Quand Elise, une amie médecin, m’annonce ce soir-là que je dois filer aux urgences, que tous mes symptômes portent à croire que je frise l’hémorragie méningée, je tombe des nues.
C’est vrai que, depuis quelques jours, j’ai de forts maux de crâne, qui se déclenchent assez étrangement. Un samedi matin, alors que je fais ce que toutes les lesbiennes récemment en couple font pour inaugurer l’arrivée d’un bon week-end (il ne s’agit pas d’un brunch, hein, mais de sexe), je sens comme une explosion soudaine à l’arrière gauche de mon crâne. Le mal est tel que je dois interrompre mes activités sportives du matin. Je m’allonge, tente de le chasser, mais il reste là , coriace. Je passe la journée à courir dans tous les sens (pour le coup, c’est une métaphore), pensant que j’oublierai ces maux lancinants. Mais ils persistent. Ce n’est que le lendemain, quand je me réveille d’une courte nuit de sommeil, qu’ils s’en vont. Puis, plus rien.
Deux jours après, pressentant que ces maux de crâne sont anormaux et intimement liés à la pratique sexuelle, je décide – oui, ce texte sera plein d’aveux – de me masturber. J’ai le sentiment que c’est mon clitoris qui me joue des tours. Et, ça ne manque pas. Après plusieurs minutes de gentille branlette, paf ! Ca réexplose. La même chose que deux jours auparavant. La même violence. Ça me dure toute la soirée, jusqu’au lendemain matin. Après ces deux épisodes, je deviens de plus en plus sceptique. Que m’arrive-t-il, moi qui ne suis pas franchement migraineuse ? J’appelle Elise. Lui explique. Bien sûr, c’est comique, elle rit. Moi aussi. Mais, quand même, elle s’inquiète de l’irruption de ces «céphalées aiguës». Elle me dit de surveiller ça de près.
Le lendemain, tandis que rien ne me guette, je décide de réitérer mon acte masturbatoire (dangereux !), pour être sûre que je ne m’invente pas des sources grossières de maux de crâne. Et, je vous le donne en mille… Ca recommence ! A l’identique. Un peu paniquée, je rappelle Elise. Et c’est là qu’elle me dit de filer aux urgences. D’abord décontenancée, j’en reste coi, encore sous le choc de la disparition de mon amie (cf : texte, “A toi, ma belle”). On se rejoint aux urgences de Lariboisière, spécialisées dans les migraines. Je ne fais pas ma belle, vu l’explication détaillée que je vais devoir fournir pour justifier ma présence là -bas… En même temps, je crois que l’idée de «bousculer» un peu le corps médical m’amuse.
Après quelques minutes d’attente, on est reçues par le service d’accueil qui nous demande d’expliquer la raison de notre venue. Elise parle en mon nom et en des termes scientifiques : «Voilà , il se trouve qu’elle a des céphalées aigues post-coïtales». Je pique un fard. Le mec qui note tout ça, aussi.
Commencent alors mes aventures tragi-comiques. Je rentre dans une première salle où un infirmer m’interroge sur ce qui se passe. Naturellement, je lui explique que j’ai eu une explosion dans la tête suite à des rapports avec ma, et non, mon partenaire. Et qu’ils sont réapparus à chaque fois que je me masturbais. Il tente de garder son sérieux, mais c’est pas facile. Bah ouais…! Peu après, on me met dans une autre salle, où un nouvel infirmier me dit de me déshabiller et de mettre la fameuse blouse bleue des hôpitaux. Ce que je fais, en me demandant quand même ce que je fous là et en m’inquiétant quelque peu du sort qui m’attend. Ce nouvel infirmer me redemande d’où viennent mes maux de tête. J’explique ce que je vous ai dit précédemment. Lui, a une réaction un peu différente de son collègue. Il semble, a priori, ne pas broncher. Mais c’est pour mieux préparer l’élégante phrase qui suit : «Mais vous êtes trop sexy pour être lesbienne !», s’exclame-t-il d’un air trop fier. Lassée par cette affligeante remarque, je ne lui réponds rien. Seulement un regard qui lui fait comprendre que sa présence, désormais, m’est hostile. Il part, la queue entre les jambes (ahah). Je reste seule, assise sur le brancard. Je prends un bouquin, je lis. Car si je fais rien, je me fais chier. Encore plus là .
Peut-être 30 minutes plus tard, une nouvelle personne débarque dans la salle où je repose, pas vraiment en paix. Cette fois, c’est une jolie jeune femme. Je m’attendris. Elle se présente : elle est interne et va s’occuper de moi. Elle commence par des tests nerveux type, donner un coup sur le genou pour voir s’il réagit, marcher comme si j’étais sur un fil, etc. J’exécute tout ça, un brin interloquée. Puis, viennent les fameuses questions sur les raisons du pourquoi. Bon, eh bien, je répète le même discours. Elle ne peut empêcher un léger sourire. Bien que sa conscience professionnelle la pousse à prendre un air inquiet. Après tout, ça peut l’être, inquiétant. Elle-même n’aurait pas pu expliquer d’où ça sortait. Elle me prévient qu’elle va discuter avec le neurologue, pour voir si on fait un scanner. Mes yeux s’écarquillent un peu. «Un scanner ?», je m’écris. Oui, juste pour vérifier.
Quelques temps après, alors que Elise m’a rejoint dans la salle et me détend grâce à des conversations diverses et variées, une infirmière arrive. Assez froide. Néanmoins efficace. Elle me fait une piqûre, me prend du sang. Puis me laisse un petit objet planté dans mon bras – dont le nom m’échappe… Un ? Une ? Qui sait ?! – en cas de nouvelles perfusions. A ce moment de la soirée, je me demande franchement où j’ai atterri. Ah oui, il doit être autour de 21h. J’attends à nouveau. Ou plutôt, je discute avec mon acolyte de la soirée, très sympa de rester avec moi.
Enfin, une autre personne arrive, me dit que je vais devoir faire un scanner à injection (ouais, j’ai appris plein de nouveaux mots), me demande de m’allonger sur le brancard et m’emmène dans la salle des brancardés. Oh putain. Que des gros malades : un qui risque de mourir bientôt, un qui s’est fracassé le crâne, et moi qui n’ai rien. En apparence. Je flippe un peu. En même temps, je suis tout à fait fascinée par mon actuelle et inattendue situation. Au final, deux brancardiers, qui ne sont pas des brancardiers mais en fait des aides-soignants (comme je pose beaucoup de questions, j’ai appris que les brancardiers ne travaillaient pas la nuit et qu’ils étaient remplacés par des aides-soignants qui râlaient à l’idée de trimballer des lits. Ce qu’on peut comprendre). Ils m’emmènent dans des couloirs étroits, dignes du film “Shining”. Sans rire. Mon cÅ“ur se met à battre. C’est quoi cette histoire, franchement… Bon, je relativise quand même. Ce n’est qu’un scanner, après tout.
J’arrive dans une nouvelle salle, presque une salle secrète. Je m’allonge sur un nouveau lit. Un mec vient à ma rencontre, me fout une perf, me dit que ça fait chauffer sévère dans le corps quand elle fera effet, mais qu’elle est nécessaire pour tout voir dans le cerveau. Ok. Je l’écoute, attentive. Puis, il file dans un autre endroit de la salle, séparé par une vitre transparente. La machine, juste au-dessus de ma tête (on dirait un monstre qui va me bouffer) commence à tourner de toutes ses forces. Ça fait un de ces bruits ! Mais je dis rien. Je dois pas bouger. Je m’immobilise donc du mieux que je peux et d’un coup, GROSSE chaleur dans mon corps. Enfin, plutôt dans mon bas ventre. Oufff, ça fait un effet ce truc. Très étrange. La machine continue sa folle épopée, puis se calme peu à peu. Je reprends mes esprits. On me sort du lit et on me fout en stand-by dans un couloir. Là , je suis seule. Je me sens toute abandonnée, du coup, je sors mon bouquin. Oui, je l’avais gardé avec moi. Toujours un livre avec moi. J’attends peut-être 15 minutes, puis les deux aides-soignants vénères d’être brancardiers arrivent. Ils arrêtent pas de téléphoner en même temps qu’ils me transportent. Je continue de leur poser des questions quand même : je crois que c’est ma manière de relativiser. En tout cas, ça marche !
Je retrouve, le cÅ“ur en joie, Elise qui m’attend toujours. Elle s’amuse de ma condition et c’est vrai que c’est comique. En plus, je ressemble de plus en plus à une ahurie, les cheveux tout décoiffés, mon espèce de tunique bleue qui se barre en sucette, mes épaules qui se dévoilent. Bref, je deviens la mascotte (ironique, of course) des urgences ce soir-là . L’équipe me sourit, d’un air amusé. Quoi ? Ils savent tous ce que j’ai ? Sans doute, ça doit courir les bruits à l’hôpital… Puis, c’est chiant de travailler la nuit alors un peu de gossip dans la soirée, c’est cool, non ? Bon, continuons.
Alors que, pendant une bonne heure, j’interroge Elise sur «Comment on change de sexe» (ça me fascine, ça aussi), le neurologue vient. Il me dit que j’ai rien. Soulagement. Je suis déjà en train de récupérer mes chaussettes et mes chaussures quand, d’un coup, il m’arrête. Hein ?! Je dois encore rester. Il pense que c’est plus sûr si je fais aussi une ponction lombaire. A l’annonce de ce nouvel examen, les mots «ponctions lombaires» résonnent dans ma tête. Ca me dit quelque chose, et surtout, ça m’inspire un truc louche. J’en fais part à Elise, qui m’aide, une nouvelle fois, à relativiser. Me disant qu’avec ça, on peut établir un diagnostic définitif. Alors, j’accepte. Tout à la fois excitée de faire une nouvelle expérience (je suis comme ça, moi. TOUT apparaît comme une nouvelle expérience), et angoissée.
Je vais dans une nouvelle salle, cette fois-ci une chambre de malade. Une infirmière – jolie comme un cœur – me dit de me mettre en position assise à la perpendiculaire du lit. Ce que je fais. Et là , rentre une horde de médecins : l’interne, le neurologue, et deux autres infirmiers. Ils portent tous des masques. Quoi, je suis contagieuse ? On me demande avant «l’opération» (je le voyais pas comme ça, moi) si je veux inhaler un gaz pour me détendre. Parce que ça fait quand même un peu mal la ponction. Je dis oui, J’aime pas avoir mal. On va le chercher. La belle infirmière me le met sur le nez. Je commence l’inhalation, profondément, pensant que ça va m’aider à vaincre le mal. Et là , alors que l’interne me palpe les vertèbres pour trouver l’endroit exact où ponctionner (avec une énoooorme aiguille, que je n’ai pas vue, heureusement), je sens ma bouche former un rictus. Quand soudain, jaillit de mes entrailles un fou rire irrépressible. Je pleure de rire. Ce qui est contagieux puisqu’à la fin, tout le monde se met à rire. Le gaz, hilarant (il l’appelle comme ça), a un effet immédiat sur moi. Je ne peux plus m’arrêter. Mais bon, je dois me calmer, après 5 minutes d’extase faciale.
Je reprends mon calme, difficilement, et l’opération reprend. Il se passe alors une chose incroyable. Au fou rire, succède une étrange expérience. J’inhale toujours aussi fort le gaz quand je sens tout à coup mon corps s’engourdir au plus haut point. D’énormes fourmis m’envahissent, à tel point que je me sens partir. Partir, oui. Partir comme si je “mourais”. Je commence à entendre de très loin les voix de ceux qui m’entourent, je tente de bouger mon corps en vain. Alors je panique et une horrible mais très nette pensée me traverse l’esprit : «Je vais mourir alors que j’ai prévenu personne.» J’entends autour de moi les médecins qui me disent de me réveiller, de bouger. Mon corps ne répond pas. Je me mets seulement à haleter du nez (si, si, c’est possible) mais mon souffle est comme coupé par ce que j’inhale. Je manque de m’étouffer quand, enfin, un réflexe de survie se déclenche : je respire par la bouche. Grande libération. J’ai l’impression de revenir d’un coup à la vie. Suite à ça, de forts sanglots me saisissent. Les médecins, étonnés de la tournure que prennent les choses, arrêtent momentanément la ponction. Ce n’est qu’une fois calmée, encore un peu dans les vapes, qu’ils la poursuivent. Là , je sens, de manière très diffuse, une sensation, non pas douloureuse, mais gênante. Un truc qui irradie tout mon dos, comme s’il était malmené. La ponction est loin d’être finie. Il reste encore 5 tubes à prélever…
Quelque chose comme dix minutes plus tard, le calvaire est terminé. Au vu du liquide transparent que contiennent les tubes, je n’ai rien. Je dois toutefois attendre encore une heure allongée, au risque de me choper des maux de crâne encore plus violents (la ponction prélève du liquide directement du cerveau, comme vous le savez tous, hein). Je poursuis mes conversations animées avec ma pote (eh oui, j’avais encore de l’énergie), n’oubliant pas de lui raconter ce qui vient de se passer. Elle suppose que j’ai fait un malaise vagal. Comme Sarko. Ah.
L’aventure s’achève autour de 2h du mat’, quand le gentil neurologue m’affirme que je n’ai rien de grave. En gros, je vais pas mourir, même si on sait toujours pas ce qu’il a pu bien se passer dans ma tête. Je prends tous les documents qui précisent bien mes actions homosexuelles et mon rythme masturbatoire. Puis, je pars, vidée.
Sachez qu’un mois après cette drôle d’expérience, mes maux de tête sont passés. Pour combien de temps ? Dieu seul le sait. Aussi, si quelqu’un connaît ce genre de problèmes, inédit selon les médecins, ne vous mettez pas martel en tête… Relativisez.
- Par Moémie |
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