Nous avons cette semaine reçu à Têtu ce courrier de Philippe Barassat. Avec son autorisation, je le poste ici:
«Vous devriez le savoir, Monsieur, même l’amour d’un chien c’est sacré. Et on a ce droit-là – aussi sacré que celui de vivre – de n’avoir à en rendre compte à personne.»
Marguerite Duras, L’Amant de la Chine du Nord
Je m’appelle Philippe Barassat et je suis l’auteur d’un film, Mon copain Rachid (1), que Marine Le Pen a mis en cause, accusant Frédéric Mitterand d’y avoir participé et qualifiant le film de court métrage pédophilique.
Surfant sur le net, de blog en forum, je découvre avec frayeur le grand lynchage dont Frédéric Mitterrand est aujourd’hui la victime. L’abjection des propos, la laideur des attaques, le déchainement populiste qui accompagne ses déclarations a quelque chose de terrifiant et de malsain. Mais ne devons-nous pas tout cela à une certaine politique de protection et de condamnation des libertés humaines? A constamment nous prévaloir d’un ordre moral supérieur que nous tentons d’imposer à l’ensemble de la planète pour le bien de la planète, chaque individu devient peu à peu coupable. Coupable d’utiliser son téléphone portable en conduisant, mettant ainsi en danger la vie d’enfants innocents, coupable de ne pas mettre dans la bonne poubelle les détritus correspondants, de jeter à terre un papier sale, de pirater de la musique sur internet, coupable, coupable, toujours coupable.
Cette culpabilité systématique, au nom de la haute morale, fait de nous tour à tour des victimes et des délinquants potentiels. Mais je ne suis pas certain pour autant qu’elle fasse de nous des hommes. Je connais cette culpabilité, elle m’a amené quasi systématiquement à me mettre du côté de l’accusé. Non pas au détriment de la victime, dont il ne m’a jamais semblé que le malheur pouvait être compensé par la vengeance et la souffrance du coupable. La victime, lorsque je suis des affaires, des procès, a déjà subi. Je ne puis m’empêcher dès lors de prier pour que cet autre être, l’accusé, ne subisse pas à son tour. Pour lui, c’est encore possible.
C’est avec ce regard que j’ai vu notre ministre se débattre acculé, humilié, blessé face aux questions légitimes auxquelles on le pressait de répondre. J’ai vu un homme traqué cherchant à défendre sa dignité et son humanité, comme on en voit dans les boxes des accusés, lorsqu’ils sont sincères, qu’ils tentent de se justifier sans perdre leur honneur, de garder la tête haute, alors qu’ils sont écrasés, et qu’on les oblige à avouer ou à mentir pour sauver leur peau…
Je pense aussi aux enfants, aux adultes de ce dur et douloureux métier de la prostitution, à cette quête au fond d’eux, lorsqu’ils ne sont pas totalement détruits, de garder dans le théâtre pervers de leur humiliation corporelle, la dignité ferme et haute de leur âme, une image respectable d’eux-mêmes.
Ce qu’a vécu Frédéric Mitterrand durant ces instants a quelque chose de comparable avec ce qu’ont vécu ces personnes livrées pour survivre au désir dégradant, avilissant, et souvent destructeur de l’autre, le client.
Victimes ils le furent, plus injustement sans doute que ne l’a été Frédéric Mitterrand. Mais précisément parce qu’ils le furent et le sont encore, je ne puis en mémoire de leur souffrance, adhérer à celle que l’on fait éprouver aujourd’hui à cet homme.
Un homme qui, compte tenu du risque que sa forte médiatisation lui faisait prendre, a eu le courage de ne pas mentir, et de témoigner, de raconter, sans que cela lui fût imposé, contrairement à hier, sa vie, humblement, tristement, honnêtement. Ce courage aujourd’hui se retourne contre lui avec une injustice profonde. Car il ne faut pas oublier qu’en réalité Mitterrand n’a jamais été jugé coupable d’aucun des actes qu’on lui reproche et qui devraient justifier sa démission, selon certains députés de tous bords. Ce qui est condamné ici, c’est une pensée, une œuvre, une confession, un écrit.
Soudain dans ce déchaînement injurieux, on oublie que c’est à l’œuvre qu’on s’en prend, par une sorte d’amalgame nauséabond, au mépris de toute raison, de toute réalité. Et l’œuvre, ici, ce fut le courage et l’honnêteté.
J’ai vécu, dans une moindre mesure bien sûr, d’avoir été convoqué à la brigade des mineurs et interrogé pour la seule raison que j’avais écrit un scénario, des phrases sur un papier, des phrases qui dérangeaient, et au nom desquelles on s’est permis de me demander des comptes, de me questionner, de me soupçonner, de juger ma vie privée sans même la connaître, alors même qu’il n’y avait aucun acte, aucun comportement répréhensible dans la conduite de ma vie qui put justifier un tel interrogatoire. J’ai vécu le lachage et le lynchage qui s’en était suivi.
Mitterrand n’est pas Polanski. Il n’a pas été condamné pour un acte quelconque. Il est seulement un écrivain, un poète et aussi, à sa façon un homme de courage. Ce courage j’ai eu l’occasion de l’apprécier, lorsqu’il a accepté de jouer dans mon film, alors que tout le monde trainait ce projet dans la boue, essayant de m’empêcher de le réaliser, et que sans me connaître, au nom d’une certaine poésie qu’il y avait trouvé, il est venu, humblement, tranquillement jouer le rôle que je lui avais proposé. De cela bien sûr je lui suis reconnaissant et aujourd’hui où Marine Le Pen va jusqu’à algammer sa participation à mon film à une sorte de preuve de sa prétendue pédophilie, je crois comprendre vraiment alors quel fut ce jour-là, son grand courage, et sa grande dignité, alors que je n’y avais vu sur le moment qu’une bienveillante gentillesse. C’est ce même courage qui lui a fait écrire son livre, et qui le conduit aujourd’hui à être traîné dans la boue, non pas pour les actes qu’il a commis, mais pour le digne combat d’écrivain qui est et demeure au fond celui de tous les vrais artistes.
Ce courage c’est d’avoir pris ces risques et d’avoir su toujours, ce que j’ignorais alors naïvement, qu’un jour ou l’autre il en aurait à payer le prix. Alors quelque soit le point de vue que l’on peut avoir sur son attitude maladroite lors de l’affaire Polanski, quel que soit le jugement que l’on peut avoir sur ce que raconte cet homme dans son roman, il faut le soutenir, c’est-à-dire soutenir son droit à parler, à écrire, à réfléchir, soutenir à travers l’écrivain l’homme de courage, et cesser de le juger sur des actes qui ne lui ont jamais été reprochés, et pour lesquels il n’a jamais été ni accusé ni condamné.
S’il devait l’être un jour, la question serait différente et ce serait à la justice et à elle seule de faire son travail.
Mais peut-être aussi cette affaire d’un homme vilipendé pour avoir dit son désir, et témoigné des passions et des souffrances que son désir entrainait, peut-être cette affaire est elle là pour nous rappeler à nous aussi, grâce à lui, que nos désirs sont compliqués et douloureux et que la haute moralité que nous prônons tous n’est, qui sait, qu’un cache-misère, un de ces parfums dont les gens malpropres s’entourent pour cacher l’odeur, une hypocrisie dangereuse sur laquelle il conviendrait de se pencher et, au nom de l’homme et non plus de la culpabilité, revenir à plus de tolérance.
Tolérance… Qui n’est pas que ce nom que l’on donnait à certaines maisons…
Philippe Barassat
(1) Film visible en version intégrale et gratuite, non tronquée ni falsifiée, sur le site www.barassat.com