin & the Hacker, «qui ont réussi à mélanger dance-floor et pop», Björk, «l’incontournable», Ellen Allien, «Allemande new-wave dont je suis fan…» Autant d’artistes qui l’inspirent et l’aident à trouver sa voix. Voix ou voie ? Les deux, sans aucun doute.

Car, au départ, c’était mal parti. Originaire d’un milieu détaché du monde artistique, elle ne reçoit aucune formation musicale. Elle apprend la musique sur le tas, en parallèle de ses études de lettres. Elle squatte d’abord des groupes de blues avec de vieux alcoolos nostalgiques de B.B. king. Puis, vire pop-rock. L’électro vient ensuite, comme un Salut, dans les années 2000. Elle saisit le champ des possibles de ces sons futuristes.

A Berlin, où elle n’a rien à prouver à personne et en même temps tout, elle écrit ses premières vraies compos. L’écriture est nécessaire, cathartique. Niveau musique, elle accouche d’un mélange électro-pop, né de la fusion entre sampleurs et pédales. «Je fais de la musique génétiquement modifiée, inspirée de rock primitif, folk, zouk, électro avec un aspect expérimental. Ce que j’appelle de la pop mutante !», explique-t-elle. Elle écrit en anglais, parce qu’à Berlin, «tout le monde parle anglais.» Un peu d’allemand aussi. De français ? Oui, aussi. Mais peu. L’anglais, c’est universel, l’anglais, c’est la langue de ses mentors, de cette culture anglo-saxone qui l’attire tant. Elle fait ses premières armes dans la capitale allemande, ça marche plutôt bien. La scène indé à Berlin, c’est ce qui se fait de mieux.

© Adeline Ferrante

Photo © Adeline Ferrante

Puis, elle revient en France, dans ce pays enchaîné par son vieil amour de la tradition qui marginalise de facto les musiques indépendantes. D’abord Marseille, sa ville natale, puis Paris. Un retour aux sources qui lui réussit puisqu’elle gagne des prix. Un peu surprise, elle comprend qu’il lui faut un nom de scène fixe. Elle hésitait entre Rainer Maria, en référence à Rilke, son poète préféré (un maudit encore), Satan Maria ou Spleen Maria. Puis lui vient un nom, en 2008, alors qu’elle est sélectionnée pour la biennale des jeunes créateurs d’Europe et de la Méditerranée : Anything maria. «Anything» comme tout, rien, n’importe quoi, quelque chose. Et «Maria», pour Rilke, l’indéfectible. C’est surtout que «j’aime la sonorité du mot quand il résonne à Maria. Les deux, ça fait désinvolte, éclectique», précise-t-elle, un sourire accroché aux lèvres.

Elle commence à se produire, elle débarque à Rock en Seine. Mine de rien, cette artiste d’inspiration berlinoise fait son bonhomme de chemin. Avec plusieurs EP à son actif – «le meilleur format musical aujourd’hui pour toucher les gens» –, elle s’est faite repérer par la presse qui ne tarit pas d’éloges à propos de ce «jeune talent prometteur.» Et conquiert peu à peu un public éclectique, à l’image de sa musique.

Malgré tout, elle continue de douter. Et tant mieux : le doute est l’apanage des grands. Elle sait que sa gestuelle sur scène n’est pas encore aboutie, que son corps, tendu par les contraintes instrumentales qu’elle s’impose, doit s’assouplir. Elle sait que, si elle veut tourner, elle devra faire un travail sur sa voix «pour envoyer du bois tous les soirs.» Elle sait tout ça. Et moi, à la fin de l’interview, je sais que j’ai devant moi une fille qui a tout compris à l’art. Et qui, dans ce sens, ira loin.

Découvrez son univers via son myspace et son blog, « bric-à-brac musical ».

Et, pour finir, regardez la à l’Å“uvre :

La révolution QQQOC

«Quel monde !», s’écriait-t-on mardi 2 mars devant la B.A.N.K. galerie, près de République. Et en effet, il y avait foule ce jour-là, à l’occasion du premier défilé organisé, dans le cadre de la Fashion week, par QQQOC.

Un collectif au nom aussi mystérieux qu’arrondi, dont l’action est de confectionner des sapes à partir de serpillières en fibre de bambou recyclable, sponsorisées par La Ménagère (société familiale française créée en 1913). Composé de Maud Thomazeau (styliste), Nicole Miquel (photographe, voir article What’s up Nicole ?), Clarisse Tranchard (artiste) et Mélanie Martinez-Llense (actrice performeuse), QQQOC milite en faveur d’un art «pas cher» en réinventant l’Arty-sanat.

Agé d’à peine trois mois, ce projet mûrit depuis plusieurs années dans la tête de Maud. Cette jeune styliste brune aux lèvres vermeilles a commencé par agiter les grands rendez-vous de la mode, en défilant dans des tenues de super-héroïnes volontairement ridicules. Et surtout, «pas chères». La serpillière s’est vite imposée comme la matériau le plus adapté.

Un pied de nez au gratin parisien ? Mieux : un doigt (!), musclé par l’idée qu’avec un rien, on peut tout faire. Que même un objet aussi déprécié que la serpillière peut gagner ses lettres de noblesse, à partir du moment où l’on y croit. Et Maud a cru en ses «allures de tweed Chanel». Un peu comme Marcel Duchamp, qui voyait dans son urinoir un objet d’art.

Portée par la rencontre avec Nicole, Clarisse et Mélanie, cette subversion a trouvé son visage : QQQOC, «cinq lettres pour exprimer les cinq questions d’investigation du journaliste anglais parfait – les fameux 5 W, que nous avons traduit en français par Qui Quand Quoi Où Comment et qui à l’envers fait COQQQ», explique Nicole.

Ensemble, elles ont invité plus de trente stylistes, plasticiens et designers, de renom ou de simplement de nom, pour customiser des vêtements insolites. Dont Cécile Christy, ancienne danseuse et collaboratrice pour Karl Lagerfeld et Christian Lacroix (entre autres).

Leur révolution culturelle, elles la veulent dans la rue, lieu le plus démocratique qui soit. En guise de mise en bouche à ce street rendez-vous, qui s’est déroulé samedi 6 mars au métro Tuileries (sur un passage piéton à 13h30), elles ont performé un contre-événement. Celui de ce mardi 2 mars à la B.A.N.K. Galerie.

Sur des morceaux live du groupe rock This is pop, le «noyau dur (mais) ouvert et poreux» des QQQOC a exhibé le fleuron de la serpillière artistique. Plusieurs modèles hétéroclites (lesbienne, transe, gay et petite fille) ont foulé les tapis multicolores posés à même le sol, fièrement vêtus de toilettes uniques en leur genre. Il y en avait pour tous les goûts : de la robe de mariée, au costume SM, en passant par la robe aristocratique, le tailleur centré, la burka et le chapeau exagérément conique, la serpillière s’est mise dans tous ses états. Sous les yeux stupéfiés des photographes, des caméras et du public.

Et pas un sou de dépensé ! Rien que de l’imagination, du talent, de l’humour et une bonne dose d’avant-gardisme. Grâce à ces «Connesoeurs» – comme elles tiennent à s’appeler entre elles  –, un nouveau proverbe est né : «La créativité est mère de nécessité.» Et non plus l’inverse.

Si c’est encore un peu vague, cette idée de serpillière métamorphosée en vêtement de mode, voyez un peu ce qui suit…

Portrait d’une « pute »

LB25, c’est d’abord un titre énigmatique, derrière lequel se cache un nom de matricule. Celui d’une prostituée originaire de l’est, à qui l’on a imposé ce métier de la chair, et qui s’est faite assassiner une nuit de décembre 1999, dans le plus profond anonymat. C’est ensuite une pièce de théâtre, qui se joue actuellement à la Folie théâtre, dont l’énigme resterait irrésolue s’il n’y avait pas cette parenthèse en sous-titre - (putes) - ni cette affiche, aussi provocante que troublante. Un corps féminin, à quatre pattes, le string à peine baissé, les seins offerts et les talons noirs, animalisé par une gueule de chienne enragée. Une chimère, en somme, divisée par la honte de la soumission et le désir d’affirmation. Derrière lequel se cache aussi, une personne : la comédienne Valérie Brancq.

Affiche

Je serai tentée de commencer par dire tout le trouble qu’elle a suscitée en moi, quand je l’ai vue sur scène, si arrogante, si abîmée, si ouverte, si vulgaire et si nue. Quand je l’ai vue «faire la pute», sans complaisance, avec une identification confondante de réalisme. Mais ce serait gâcher le plaisir de découvrir le cheminement qui l’a conduit là où elle est aujourd’hui.

Le théâtre ne relève pas tout de suite de l’évidence pour Valérie Brancq. Elle le rencontre, le découvre, le savoure à la fac à travers l’improvisation, mais souffre d’un manque de confiance en elle. Alors, elle se convertit à un métier plus «sérieux» - Ã©ducatrice spécialisée - qui lui rapporte des rentes régulières et où elle peut explorer, à sa façon, les différentes expressions artistiques que sont le chant, la danse et le théâtre. Après plusieurs années à n’effleurer qu’avec réserve l’art dramatique, elle fait une rencontre. De celle qui change la vie, ou plutôt la bouleverse. Olivier Tchang-Tchong, auteur et metteur en scène, croise sa route et «lui met le pied à l’étrier». Il la fait jouer, elle lui fait confiance. Il lui confie à quel point elle devrait ne faire que ça, du théâtre. Elle fait la moue. Hésite. Un été, seulement. Puis saute le pas, en se donnant un an pour réussir.

En 2001, elle démissionne, déterminée à tout investir dans le théâtre. Très vite, elle a une idée en tête, une idée fixe : faire une création autour de la prostitution. Parce que ça la passionne, ça la «questionne», ça la fascine, parce qu’elle aime la «différence, encore plus quand elle est maltraitée par la société». Cette idée se déploie suite à la rencontre quotidienne de jeunes prostituées, sur un pont de Clichy, près de son domicile. Elle les approche, les regarde, les observe, à tel point qu’elles deviennent des figures familières, presque rassurantes. Mais ne leur parle pas. Trop pudique, trop retenue par la logique du «Je suis qui pour me permettre d’aller les aborder. Puis, pour leur dire quoi…?» Le dialogue se fait silencieux, dans le regard, dans l’imagerie, quand un «monsieur très timide» la prend, un jour, pour une pute. Elle ne s’en formalise pas. Se dit juste que c’est un signe et qu’elle est prête à aller plus loin.

Frénétiquement, avec la passion zélée qui anime les prosélytes, elle collecte une masse d’informations diverses et variées, qu’elle trouve ça et là, au détour d’une bibliothèque et d’associations pour les prostitués. Elle lit beaucoup. Des livres qui restent dans la gorge, qui la nouent et qui se digèrent. Grisélidis Réal et Nelly Arcan, deux anciennes prostituées converties à l’écriture, la font vaciller : leurs mots, crus, dignes et authentiques, la touchent au creux du ventre, résonnent en elle à tel point qu’elle les dira sur scène. Ce sont eux qui habiteront l’âme de sa prostitution. Pour Valérie Brancq, qui aspire à l’essentiel des choses, la pièce est là, dans cette exhibition littéraire. Elle la monte avec le metteur en scène, qui nourrit pour cette cause une empathie telle qu’il injecte ses propres mots dans ceux des deux auteures. La pièce est jouée une première fois, dans une version soft. Sans dépouillement physique, avec une seule crudité verbale.

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Puis vient le temps de la prise de recul. Valérie intègre une compagnie théâtrale, celle de David Noir. Le hasard fait bien les choses puisque ce dernier, metteur en scène, comédien et auteur, s’intéresse de très près au langage du corps, nu, primitif et soumis à ses pulsions érotiques. Avec lui, Valérie apprend à ne pas se sentir en péril face à la nudité dans l’espace scénique, mais à la voir comme un accès à une vérité plus organique. Elle joue donc dénudée, s’enchâsse dans d’autres corps au travers de mises en scène granguignolesques.

L’aisance à être dans ce plus grand dénuement devient si naturelle, une fois le surmoi dévoyé, qu’il lui apparaît indispensable d’introduire de la chair dans sa pièce. Cette chair doit souffrir, être victime, dégoûter, jouir et simuler. Valérie veut aller jusqu’au bout de ce qu’une telle pièce peut exiger. Elle travaille, plusieurs mois durant, à jouer de la nudité comme une nécessaire putasserie. Valérie fait tomber le string, le soutien-gorge, les tabous et ouvre sa chatte. A Avignon, d’abord. Qui l’accueille intrigué, avec d’un côté les pudibonds pas prêts à assumer un tel choc, les pervers, qui filment ce qu’ils osent ou n’osent pas explorer, et les autres, ceux qui y voient l’expression artistique d’une prostitution digne. Ou encore un pont entre leur vie, «rangée», et celle, sombre, salie et répudiée, des putes.

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Peu après, il y a la Folie théâtre qui ouvre ses portes à LB25. Un lieu à taille humaine, idéal pour célébrer la dimension intimiste d’un tel spectacle. Chaque soir, ou presque, Valérie «joue la pute», sans complexe, sans jamais confondre sa réalité et leur réalité, «pour porter dans le vivant» les paroles des prostituées. Dont cette Grisélidis qu’elle rencontre au sortir d’une représentation et qu’elle admire pour cette extravagance affichée et ce militantisme passionné, à 70 ans passés.«Après cette rencontre exceptionnelle, on a échangé une correspondance soutenue, alimentée d’articles sur le sujet. Et je me souviens d’une lettre en particulier où elle m’annonçait officiellement me céder les droits de ses livres…», raconte-elle. Elle sent monter en elle le désir de rendre visible cette cause, sans pour autant en faire une lutte strictement féministe. C’est moins un réquisitoire contre la tragique faiblesse des hommes, que le miroir esthétisé d’une souffrance étouffée par les non-dits.

Voir cette pièce, c’est accepter de s’entendre parler aux sphères les plus intimes de son être, accepter de se faire traiter de pute, ou de se faire cracher à la gueule, de voir comment une femme simule, ou baise, comment elle avale le sperme, et comment elle met en voix sa fêlure. LB25 a tout d’une épreuve qui chahute les entrailles, révèle les fantasmes et catalyse les angoisses. On y ressort autre.

* Grisélidis Real est une ancienne prostituée genevoise et écrivaine, morte en mai 2005. Elle a signé, entre autres, La Passe imaginaire, dont s’inspire la pièce, en 1992 et A feu et à sang en 2003.
Nelly Arcan est une ex excort-girl et auteure québécoise décédée en septembre 2009, par pendaison. On lui doit Putain, en 2001, qui illustre à plusieurs reprises le spectacle, et A ciel ouvert, en 2007.

Voici quelques extraits du spectacle, qui vous donneront une idée assez juste de ce qui vous attend si vous avez la bonne idée d’aller voir cette pièce…

Océanerosemarie in real

Vous devez certainement la connaître. Océanerosemarie a fait salle comble, plusieurs mois durant, au théâtre des Feux de la Rampe, dans le 9e arrondissement de Paris. Sa pièce ? La lesbienne invisible - traduction française de lipstick lesbian, un terme en vogue depuis l’arrivée de The L word. La comédienne fait de cette homosexualité transparente le cÅ“ur même de son one-woman show : elle l’ironise, la met en scène, l’exacerbe et la détourne dans un spectacle où l’humour s’en donne à cÅ“ur joie.

Vu la résonance actuelle de cette pièce et l’aura dont Océanerosemarie jouit actuellement auprès du public lesbien, je me suis dit qu’une petite vidéo sur elle, sa vie, et son parcours serait la bienvenue ! Jusque-là, je ne m’approchais qu’avec scepticisme d’une caméra et le logiciel Final Cut Pro restait un curieux mirage. Mais bon, il faut une première fois à tout… La voici donc ci-dessous avec des erreurs bien sûr, notamment de son, mais un rendu qui, je l’espère, chatouillera vos zygomatiques.

Bonne année 2010 à toutes !

Et pour les curieuses qui veulent en savoir plus sur Océanerosemarie, allez zieuter son myspace.

« Queue de renard Â»

Photo Karine Pelgrims

Lorsqu’elle incarne sa musique, elle ondule. Parce que pour elle, la house mininale a quelque chose de terriblement sensuel, qui frise souvent l’érotisme. C’est un peu comme une queue de renard, se plaît-t-elle à imaginer. Axelle Roch est DJ et, comme nous, son pêché mignon, c’est les femmes. Vous la connaissez certainement pour ses mixes fiévreux des soirées Babydoll et Barbieturix. Ce petit bout de femme déterminé déchaîne régulièrement la scène lesbienne. Mais son rêve est ailleurs. Pour cette Lyonnaise qui mixe depuis 10 ans, la consécration viendra une fois qu’elle sera reconnue par ses pairs. En attendant, elle sort un nouvel EP, sur un label marrainé par Chloé. Interview d’une renarde friande d’anecdotes et amoureuse du beat.

Petit conseil : écouter cette interview en vous plongeant dans l’ambiance électrisante des morceaux suivants : International breakfast et Something Stupid. Ils sont disponibles ici. Have fun !

Avant d’investir les lieux lesbiens de la Capitale avec tes sons house, que faisais-tu ?
J’habitais à Lyon. J’ai commencé par une fac de psycho et j’ai arrêté. C’était pour une autre moi : si j’avais été hétéro, je me serais trimballée en tailleur et j’aurais été profiler à Interpol ! Non mais sérieux, l’école, ça ne m’a jamais plu parce que je n’aimais pas qu’on me dise ce que j’avais à faire. Par exemple, il y a un truc qui m’horripilait, c’était d’arriver en cours, de m’asseoir et de sortir la trousse.

Rebelle, quoi ?
Bah oui, mais parce que vraiment tout ça me gonflait. Il fallait manger à telle heure, sortir à telle heure. Je ne supporte pas l’autorité et j’ai du mal à travailler pour quelqu’un.

Donc tu as quitté le monde universitaire ?
Ouais et je me suis orientée vers ce que j’avais vraiment envie de faire : travailler dans un bar et mixer. J’ai appris à faire des cocktails, à affiner mon oreille dans un bar des années 50-70, avec des mecs qui se trimbalaient en vespas. J’écoutais du jazz là-bas, de la soul, du rock. Puis, il y a eu la rencontre avec Hervé Ak qui organisait pas mal de soirées à Lyon. C’est lui qui m’a appris le métier. Je lui dois beaucoup, il m’a donné le biberon. Je le suivais partout. Je l’écoutais. C’était comme un grand frère spirituel et professionnel.

C’est lui qui t’a fait faire tes premiers pas donc ?
C’est ça. Puis, un jour, le DV 1, club de Lyon, a ouvert ses portes et Hervé en a pris la direction artistique. Un soir, il était en galère de DJ et il m’a proposé de prendre les platines. J’en tremblais !

Aujourd’hui, tu trembles encore ?
Non, beaucoup moins. Sauf quand je sais qu’il y a quelqu’un d’important dans la salle, un patron de boîte, un DJ connu. Ca me fait aller aux chiottes direct là !

En mixant dans une boîte de référence, ta carrière a dû faire un bond en avant…
J’ai continué à mixer dans ce club pendant quatre ans et demi et j’ai commencé à me faire un réseau, par les potes d’Hervé d’abord. Je faisais des afters qui commençaient à 8h du mat’ au départ ! Puis, j’ai monté un groupe électro-rock, Les mèches anglaises. Emilie Jouvet, qui venait présenter son film à Lyon, One night stand, nous a repérés et on a mixé après la projection. On a cartonné sur la plateforme. Si bien qu’elle m’a encouragée à monter à Paris.

C’est elle l’initiatrice de ton arrivée à Paris ?
Oui. Il y a deux ans, elle m’a proposé d’aller chez elle, nous sommes devenues amies. Je suis allée au Pulp, j’ai découvert une nouvelle vie, il y avait de nouvelles rues, de nouveaux lieux, de nouveaux gens. Avec le groupe, on a fait pas mal de concerts, ça marchait bien, quoi. Et je me suis décidée d’habiter vraiment là.

Et tu es satisfaite depuis de ce que t’a apporté Paris ?
Oui, j’ai bien avancé dans la musique. Je me rends compte que je me suis beaucoup améliorée depuis que je travaille au Bazar de la Mode, rue quincampoix dans le Marais. J’ai commencé cet été où je mixais pendant cinq heures à la période des soldes. Techniquement, ça m’a appris à prendre plus de risques : je m’amuse à faire des séquences entre deux disques, à mélanger les morceaux ensemble, à faire des effets. Puis, j’essaie de me tenir au courant de l’actualité musicale. Je surfe régulièrement sur les sites professionnels de musique électronique. Tous les jours, il y a le top 10 des meilleures ventes.

Ca t’aide à te situer ?
Bah j’ai plus conscience de ce qui est à la mode et donc de ce qui plaît au public. En ce moment, c’est la house un peu old school qui revient, avec des claviers, des percussions, du vocal. De la house minimale, de la deep house.

C’est ce que tu fais ?
Oui, c’est ce que j’aime parce qu’il y a beaucoup de percussions, de clavier. La house mininale, c’est entraînant, suave, émotif, il y a une énergie sensuelle voire sexuelle dedans. C’est du cul, un peu. Comme un balancement, un va et vient. Moi, ça me fait penser à une queue de renard bien brossée qui ondule sensuellement. Quand je compose, c’est d’ailleurs à ça que je pense. Faut que les samples sonnent queue de renard.

Qu’il y ait de la rythmique, en somme ?
Oui, la rythmique est nécessaire. Pour moi en tout cas, parce que c’est ça qui me donne l’inspiration. Peut-être parce que j’ai fait de la batterie et que j’ai adoré. Et, en vérité, je suis incapable de composer une mélodie.

C’est une lacune ?
Oui et non. Parce que maintenant, avec la musique électronique, on n’a pas besoin de mélodie. On a entendu plein de tubes où il n’y a que de la rythmique.

Tu aimerais faire de gros tub commerciaux à la Guetta ?
Oh non ! Ce n’est pas mon but. Je voudrais plutôt être une Cardini ou une Chloé qui sont reconnues par leurs pairs et éditées par des labels de qualité. Ou alors comme Pedro Bucarelli qui est de Lyon. J’aime bien ce mec, il a du talent, une belle sensibilité artistique. Il a kiffé sur une musique que j’ai composée : Serial lovers. C’est tous des lovers, ces mecs en fait ! Pedro l’a même remixée. On fera un truc ensemble tous les deux. Je sens qu’il peut capter l’esprit queue de renard de mes morceaux. Il peut affiner ma technique, comprendre ce que je veux dire, me permettre d’aller plus loin.

Et tes influences alors ?
Audiofly. C’est magique… C’est deux mecs qui mixent de la house minimale à l’espagnol. Ils mettent de la chaleur dans leurs morceaux. J’ai trouvé mon style grâce à eux.

Ce même style que tu proposes lors des soirées au cours desquelles tu mixes ?
Oui. Même si souvent, ça envoie plus quand je mixe pour des boîtes comme Les Bains douches, Chez Regineou à La Flèche d’or, à l’occasion des soirées Babydoll et Barbieturix.

Tu agis essentiellement dans le milieu lesbien ?
En effet, et ça m’aide à me faire connaître donc c’est cool. Mais ce n’est pas ce que je recherche. J’ai envie que ma musique soit reconnue par la profession, et aussi qu’on parle de moi dans le magazine Tracks . Je travaille tous les jours, des heures et des heures, j’ai mis du temps à trouver mon univers et j’ai envie que ça paie. Le truc, c’est que c’est difficile d’aller mixer ailleurs, de percer dans le milieu électronique. Dans les clubs, ils book les gens par label. Si le DJ a signé dans une grosse maison de disque (goodlife, kill the DJ, Citizen, freak n’chic), il a ses dates assurées dans les plus gros clubs parisiens comme Le Rex.

Tu n’es pas la seule DJ lesbienne. Il y en a même pas mal, non ?
C’est un domaine qui relève de l’art donc oui. Au même titre qu’il y a plein de lesbiennes qui font de la photo. Je pense qu’on est des personnes émotives, à fleur de peau, avec une sensibilité qui nous pousse à voir les choses d’une manière différente. Et c’est plutôt bien vu d’être lesbienne chez les DJ.

Ah oui ?
C’est plus facile déjà d’être une femme quand on est DJ. Parce qu’il y a de la séduction, qu’on peut en user sur la plupart des hommes hétéros qui composent ce milieu. Quand on rentre dans une boîte de nuit et qu’on voit que la personne qui mixe, c’est un mec, on détourne le regard assez vite. Par contre, quand c’est une meuf, on est tout de suite plus attentif. En même temps, je crois que les mecs qui gèrent tout ça ne font même pas gaffe.

Aucune lesbophobie donc ?
Non, pas du tout. Les mecs se concentrent davantage sur la musique qu’on fait. L’homosexualité ne rentre pas vraiment en jeu, pour les femmes. Dans leurs têtes, ils considèrent qu’on a quand même des couilles de faire ce métier donc ils nous respectent. Et on a la chance d’avoir des DJ de talent qui ont prouvé que des nanas pouvaient faire des trucs très biens. Comme Chloé, Jennifer Cardini, Sextoy. Ces pionnières des années 90-2000 nous ont beaucoup aidées.

En même temps, tu t’en sors plutôt bien puisque tu as trouvé un label pour te produire ?
Depuis trois ans que je compose et dix ans que je mixe, j’ai sorti plusieurs EP, dont un, We are cool sur MP digital records (label dont Chloé est la marraine) et deux autres, plus récents, sur MP digital toujours : International breakfast ainsi que Serial Lovers. Donc c’est déjà pas mal même si je vois beaucoup plus grand que ça.

Photo Â© Karine Pelgrims

À toi, ma belle

«Faut que tu viennes d’urgence, Ju est à l’hôpital.» Je laisse tomber mon téléphone, ce message oral est trop abrupt. On est dimanche, il est un peu plus de midi, j’allais partir chez mes parents. Mais là, tout se suspend d’un coup. Ma tête vacille, mon pouls s’accélère, je perds le fil de mes pensées. Ju à l’hôpital, c’est quoi ce délire ? Elle qui vient de rentrer d’un tour du monde d’un an en parfaite santé. Je l’ai pourtant vue vendredi soir : elle était en forme, armée d’un sourire plus que jamais communicatif.

Je prends mes clics et mes clacs et je file à l’hôpital, angoissée et pourtant à mille lieues de m’imaginer ce qui nous attendait. J’arrive aux urgences et je vois mes potes en pleurs. J’ai le cÅ“ur qui se serre. C’est à ce point-là grave ?! Les larmes me montent aux yeux, je m’approche de Ma dont les yeux, rougis, sont ravagés par la détresse. Je la prends dans mes bras. J’attends que cette première vague de tristesse passe, et je lui parle. J’essaie de mieux comprendre. «Ju a attrapé une méningite et là, elle est dans le coma.» Des étincelles envahissent ma tête, mon cerveau me lance, mes yeux se perdent. «Dans le coma…» Comment ? Pourquoi ? Quand ?

Vendredi soir, après cette soirée retrouvailles, elle est rentrée chez elle. Dans la nuit, elle s’est sentie mal. Vomissements, diarrhées, maux de tête. Tous les symptômes d’une gueule de bois. Sauf que cette apparente cuite s’est poursuivie pendant toute la journée du samedi, jusqu’au soir, jusque dans la nuit. Où, enfin, les urgences l’ont pris en charge. Elle était affaiblie, et surtout «agitée». Ce mot qui ne veut rien dire et en même temps qui lève le voile sur une terrible réalité : la bactérie (méningocoque) était déjà en train d’attaquer son système nerveux. L’intensité de la douleur était telle que l’hôpital l’a plongée dans un coma artificiel.

Voilà ce que j’apprends ce dimanche vers 13h, aux urgences. L’abattement se mêle à la colère et à l’impuissance. Sa famille est au courant ? Oui, elle est sur la route. Mais ça va aller, hein ? Je n’arrête pas de me dire que comme le pire est impensable, tout va rentrer dans l’ordre. A son réveil, Ju fera la Une des journaux et s’enthousiasmera du fait qu’elle ait été une miraculée. Voilà, c’est ça. Tout va rentrer dans l’ordre parce que ce genre de choses ne peut pas arriver. Pas quand on a 24 ans et qu’on rentre tout juste d’un tour du monde, et qu’on a le cÅ“ur sur la main, une folle envie de vivre et tant d’amour à donner aux gens.

Après plusieurs heures d’errance, on demande à aller la voir. C’est possible. Super, ça veut dire que ça va, non ? On va tous ensemble au service réanimation. On doit rentrer dans la chambre revêtus de gants bleus et d’un masque bien collé au visage. On entre et… Elle est là, allongée, inconsciente, tous ces tubes dans son corps, toutes ces machines autour d’elle. Mon regard se noie, s’absente. Je ne peux pas regarder ce visage-là. Le corps oui. Son pied se lève doucement, et retombe. Il semble se passer des choses. Je me dis que c’est bon signe. Je reprends espoir. Je m’approche d’elle, mais mes gestes pour la toucher se brisent, avortent sous le coup de l’incompréhension. Je tente de lui parler. Rien, strictement rien, ne sort. Je suis comme clouée au sol. Je jette un regard à son visage, qui semble traversé par une double émotion : la douleur et la quiétude.

Je repars de la salle. C’est dur, c’est douloureux. Mais nécessaire de la voir. Des gens de son entourage arrivent, viennent la voir, la tristesse se transmet à l’instar de la bactérie, elle loge en chacun de nous, s’enracine. Je décide de partir dans l’après-midi. Car on ne peut rien faire d’autre qu’attendre. Et je veux m’aérer, faire justement quelque chose. Je me retrouve seule dans la rue. Bizarrement, l’espoir me revient, furtivement. Je reprends le bus, il fait beau, très beau. Le soleil brille, l’air est frais, le conducteur de bus me parle de ses horaires de travail. Je le regarde, il m’attendrit. Le monde m’a l’air doux d’un coup. Je reviens chez moi, mes parents sont venus m’apporter un peu de soutien. Je mange enfin. Je leur explique, le gorge nouée. Ils me rassurent, bien sûr. Parce qu’eux-mêmes ne croient pas au pire. Personne d’ailleurs. À part peut-être les médecins qui ont signalé que tout ceci était «très grave.» Mais on occulte. On refoule. On se protège.

Ils partent en début de soirée, la nuit est tombée. Ça allait mieux quand ils étaient là. Là, ça ne va plus. Mauvais pressentiment. Je décroche mon téléphone. J’apprends que son état s’est empiré, qu’un œdème cérébral s’est développé etc. etc. etc. Ma vue se brouille à nouveau. Je raccroche, me prends la tête dans les deux mains et lâche un gros coup de larmes. Je réalise petit à petit que oui, c’est grave. Que non, ça ne s’arrange pas. Que l’avenir de Ju est compromis. Que Ju, elle…

Je prends des somnifères, je les gobe et je m’écroule un peu avant minuit. Le réveil est difficile lundi matin. J’ai le cÅ“ur qui fait mal, les pensées ombrageuses, les larmes aux yeux. J’allume mon portable. Rien, pas d’appel. Bon signe ? Je ne sais pas. En tout cas, je décide de me préparer et d’aller au travail. Pour me changer les idées. J’y retournerai de toute façon ce soir, quand ça ira mieux. Parce que ça ira mieux.

Le trajet en métro me paraît interminable, les gens m’agacent, je suis irritable. J’arrive devant le bureau, j’appelle Ma pour savoir où ça en est. Je n’arrive pas à saisir le ton de sa voix, je comprends juste que si je veux lui dire au revoir, c’est aujourd’hui. J’étouffe un « Non, ce n’est pas possible. Â» Mon cÅ“ur implose. Mes émotions se déchaînent. J’arrive au boulot, déboussolée, les larmes amères. J’explique tout. Et je repars pour l’hôpital. Trente minutes de trajet monstrueux d’angoisse, de doute, de solitude. J’arrive là-bas. La famille est là, je les rencontre pour la première fois, ces parents, cette sÅ“ur et ce frère dont Ju a tant parlé. Ils semblent forts, la mère a besoin de communiquer, savoir qui est qui. Je dis que je suis une amie et tais la relation plus intime qu’on a eue. Son père est plus sombre, plus solitaire, son frère, fragile, sa sÅ“ur, sonnée. Très vite dans la matinée, une femme, celle qui s’occupait du cas de Ju, nous a tous conviés autour d’une table. Personne ne tentait un regard vers l’autre, elle par contre, nous regardait, silencieusement, un sourire maternel aux lèvres renversé par un regard triste. Elle nous explique, calmement, de sa voix douce, que le cerveau de Ju est mort. Que la bactérie a détruit tout son système nerveux. Qu’ils vont faire un scanner dans l’après-midi pour tout confirmer. Je n’y crois pas. Mon corps lui y croit puisqu’il pleure, mais ma tête, explosée, refuse d’intégrer ça. Il y a sans doute un moyen de la sauver : son corps, lui, est vivant. Je garde tout ça pour moi. Toute la tristesse. Le silence retombe. Je regarde les parents : leur vision me fend le cÅ“ur. Ils se prennent dans les bras : la mère est brisée en deux, son corps s’affaisse, le père tente de garder la tête haute.

Puis, les heures passent où l’on attend la confirmation du scanner. J’arrive à dire à une personne que je n’y crois pas, qu’il y a peut-être encore un espoir. On me répond que non, que je ne veux juste pas y croire. Ma tête bourdonne. Le scanner est positif. Les yeux, secs cette fois, se perdent très loin, l’esprit s’absente très loin. Le corps flotte. Les parents sont convoqués. On attend, sans parler, démunis comme jamais. Ils reviennent. On peut la voir. J’y vais : elle est encore là étendue, inconsciente et… immobile. Plus rien ne bouge. C’est fini. Je m’impose de la regarder, de la toucher pour y croire. Je m’assis à côté d’elle, je lui prends la main, l’embrasse avec des baisers émus, la serre avec des mains moites. J’ai l’impression que son corps est encore chaud. J’ai l’impression que ses doigts bougent encore. Mais mon esprit divague. Elle est morte, bien morte. Ju, tu…

Elle donnera ses organes, tous, parce qu’elle était en parfaite santé et parce qu’elle menait une existence généreuse. On part de l’hôpital sur ça, cet ultime don de soi. Mais comme on a besoin de la présence de l’autre, de celui qui partage notre peine et la comprend, on va chez les parents de Ma, qui ont un appartement suffisamment grand pour accueillir tout le monde. L’ambiance se détend un peu, on fait la cuisine, on rigole un peu, on mange, on discute. Ju est là, dans des souvenirs évoqués, dans le regard triste des gens, dans les larmes refoulés de certains.

Je pars avant minuit. Et dans la rue, seule, tout s’écroule. Tout revient en pleine face. On est là, d’un coup, face à sa tristesse, à sa détresse, à sa prise de conscience. Mes yeux me brûlent et mes larmes dans le métro se transforment en sanglots. Je perds conscience des autres. Il n’y a que cette tristesse et Ju.

Je rentre chez moi, somnifère et dodo artificiel. Le lendemain, je me force à aller au travail. La matinée est horrible, entendre les gens rire dans cet open-space est insupportable. Personne ne comprend, personne ne peut soutenir, je suis seule, terriblement seule. Je pleure, malgré moi. Je m’isole. Puis, je pars tôt, rejoindre les autres, ceux qui sont comme moi. C’est bon d’être avec eux. Etre avec les autres, ça fait mal, ça heurte, ça montre à quel point l’homme fuit le malheur des autres, à quel point il est égoïste.

Et ça dure comme cela, jusqu’à l’enterrement, une semaine plus tard. A Strasbourg, dans la ville natale de Ju. 7h de route, pluie, nuages, cérémonie, discours, déchirement, pleurs, larmes, chansons, froid, cimetière, descente du corps, roses, câlins, angine, fatigue, nuit blanche, toux, mouchoirs, départ, somnifère. 24h épuisantes, éprouvantes. Les pires, je crois.

Depuis, je n’ai pas le choix, je dois m’en remettre. J’ai intégré la disparition de Ju. Maintenant, c’est plein d’autres questionnements qui me viennent à l’esprit. Des questionnements purement existentiels, sur la vie, la mort, l’amour, l’amitié, l’égoïsme, l’altruisme. Mon regard change, évolue, perçoit différemment. Souvent en colère contre les autres, il sait aussi les envelopper de douceur et d’indulgence. Tout semble être remis en cause, la solidité cède le pas à la fragilité. Fragilité de la santé, des relations amoureuses et amicales, de l’intérêt professionnel. Tout se floute. C’est comme si je regardais le monde avec ma myopie. Je le vois sans le voir, je le sens sans le sentir. Je suis extérieure, très éloignée de la vie, de ma vie, des autres.

Mais ça passera certainement parce que le temps reprend son cours, malgré tout. Et parce que la blessure, dit-on, se transforme un jour ou l’autre en force.

Bufalez-vous !

Quand on est lesbienne à Paris, on a tendance à sortir toujours dans les mêmes endroits. Le Troisième lieu, le 3w, l’Unity, plus récemment le Rosa Bonheur - davantage bobo que lesbien. A force, on en oublie les bars qui naissent autour du centre, et qui ont le mérite d’attirer une population homosexuelle moins enchaînée par le “lesbo-drama”.

Façade Bufala

Sur les conseils d’une amie, je suis allée faire un tour près du métro Parmentier pour découvrir un lieu qui vient d’ouvrir ses portes et dont le nom n’est pas sans piquer la curiosité : Le Bufala café. Hélène, l’une des deux tenancières de cet endroit gay friendly, explique, la bouche en cÅ“ur, que «la bufala est une vache des hauteurs de l’Italie dont le lait est utilisé pour fabriquer la mozzarella – la vraie, celle qui a du goût.» Intéressant, mais pourquoi un tel hommage à l’Italie ? Cette jeune physicienne de 29 ans, originaire de la botte, se sent très proche des valeurs de ses ancêtres, dont elle conserve un souvenir très prégnant. Aussi, dans ce bar où l’on se restaure comme on boit un verre entre amis, elle tient à ce que le client savoure de l’authentique. Parmi les plats locaux les plus ragoûtants, on pense notamment à ces tortellinis fourrés aux épinards et à la ricotta accompagnés d’une sauce pistou ou gorgonzola, pour les plus goulues…

Bufala_018

Cuisinées par la deuxième tenancière des lieux, Magali, par ailleurs intimement liée à Hélène et au métier de barmaid qu’elle a pratiqué durant de longues années (Bliss, 3w, Rive Gauche), ces spécialités offrent de quoi être repue pour les sept prochaines heures à venir (voire plus). Ce couple, aussi pétillant que le vin proposé pour rehausser la richesse gustative des plats, a su allier les beautés des quatre coins du monde pour décorer leur intérieur, aux confins de la rusticité des restaurants français, du confort intimiste des lieux orientaux et du mobilier insolite des pays d’Europe du Nord. 

Intérieur du bar
Les chaudes soirées d’été sont passées (quoique), mais sachez qu’en se rendant sur le chemin menant aux toilettes, on remarque une ouverture sur l’extérieur qui dévoile une terrasse conviviale où ça discute vin, bonne bouffe et culture. Le pouls du client bat au rythme de la vitalité contagieuse de ces deux épicuriennes. On sort avec le sourire. Et, puisque c’est devenu si rare, merci au Bufala.

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Bufala Café
66 rue de la Fontaine au Roi
75011 Paris
Ouvert du mardi au samedi

L’homme ou la femme ?

«Mais alors, toi, tu fais l’homme ou la femme ?». L’idée de lui en coller une m’effleure l’esprit. Mais, politesse oblige, je m’efforce de lui répondre, avec une condescendance proche de la désobligeance. «Tu sais, dans une relation entre deux femmes, l’homme peut être absente». «Hum…», me répond-il dubitatif.

Ça vous est arrivé, je pense, de rencontrer ces hommes, ou ces femmes (mais, force est de constater que c’est plus rare), qui vous posent ce genre de questions, une fois leur avoir dit, dans un premier temps, que vous étiez lesbienne et dans un deuxième, que vous étiez en couple. Moi, ce n’est pas la première fois. Et il est temps de s’énerver un peu contre cet énorme cliché, aujourd’hui franchement obsolète. N’en déplaise à certains hommes, deux femmes ensemble ne se répartissent pas nécessairement leurs rôles selon un schéma hétérosexué. Justement, être homosexuel, c’est aussi aller à l’encontre de ces carcans culturels imposés dès la naissance. Mais, pour peu que vous soyez féminine et que votre copine le soit moins, immédiatement, dans la tête des autres, vous créez ce : «Ah oui, c’est donc elle l’homme dans le couple». Sous-entendu, c’est donc elle qui gère sa petite nana (en jupe), elle qui l’invite partout, elle qui, disons-le franchement, la baise etc. Deux filles du même genre, féminin ou masculin, vont un peu plus dérouter. Mais la question restera là, en suspens. «A ton avis, c’est elle ou elle qui fait l’homme ?». Eh bien, je vais vous dire : ni l’une ni l’autre, et en même, l’une et l’autre. Et puis, puisque cette question est directement liée à la dimension sexuelle mais qu’elle ne peut pas se poser de la sorte au risque d’être… disons trop intrusif, les lesbiennes, entre elles, se prennent. «Se prennent ?! Ah bon, mais euh… Comment vous faites?», me répond-il d’un air désarmé, son image de la timide lesbienne qui caresse gentiment les seins de l’autre, la lèche et la pénètre juste un peu avant d’être secondée par la Virilité, étant un peu bousculée. Immédiatement après… «Franchement, avoue que vous utilisez des godes !», essaie-t-il de s’enthousiasmer. J’exagère à peine…

Je poursuis donc ma conversation par un «Comment te dire à quel point tu es…». Non, je ne vais pas être insultante. J’opte plutôt pour ceci : «C’est incroyable de voir à quel point tu envisages les choses d’un point de vue strictement phallique  ! Tout ne se construit pas autour de ça. Tu peux être épanouie sans avoir besoin du phallus ou d’un quelconque symbole en rapport avec. On est autosuffisantes, tu comprends ?». Il n’a pas l’air. Et, quelque part, c’est difficile de lui en vouloir.

L’androcentrisme est encore tellement présent dans les esprits, dans l’art et dans la vie que ça devient compliqué, dans l’esprit des gens, de penser hors du sexe masculin. D’une part, parce qu’il est à l’essence même de la conception. Et c’est là tout notre problème. Malgré nous, on aura besoin d’eux. Matériellement parlant, j’entends. D’autre part, parce que déjà tout petit, on leur a assené à quel point l’homme était plus fort, à quel point lui et son “kiki” pouvaient être puissants, etc. Ça paraît ringard mais il semble que ça se passe encore comme ça de nos jours. Combien de vos ami(e)s hétérosexuel(le)s mettront, malgré eux (ou pas…), des vêtements roses à une fille et bleu à un garçon, feront jouer leur fille à la jolie poupée et leur fils à la grosse voiture ? C’est dès l’enfance que ces schémas structurels et structurants se forment. Lutter contre s’avère alors presque impossible. Et certains hommes continueront d’être persuadés que l’homosexualité féminine est un leurre. Que d’une façon ou d’une autre, on reviendra vers les hommes. Cette certitude est encore plus développée si on a le malheur d’être un peu féminine. J’entends d’ici leur gloussement. «Ah ouais, elle, elle n’aime pas les hommes… ? Arrête, t’as vu son petit cul, ses seins, elle est trop jolie pour être lesbienne». What ? Repeat again, please ? Ça veut dire quoi, ça ? Que si on est féminine et baisable - pour rester dans l’esprit -, on ne peut pas aimer que les femmes. Que forcément, on essaie par là d’alpaguer le mâle ? Que forcément, on n’a pas rencontré le bon, celui qui nous fera grimper aux rideaux et que c’est pour ça que… ? Non, mais franchement. On est où là ? Pourquoi ne pourrait-on pas tout simplement aimer les femmes parce qu’on aime les femmes, et non parce qu’on déteste les hommes, ou qu’on a un problème avec eux ou que sais-je encore ? Je répète, on peut se définir sans forcément avoir recours au mâle.

What’s up Nicole ?

Alors que Joëlle et moi discutions de la Nuit Gay qu’elle a produite sur Canal +, elle m’a demandé si je connaissais Nicole. J’ai failli m’écrier : «Nicole Kidman ?! Bah oui, quand même !» Et je me suis ravisée, sentant que j’étais à côté de la plaque vu le sujet. Face à mon silence prolongé, elle a fini par dire : «Vous, les jeunes lesbiennes, vous ne connaissez vraiment pas votre Histoire !». Ça m’a laissé perplexe. Mais au fond, elle avait raison. Je veux dire, elle a raison. Il est temps de s’intéresser un peu plus à celles qui ont permis à la nouvelle génération de lesbiennes de vivre leur homosexualité sans (grand) encombre. Parmi les principales figures de ce mouvement de libération, il y a, je vous le donne en mille… Nicole ! Certaines de vous la connaissent peut-être déjà. De réputation, au moins. Pour les plus ignares comme moi, sachez que ce fut LA tenancière des premiers bars lesbiens de Paris. Le Caveau de la bastille, passage Thiers, c’était elle. Le Scandalo, rue Keller, c’était elle aussi. Les Scandaleuses, rue des écouffes, puis Le Boosbourg, c’était encore et toujours elle. Elle agissait partout, armée d’un fervent «militantisme de la vie». Retour sur cette scandaleuse des temps modernes.

Tatouages de Nicole

Autoportrait Nicole

Dans les années 90, toute de cuir vêtue et la niaque au ventre, Nicole décide, parce qu’il n’existe pas encore de lieux où les lesbiennes peuvent prendre l’apéro entre elles et parce que son âme de féministe ne supporte plus de les voir placardées dans des endroits obscurs, de créer son propre bar. Une mission d’envergure pour cette femme qui n’a pas un sou en poche et qui vit dans une époque minée par une homophobie galopante. Mais pas impossible. Le Caveau de la Bastille voit le jour. Dans ce sous-sol, Nicole impose sa marque de fabrique : c’est rock, cosy, et chaleureux. Les filles, qui n’ont pas l’habitude d’être considérées, «sont flippées d’aller dans un endroit où on leur sourit, où on fait attention à elles, où on les traite de manière particulière». Cette pionnière du genre met tout en Å“uvre pour que ses clientes se sentent à l’aise et soient libres de se compter. Se compter ? Oui, pour ces filles qui sortent à peine du placard, il est rassurant de savoir qu’elles ne sont pas seules. Le besoin de se retrouver, longtemps réprimé, éclate dans des accès de frénésie communicationnelle. «On est affamées de tout car on a tout à inventer», précise ce bout de femme brun à l’accent perpignanais aussi prononcé que le caractère.

Ce phénomène d’ouverture prend toute son ampleur quand Le Scandalo, six mois plus tard et à Bastille toujours, ouvre ses portes. Cette fois-ci, Nicole n’est plus locataire mais propriétaire des lieux : elle est libre de gérer son commerce comme bon lui semble (même si elle n’a jamais envisagé les choses d’un point de vue strictement financier). «A cette période, les bars tenus par des minorités sont très lucratifs et les banques n’hésitent pas à les subventionner. A cela se rajoute une émulation dynamisante : les portes commencent à s’ouvrir, les mentalités à évoluer. La techno arrive avec ses raves party, rendant tendance l’androgynie vestimentaire, et par là-même, certains looks lesbiens», confie-t-elle.

Le Scandalo devient, plus que jamais, «un bar autour de fêtes, d’imagination de rencontres, de musiques et d’événements culturels», faisant bouillonner le quartier. C’est l’âge d’or. Nicole, pour qui le désir de fédérer les filles dans l’échange et la confrontation aux autres est intarissable, prête ses murs à des femmes artistes qu’elle rencontre dans son bar. Triées sur le volet, ces dernières sont conseillées par un regard formé depuis ses plus jeunes années à l’écriture photographique, sa «première respiration». Cinq ans durant, le Scandalo organise de folles soirées qui participent à mieux définir l’identité homosexuelle. La scène lesbienne fleurit, portée par une énergie sans précédent, développée grâce à l’éclosion de nouveaux endroits lesbiens (le mythique Pulp, l’Entracte ou encore le Privilège), et soutenue par l’arrivée du courant américain lesbian chic. Les homosexuelles commencent enfin à avoir des points de repère. «On sort de la préhistoire depuis pas si longtemps que cela», ironise Nicole.

Bastille, au milieu des années 90, perd de sa vivacité festive au profit d’un envahissement touristique. Les intérêts homosexuels se déplacent dans Le Marais. Les gays, encore sous le choc des années sida, passent le flambeau à leurs homologues féminins. Les Scandaleuses s’installent rue des écouffes. Le lieu a un succès fou, et le nom ne laisse pas indifférent. Les filles, qui ont fait scandale, reviennent en force, en s’assumant, en riant, en se montrant, en militant par des actes politiques et artistiques. «Les bars montrent qu’on a des choses à faire à l’extérieur.» La phrase de Nicole n’a jamais autant résonné dans ce café qui se distingue par un espace ouvert en rez-de-chaussée où les personnes sont libres de circuler. L’aura est telle que de jeunes lesbiennes de 16/17 ans se mettent à le fréquenter, s’y sentant en sécurité. La réputation de Nicole n’est plus à faire. Régulièrement, elle donne des interviews avec une verve contagieuse. En tant que membre de la direction du Syndicat national des entreprises gays (SNEG), elle va même jusqu’à organiser des rallies pour faire découvrir tous les lieux lesbiens de la capitale.

Façade des Scandaleuses DR

Façade des Scandaleuses DR

Dans les années 2000, l’aventure Scandaleuse prend fin pour laisser place, un peu plus loin, à un bar intimiste au nom potelé : le Boosbourg. Le volume de l’endroit est doublé avec – et ceci est peut-être la plus belle récompense que Nicole pouvait souhaiter -, non plus un sous-sol mais un étage. «C’est jouissif de voir la nuit décliner. Nous aussi, on a enfin le droit de vivre en plein jour», déclare-t-elle dans un souffle ému. Mais, si ces moments restent tout aussi délicieux qu’avant, l’énergie, elle, s’affaisse. L’envie de se battre se fissure, la lassitude prend le dessus. Et, après tout, on comprend. Le passage au XXIe siècle signe une rupture. Les mentalités régressent, sous la coupe d’une politique de plus en plus répressive et d’une baisse du pouvoir d’achat liée à l’arrivée de l’euro. «Comme le politique ne peut rien inventer à cause d’une hégémonie du marché économique, il moralise la société. C’est une manière d’agir. Quand Sarkozy devient ministre de l’intérieur sous Chirac en 2002, il réprime la fête. Je me souviens que les flics alignaient toutes les voitures garées dans le Marais et bloquaient les principaux axes de Paris pour dissuader de sortir.» Nicole subit de plein fouet ce recul forcé des activités nocturnes.

En 2005, elle jette l’éponge car plus rien ne la motive. Encore moins les nouvelles lesbiennes, qu’elle ne trouve pas rigolotes, et plutôt passives. «Il faut leur mâcher tout ce qui se passe, rire à leur place. Rien ne semble rester de ce qu’on a inventé, de notre combat, de notre allant de vie. Elles sont dans une logique de clans, un peu comme les pédés. Plus personne ne se mélange et la communauté perd de sa force», s’agace-t-elle. Les lesbiennes ressemblent à leur génération, et la nôtre repose sur ses acquis. Or, on ne le sait que trop, tout peut, d’un jour ou l’autre, basculer. Cette amertume ressentie par Nicole et celles qui se sont battues pour rendre visible les lesbiennes, est toutefois contrebalancée par le constat que les jeunes homosexuelles sont plus ambitieuses et que le genre lesbien se diversifie. «Il y a une explosion de l’identité gay qui est agréable», concède-t-elle.

C’en est pourtant fini. Sa mission est remplie. Elle n’a plus besoin d’un bar pour exister. Les nuits folles sont derrière elle et les regrets, absents. Depuis plus de cinq ans, elle mène une existence diurne, partageant son temps entre la Bibliothèque de la maison des sciences de l’homme et ses activités photographiques. Ce n’est désormais plus les lesbiennes qu’elle met en scène mais son travail artistique, qu’elle expose dans des galeries et sur ses sites afin de transmettre sa vision du monde, particulière, anecdotique, floutée, originale, picturale et romantique. Celle qui fut et qui continue à être une passeuse de culture, de sensations et d’émotions est satisfaite de cette autre vie, plus calme, plus introspective. Mais où tout reste également à inventer.

Extrait de "Flous amoureux" par Nicole

Extrait de "Flous amoureux" par Nicole

Pour finir, je vous conseille fortement d’aller faire un tour sur les deux sites suivants, l’un répertorie les multiples photos que Nicole prend au fil des jours et au gré de son inspiration, l’autre explore son travail artistique à travers plusieurs diaporamas intimistes :
http://improbablenikki.blogg.org
http://myspace.com/improbablenikki